RSS Amplifier

Mara Lafontan · Aug 10, 2025

Seule

0
Sign in to vote or save

Mara Lafontan · Mara Lafontan

La solitude est une prison

C’est aussi une richesse

Un luxe qui rend fou

Un privilège dont on ne peut reconnaître le délice que lorsqu’on s’aime d’un amour véritable,

Peut être.

J’ai grandi seule. Dans une famille peu nombreuse. On m’a donné une sœur, “demie”, mais une sœur quand même. Nous avons grandi seules, côte à côte, mais seules. J’ai été élevée par une mère qui m’a laissée seule. Seule dans le malheur, seule dans le bonheur aussi. S’il y a bien une chose dont je n’avais pas peur étant enfant, c’était qu’on vienne me déranger dans la forteresse de ma chambre, fermée simplement, jamais à clef, jamais ouverte pour autant. J’avais un beau père, en 15 ans de vie commune, il m’a toujours laissée seule, jamais nos cœurs ne se sont croisés. Jamais il ne m’a réellement regardée, écoutée, parlée. Il me semble que mon premier souvenir a été un souvenir de solitude. J’avais 3 ou 4 ans. Seule dans ma chambre, seule à jouer, seule à lire, seule à inventer, seule à espérer. J’avais un père, fabuleux. Avec lui, j’étais seule mais sans l’être. On se laissait tranquilles, à nos occupations, mais on faisait absolument tout ensemble. Parfois dans un silence paisible, parfois dans des éclats de rire qui me tiennent encore debout aujourd’hui. J’étais seule, aimée d’un homme qui avait besoin d’être seul. Et qui est parti, seul, emporté par les choses qu’il avait gardé pour lui. Je suis donc, bel et bien, seule.

J’ai peu de liens avec ma famille. J’essaie, mais après la mort de mon père, j’ai fui. J’ai coupé, brûlé, hurlé, claqué la porte. Les seuls que j’entretiens, je le fais mal. “Appelle quand ça va pas, même quand ça va d’ailleurs”. Je n’appelle pas. Pas parce que je n’en ai pas envie, mais parce que je ne comprends pas. À force, et c’est ça que l’on sous-entend lorsque l’on dit que l’âge solidifie le pire chez quelqu’un, j’ai appris à traiter la douleur et le bonheur seule dans mon coin. Comme un jardin que l’on cultive, des ronces que l’on met du temps à arracher, des fleurs qui fanent trop vite, des plans qui ne passent pas l’hiver. Mon jardin je le connais par cœur, c’est moi qui plante, c’est moi qui arrose, c’est moi qui récolte, alors pourquoi appeler lorsque mes fleurs ne poussent pas ?

J’ai grandi dans ce que l’on appelle la négligence émotionnelle. Ce n’est pas de la violence, ce n’est pas des horreurs qu’on se crie à tout va, c’est un autre genre d’abus, c’est celui des yeux fermés. C’est celui du rien. Quoique j’eus fait, de bien ou de mal, rien n’avait d’effet. Mon père occupé à ne pas mourir presque la moitié de sa vie, ma mère occupée par le déni et les mensonges qu’elle se raconte à elle même. Peu de place pour moi, donc. Qu’importe. Le pire dans tout ça, c’est que j’ai peu pleuré. À l’époque, même plus tard, j’ai essayé de lui en toucher deux mots, en vain. Alors qu’importe. J’ai toujours été sage, silencieuse dans mon malheur, excellente élève, un peu brisée, mais finalement pas tellement. Enfin ça va. Qu’importe. J’ai vite développé cette résistance à la solitude et j’en ai fait mon sanctuaire. Pas de parents ? Qu’importe. Une famille quasi inexistante ? Qu’importe.

Ce qui nous a protégé un jour essaiera de nous tuer le lendemain.

Je ne me rends compte de la solitude dans laquelle j’existe que lorsque je suis amenée à la comparer: mon copain écrit à sa mère tous les jours. Mes amis souvent. Ils me racontent les déboires que leur cause une vie familiale proche et compliquée. Des vacances gâchées, des insultes, des crises de larmes. J’en ai même vues de mes yeux. J’ai lu des textos, affligeants de violence. À se demander comment on peut partager le même sang et se poignarder pour des histoires de qui est l’aînée… cependant ils essaient, ne lâchent rien. C’est beau, c’est héroïque presque. “ ça reste ma/mon [insérer filiation] “.

Je me dis que ce serait plus facile quand même si on avait plusieurs mères….

