Pendant quinze ans, j’ai mangé pour ne pas sentir.
Je pensais que c’était de la gourmandise ou un manque de volonté. Je me suis tellement jugée sur ce sujet alors qu’il s’agissait là d’une nécessité de survie. Une nécessité si profondément inscrite dans mes circuits que je ne savais même pas qu’elle était là.
La boulimie ne m’est pas tombée dessus. Elle a poussé sur un terrain préparé longtemps avant que je ne comprenne ce qu’était ce terrain.
Durant mon introspection thérapeutique, j’ai beaucoup travaillé avec les recherches de Marylène Cloître sur le trauma complexe de l’enfance. Ce qu’elle documente m’a donné un cadre. Enfin des mots sur ce que je vivais sans pouvoir le nommer: quand l’abus survient avant le langage, avant que le cerveau ne soit capable de construire une mémoire narrative cohérente, le corps prend le relais.
La petite Majda avait neuf mois quand les attouchements ont commencé. Elle n’avait pas de mots pour ce qu’on lui faisait. Pas de cadre ni de référence, juste des sensations dans un corps trop petit et où la main qui lui faisait du mal était la même que celle qui la nourrissait avec la substance la plus addictive et légale qui soit, du sucre. De la fausse douceur après les pires actes.
Le corps d’un enfant est très simple dans ses équations: ce qui suit la douleur devient associé au réconfort. Ce conditionnement traumatique est neurologique.
Nourriture = fin de la douleur.
Nourriture = quelque chose qui ressemble à de l’amour.
Nourriture = la seule forme de régulation émotionnelle que j’aie jamais connue.
Je n’ai pas été boulimique à neuf mois. C’est arrivé bien plus tard, quand le corps a grandi, quand les émotions sont devenues plus complexes et les abus ont cessé bien que leur logique soit restée gravée.
Une partie des abus s’est arrêtée quand j’avais 8 ans. La crainte que l’un des pires crimes ne puisse plus être caché était devenue bien trop grande, insoutenable. Mon corps, lui, avait déjà adopté les mécanismes de survie qui régiraient une grande partie de ma vie.
La dérégulation émotionnelle chez les survivants de trauma complexe, c'est le fait que les émotions ne circulent pas car le système nerveux n'a jamais appris à faire ce travail. Quand on grandit dans un climat où la dissociation est la norme, où l'on apprend très tôt à se couper de son ressenti pour préserver un secret indicible, personne ne nous montre comment traverser une émotion sans s'y noyer ou s'en couper.
Un enfant apprend à réguler ses émotions à travers ses figures d’attachement. Quand on est envahi par la peur ou la tristesse, c’est le regard, la voix, la présence d’un adulte sécurisant qui enseigne au système nerveux que l’émotion est traversable. Qu’elle vient, qu’elle passe, qu’elle ne détruit pas. L’apprentissage se fait à travers la co-régulation.
C’est en me penchant sur le développement affectif de mon fils que j’ai compris ce qui m’avait manqué. Je me suis rendu compte de n’avoir jamais eu ça.
Ma mère, qui ne savait pas ce que je vivais, prenait mes crises de colères ou de larmes pour des caprices d’enfant, sans raison apparente. Elle n’avait pas les clés. Mais l’effet était le même: nulle part où aller. Nulle part où déposer ce que le corps portait.
Alors une fois adulte, quand les émotions montaient - la tristesse, l’anxiété, cette étrangeté permanente à moi-même que je ne savais pas nommer, je mangeais. Beaucoup. Trop. Et puis je me vidais. Parce que trop pleine était insupportable aussi.
Le cycle boulimique ne faisait pas que soulager. Il reproduisait fidèlement la dynamique originale: remplir, vider, remplir, vider. Se sentir soulagée puis coupable. Trouver un semblant de contrôle dans l’acte même de se purger. Rejouer quelque chose que le corps connaissait depuis longtemps, sans que j’en comprenne le sens.
Sur le plan spirituel, je comprends aujourd’hui que ce cycle était aussi une tentative de revenir dans le corps et simultanément d’en sortir. La crise boulimique crée une forme d’état dissociatif: on n’est plus dans ses pensées, on est dans l’acte. C’est une forme brutale et douloureuse de présence au corps, suivie d’une purge qui remet la distance. Comme si le corps cherchait à la fois le contact et l’évasion, parce qu’il n’avait jamais connu l’un sans l’autre.
La boulimie ne se portait pas seule. Elle venait avec sa compagne la plus fidèle: la honte.
