Il y a quelques jours en doom scrollant l’internet (quelque chose que je m’interdis de faire trop souvent), je suis tombée sur un post d’un compte qui se voulait body positive et qui partageait une photo d’une meuf grosse avec comme slogan “Fat is beautiful”1. J’ai levé les yeux au ciel et soufflé fort et, comme j’étais de mauvaise humeur, ai commencé à faire tout un laïus interne contre les slogans dépolitisants qui m’énervent et comment VRAIMENT J’EN AI RIEN A FOUTRE D’ÊTRE BELLE JE VOUDRAIS PAS ÊTRE OPPRESSÉE !
Bref, comme souvent je me suis énervée toute seule et j’ai asséné mes arguments à moi-même et j’ai noté sur un post-it l’idée d’article. Quand je fais ça, ça mène rarement à un article en bout de course, parce que tous mes râlages n’ont pas forcément d’intérêts à être envoyés à 350+ personnes2. Mais pendant plusieurs jours je revenais à cette discussion intérieure que j’avais avec moi-même et je rajoutais des arguments, des exemples et j’ai bien dû me résoudre à deux choses : 1) j’avais largement de quoi faire un article 2) je n’arriverais pas à arrêter de ressasser cette discussion tant que je ne l’aurais pas écrit. Donc bousculade du programme prévu et me voilà un dimanche matin, alors que Trufa ronflôte ensevelie sous des plaids sur le lit derrière moi, à écrire un article dont le titre est “Soyons moches” parce que faut bien faire un peu d’appât à clics.
J’ai jamais accroché au mouvement body positif. Je sais que c’est un mouvement qui a aidé beaucoup de personnes, particulièrement des femmes, à accepter leurs corps et qui a amené des discussions qu’on avait pas ou peu autour des corps gros en particulier. Mais je me suis toujours sentie mal à l’aise avec ce mouvement. Je n’ai jamais aimé le fait qu’on axe une grosse partie du militantisme sur l’idée que “les personnes grosses sont belles”. Non pas parce que je trouve les personnes grosses moches, mais parce que je trouve que ça n’est pas ce qui est important dans la lutte contre la grossophobie.
Et d’ailleurs, l’histoire m’a donné raison3 puisque le mouvement body positif a petit à petit glissé d’un mouvement militant à un mouvement de développement personnel visant surtout les personnes normées4, pour les aider à accepter leurs petits défauts. Aujourd’hui le body positive c’est des dizaines de femmes normées qui se prennent en photo sous un angle très spécifique qui montre bien leurs “bourrelets” et qui pondent un texte expliquant comment elles ont bataillé pour accepter les “bourrelets” en question, comme c’est dur dans notre société, et ensuite des dizaines de commentaires les remercient de parler de ce sujet si difficile, d’être aussi vulnérables et les applaudissent d’être aussi courageuses.
Du coup maintenant nous les gros·ses on a le fat activism qui est plus radical, s’adresse vraiment aux personnes grosses, et parle de grossophobie, de discriminations, de dominations… Et dit que “Fat is beautiful” parce que visiblement il faut quand même continue à se dire qu’on est belleaux autrement on risquerait d’oublier.
J’ai vraiment du mal avec les slogans de ce type, j’en avais déjà parlé dans un article il y a quelques mois. Je les trouve dépolitisants et creux. “Fat is beautiful”, oui et alors ? Et après ? Ça me fait une belle jambe d’être belle quand le corps médical refuse de me soigner, que j’ai du mal à trouver un logement, un emploi et que l’espace publique est tellement pas adapté à moi que je passe mon temps à me blesser. “Vous êtes pleine de bleus et les médecins vous crachent à la gueule mais vous êtes belle !”
C’est un peu comme “Love is love” pour les droits LGBTQIA+. Je comprends d’où le slogan vient à la base, et je pense qu’il y a une utilité aussi pour ce genre de slogans… Sauf qu’ils deviennent les seuls slogans qui existent en gros et donc la représentation de la lutte. Ce qui fait par exemple que quand on parle d’adoption pour les couples homos on nous répond “non mais vous allez trop loin, vous avez déjà le mariage c’est suffisant non ?” ou que quand je parle de grossophobie on me répond toujours des trucs du genre “ah mais moi je trouve les personnes grosses jolies hein !”.