Je ne comprends pas car j’ai lâché depuis longtemps. Je n’ai plus peur ni du silence, ni d’un telephone froid, ni de Noël, ni de mes anniversaires, à attendre le message qui ne viendra jamais comme il faudrait. Le silence je le connais, c’est un monstre énorme, capable de repousser les limites de l’âme de l’intérieur. Il a pris tellement de place dans mon cœur qu’il a sous ma peau créé des océans, des galaxies de rien, d’espace, de trous à remplir. Ça fait longtemps que je les remplis de rien. Je les remplis de silence, de mots comme ceux ci, mais souvent de silence … et de fumée. Alors je pense…

Ma solitude est addiction, elle est protection. Seule il ne m’arrive rien. Seule, personne ne me laisse, par définition. En amour aussi, j’ai fait le choix d’être seule. Enfin, j’ai eu beaucoup d’amants, à qui je ne donnais rien et beaucoup à qui je donnais énormément mais dont je ne recevais que néant. Seule, à attendre le fameux message. Un jour il arrive, puis, une nuit, dont je comptais les secondes comme des pépites d’or dans ma main, des moments volatiles qui, pour les fous comme moi, sont des prétextes à la drogue humaine, quelque chose de vertigineux avant de retourner aussi tôt dans mon linge de silence, à décortiquer chaque baiser, chaque mot, chaque instant.

Si j’avais voulu ne pas être seule, je n’aurais jamais choisi cet homme à aimer.

Puis s’en vient un autre. Je m’étais promis de l’aimer correctement cette fois, c’est à dire pas de loin, pas une horloge à la main, attendant avec impatience le retour dans ma tour d’ivoire. Et puis finalement, j’étais toujours aussi seule, car  il s’avérait que je n’étais pas la seule dans sa vie. En y repensant je souris d’oreille à oreille, car même s’il m’a trompée du premier jour au dernier, c’est moi qui l’ai voulu. En choisissant celui qui n’était jamais là, je m’assurais le sacré de mes moments à moi.

À moi et rien qu’à moi, comme une harpie de moi même, plus il y a de fous moins je rigole.

Que se passe t il dans cette antre béante de rien, si ce n’est de moi même ?

Du calme, beaucoup, pas grand chose finalement. Seule, je m’évade. Seule, assise sur mon canapé, je déguste la joie de n’avoir rien à dire à personne et rien à écouter. Seule, je me repose. Je me repose d’avoir été si seule toute ma vie. Je me repose encore de ce que j’ai vécu il y a 7 ans. Je me repose de n’avoir jamais eu de répit. Ça me prend du temps, ça fait des années. Seule je suis quelqu’un que je n’ai jamais présenté à personne. J’en ai honte car j’ai des amis à qui je dois ma vie. Seulement, je crois que j’ai été si seule que j’existe davantage dans cette zone que dans le vrai monde.

Peut on vraiment se connaître ? Je veux dire, entre nous ? D’humain à humain ? Partant du principe qu’il existe en la solitude une pureté presque divine qui ferait que l’on serait absolument soi, sans paraître, sans filtre, sans le moindre effort social et donc induit, peut on vraiment être qui l’on est en présence de l’autre ?

Je sais ce que les gens font en secret. Ils se dénudent, se démaquillent, soufflent et incarnent enfin qui ils sont, sans ce surmoi qui leur hurle la bonne façon de se conduire. Pas besoin de cours, je pense que l’on est tous comédiens et que l’on joue, à chaque seconde de non solitude, un personnage attendu, espéré, de nous mêmes et des autres. Je ne dis pas que je suis une parfaite inconnue aux yeux de mes proches, menteuse et actrice, je dis qu’il existe une dimension à laquelle personne n’a accès. N’y voyez ni rejet, ni couteau planté, juste que je n’ai pas la moindre idée de comment briser ma propre frontière.

Seule, chez moi, je contrôle. Je contrôle le rythme, le volume, l’humeur, je contrôle. L’air même que je respire est pesé par mes soins. En ma possession, le pouvoir ultime de penser sans interruption, sans rien, sans le moindre interlude. C’est moi et moi même. Comme au premier jour. Comme au dernier. Mon goût pour la rigidité, mon goût pour l’aventure. Seule je me sens d’une puissance inégalée. La compagnie me désarme. La compagnie me rend vulnérable, à la merci des émotions d’autrui. À la merci de ma propre surchauffe mentale.

Seule, chez moi, je refais le monde, je refais ma vie, voyage dans mes souvenirs. Seule, je n’ai personne à décevoir, personne ne me demande où je suis et ce que je fais. C’est la liberté, c’est la paix, c’est l’infini. Seule, je n’ai pas à expliquer, je n’ai même pas à faire attention à ce que je dis et comment je le dis. J’ai tant blessé, j’ai tant meurtri.

Seule, je me dis ce que je pense et personne ne me supplie de mentir.