Et la honte, il faut qu’on en parle, parce qu’elle est au cœur de tout.
La honte est l’une des séquelles les plus durables et les plus paralysantes. Pas la culpabilité. La honte. La différence est fondamentale car la culpabilité dit j’ai fait quelque chose de mal tandis que la honte dit je suis quelque chose de mal.
Une enfant abusée n’a aucune façon de comprendre que ce qui se passe est le crime de l’adulte. Son cerveau, pour préserver l’attachement va internaliser la honte à sa place. Si ça m’arrive, c’est que je le mérite. C’est que je suis ça.
Cette honte fondatrice a coloré tout ce qui a suivi, y compris la boulimie, y compris la façon dont je me regardais dans le miroir, y compris les années à me juger pour un comportement dont je ne comprenais ni l’origine ni la fonction.
Je ne savais pas que je portais la honte de quelqu’un d’autre.
Quinze ans, ça laisse une empreinte. Dans le corps, oui, mais aussi dans la façon de se tenir à table, de refuser certains repas, de disparaître aux toilettes après, d’apprendre à mentir avec naturel sur quelque chose d’aussi banal que ce qu’on a mangé.
J’ai commencé à travailler sur moi à l’âge de 29 ans. La thérapie cognitive et comportementale (TCC) d’abord, qui m’a donné des outils de régulation, une capacité à observer mes pensées, à créer un écart entre l’impulsion et l’acte. Puis d’autres approches, de plus en plus somatiques, de plus en plus profondes.
J’avançais. Très (trop) doucement à mon goût mais j’avançais. Mais quelque chose ne lâchait pas vraiment, et même si je ne savais pas “quoi”, je savais qu’il devait y avoir quelque chose d’autre. Notre intuition ne nous ment pas. Jamais.
Seulement voilà - une résolution durable du trauma complexe demande aussi d’accéder à la mémoire narrative, de pouvoir raconter l’histoire, la relier à ses causes, lui redonner un sens qui ne soit plus celui de la survie automatique. Mes capacités à me réguler ont donc naturellement été très limitées toutes ces années.
Les compétences étaient en construction mais il me manquait la fondation: mon histoire. Celle dont je n’avais pas conscience.
J’en parlerai plus longuement dans un prochain article, mais j’aimerais en dire quelque chose ici, car c’est là que l’équation a commencé à se défaire.
En séance, par claircognizance - cette forme de connaissance directe qui arrive entière - j’ai accédé à la mémoire de ce qui m’a été fait. Tout s’est mis en place d’un coup. Des décennies de comportements incompréhensibles ont trouvé leur source, dont la boulimie.
Ce n’est pas la mémoire qui l’a guérie. La guérison n’est jamais un seul événement. C’est un travail, et ce travail, je l’avais fait depuis des années. Mais ce que la mémoire a rendu possible, c’est de relier le comportement à sa cause et donner à l’équation une origine, un nom.
Quand une mémoire implicite, stockée dans le corps, dans le système nerveux, sans récit conscient, devient explicite, elle peut être re-consolidée. Le cerveau peut l’inscrire différemment, ce qui change littéralement les connexions neuronales qui y sont associées.
Ce verrou-là a cédé le 24 mai 2025.
Tout le travail que j’avais fait avant - les outils, la conscience du corps, la capacité à traverser les émotions plutôt que de les noyer - tout ça a pu s’ancrer dans le réel, dans ma propre histoire enfin accessible.
La boulimie est guérie. Je vis dans un corps que je n’ai plus besoin de remplir pour fuir ou de vider pour exister.
Si tu as un rapport douloureux à la nourriture - restrictif, compulsif, chaotique, honteux - je ne te demande pas de trouver l’origine tout de suite. Je ne l’ai pas trouvée pendant des années.
Ce que je te propose, c’est de considérer que ce comportement n’est pas un défaut de caractère mais une intelligence de survie qui a fait ce qu’elle pouvait avec ce qu’elle avait.
Quelque chose en toi a trouvé une solution à une douleur qui ne pouvait pas être nommée. Et cette solution, aussi coûteuse qu’elle soit, t’a maintenue en vie.
L’enjeu n’est plus de survivre. C’est de vivre.
Et ça demande un autre type de langage. Un qui donne de la voix à ce que le corps a porté en silence.
Si quelque chose dans cet article a résonné et que tu sens que tu veux aller plus loin en étant accompagnée, je suis là. Commençons par en par en parler.
Avec Amour,
Majda
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