Lorsqu’on est seule, on n’appartient qu’à soi. Ainsi meurt toute filiale. Seule, je ne suis la fille de personne, la sœur de personne, la femme de personne, mère encore moins, même pas amie. Seule je n’ai plus de rôle à jouer ni de personnage à tenir. Rien ne m’attend, si ce n’est moi. Se réinventer est plus facile lorsque personne ne demande réconfort ou travail. On l’entend souvent, ça doit donc être vrai “ une relation c’est du travail “. Il n’existe pas dans la solitude. Néanmoins, je ne travaille pour quiconque si ce n’est moi. Je ne déçois personne, si ce n’est moi. Je ne suffoque pour personne et surtout pas pour moi. Ne plus être fille, ni quoi que ce soit, n’être que Mara, a été à mon sens le moteur de toutes mes réussites. Ne répondre de rien ni personne, n’attendre rien de personne.

Certains plaideront qu’on ne peut aimer la solitude que lorsqu’elle est un choix. Seulement, j’en suis venue à constater que la compagnie elle, ne l’est presque jamais. On ne choisit ni sa famille, ni sa peur démesurée de se retrouver seule face à soi même.

Seule, c’est le luxe, ça je l’ai vite compris. On n’en sort pas facilement, on retourne moins vite en économie. Une fois qu’on y a goûté, on ne peut s’en passer. Seule, tant qu’on le choisit, c’est être vraiment soi et apprendre à s’aimer, puisqu’on a pas le choix, c’est nous et même pas un brin d’écho, même pas un miroir, même pas une voix qui change, la petite voix dans votre tête, à moins d’un problème, c’est bien la vôtre.

Si j’avais des milliers de mains, alors je pourrais compter mes plus souvenirs sur le bout de mes doigts. La moitié sont partagés, avec les miens, il en faut et j’en ai plein. La famille que je n’ai pas eue, je l’ai choisie. Ceux là sont responsables des rires, des cris, des sauts depuis la roche, de mon été le plus éternel.

Et puis il y a les autres souvenirs, ceux que je partage pas, ceux que je n’ai que pour moi, fille presque unique, incapable d’en offrir à quiconque. Parfois je les vole avant de retrouver un ami ou un amant, c’est le trajet en voiture, fenêtre sur la lune, c’est lui le souvenir que je garde, juste avant l’orgasme, presque, c’est le chemin qui m’y mène. Ce que j’aime, c’est l’avant et l’après, ces moments de calme avant la tempête, où je réalise, je digère, je repose, je vis avec mon cœur dans un espace qui n’est qu’à moi. Comme un peintre fatigué, gratter la toile m’essoufflerait presque, mais pour pouvoir jouir de mon œuvre, je dois bien la vivre. Alors j’y vais. Je vis ce que j’ai à vivre, pour le revivre en secret.

Ah… si seulement on m’avait élevée autrement, peut être que je n’aurais pas autant de mal à exister. Avec et sans les autres. Coupable lorsque je ne sors pas mais éreintée une fois au bar. Je parle tout le temps dehors mais une fois chez moi, assise les yeux dans le vide, plus un bruit. Je n’appelle pas, je ne FaceTime pas, le silence est mon église, ma solitude mon autel, je ne prie que le droit d’avoir du temps pour ne rien faire. Je ne fais quelque chose de ma vie que pour avoir droit à la paix. N’ayez crainte, vous que j’aime, j’ai autant besoin de vous qu’une fois seule ce besoin disparaît. Avec tout mon amour, je ne vois pas ma vie sans vous tant qu’il en existe une pour me ressourcer. Nul besoin de me retirer si j’ermite assez. J’ai des hivers difficiles à passer, mais avec vous je veux bien passer quelques étés.

Il serait bien ingrat d’en vouloir à la vie, à ma mère d’avoir été là sans l’être et à mon père d’être parti à tout jamais. Il est des moments qu’il m’aurait été impossible de saisir pleinement si je n’avais pas été seule et pour tous ces couchers de soleil, toutes ces cigarettes fumées en contemplation de la magie du monde, pour toutes ces balades vers la fin de l’été, seule dans les blés, pour tous ces trains utilisés comme instigateurs de ma sensibilité, merci. Merci car c’est dans cette zone aride que peu supportent que je suis devenue le parent que je n’ai plus. J’ai tout ce qu’il me faut, j’ai du temps, j’ai du silence, j’ai du calme. Je le défends comme une acharnée, comme un chien dont l’os peut être volé. Gare à celui qui ne voudrait jamais me quitter, même pas un peu pour me laisser respirer.

Si ce témoignage est éloge à la solitude, croyez bien que j’écris pareilles odes à la communauté. Seulement, je constate que solitude a mauvaise presse de nos jours, alors que nous n’avons jamais au grand jamais été plus seuls et reclus de l’histoire de l’humanité.

No posts

Read the original on maralafontan.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.