Quand je parle de grossophobie y a plein de gens très bien intentionnés qui croient que je lutte pour qu’on me dise que je suis jolie ou pour me sentir jolie. Les gens pensent que je parle d’estime de soi alors que je parle de droits humains et de discriminations qui tuent5. Quand je lutte contre la grossophobie je lutte contre des choses très concrètes, je cherche pas à ce qu’on m’aide à me sentir mieux dans ma peau… Je n’en ai pas besoin, ce travail là je l’ai fait toute seule de mon côté. Et oui, bien sûr, si les gens pouvaient ne pas communiquer leur dégoût face aux corps gros, ça serait bien, mais j’ai pas besoin qu’iels me trouvent jolie. Juste qu’on me laisse tranquille avec mon corps et que ça n’influent pas sur comment on me traite.
Il y a quelques années6, un mouvement un peu différent a émergé dans les mouvements contre la grossophobie : le HAES (Health At Every Size - santé à toutes les tailles). J’avais lu un des premiers livres sérieux sur le sujet et trouvé ça plutôt cool. L’idée c’était de débunker un peu toutes les idées grossophobes qu’on avait sur la santé des personnes grosses et sur la perte de poids. Le livre que j’avais lu était cool, il s’appuyait sur plein d’études sérieuses et m’avait personnellement beaucoup aidée à comprendre pourquoi la perte de poids était toujours suivie d’une reprise chez moi. Grâce à ce livre j’avais appris par exemple que 98% des régimes sont un échec (et quand je dis régime je devrais dire “perte de poids intentionnelle, oui les “rééquilibrages” rentrent dedans) et pourquoi. Certaines études avaient éclairé des choses que j’avais vécues et m’avait donné quelques billes sur la maltraitance médicale. Bref, c’était un mouvement que je trouvais intéressant, il se voulait scientifique, il cherchait à déculpabiliser et à amener des données dans un domaine où se confrontent les expériences réelles des personnes grosses et les préjugés des personnes normées qui sont toujours persuadées de mieux savoir parce qu’un jour elles ont perdu cinq kilos et que donc FORCEMENT si on n’arrive pas à perdre 70 kilos sans les reprendre c’est qu’on fait quelque chose de mal.
Bon. Cette fois-ci, je me suis plantée, hein. On ne peut pas toujours avoir raison et je ne suis pas cynique par nature… Donc quand le mouvement HAES a commencé à être fortement critiqué, j’ai été surprise… Et ai vite compris que de nouveau il y avait eu un glissement. Comme le body positive qui a glissé vers le développement personnel, le HAES est passé de “on peut être en bonne santé en étant gros·se et la médecine se plante sur tout un tas de choses en commençant par la perte de poids” à “il FAUT être en en bonne santé quand on est gros·se”. Et donc c’est aussi devenu du développement personnel. Donc maintenant en plus de devoir être belle, il faut aussi être sportive quand on est grosse. Et avoir une santé parfaite. Sérieux, si les mouvements soit-disant émancipateurs pouvaient arrêter de nous ajouter d’autres injonctions, je pense qu’on irait mieux globalement.
Moi j’ai aucune intention de me justifier de ma pratique (ou non) du sport et de ma santé. Pendant des années, je l’ai raconté dans un autre article, je justifiais mon existence en tant que grosse en expliquant que je n’avais aucun problème de santé lié à mon poids. Ohlala non j’ai pas de diabète ! Jamais eu de tension ! Même pas de cholestérol alors que les personnes normées de ma famille paternelle en ont ! Non non, je suis une bonne grosse moi !
Et puis un jour j’ai lu une fat activist dire que c’était vraiment de la merde ce genre de justifications, qu’on n’avait pas à justifier notre existence et qu’en plus en faisant ça on jetait sous le bus toutes les personnes grosses qui avaient du diabète, de la tension, du cholesterol, etc. Et que donc ça faisait de nous des grossophobes. Découvrir qu’une de mes stratégies de survie faisait de moi une pick me7 grossophobe m’a fait l’effet d’une douche froide. Alors j’ai arrêté de dire tout ça, de toute façon j’ai chopé le covid quelques temps après et me suis retrouvée avec des problèmes de santé qu’on associe en général aux personnes grosses (problèmes de mobilité, fatigue, douleurs articulaires) donc je pouvais plus jouer la super grosse en bonne santé !
Le truc qui me dérange avec “fat is beautiful” (et honnêtement les autres slogans du même genre) c’est que ça centre la beauté comme objectif ultime de l’émancipation. On est encore dans ce truc où pour exister une femme a toujours dû être belle, mais grâce à la “libération de la femme” elle doit aussi maintenant être forte, indépendante, travailler et s’occuper de la maison, ne pas avoir besoin qu’on s’occupe d’elle mais s’occuper de son compagnon… Là c’est pareil avec les personnes grosses. Fat is beautiful, donc il faut qu’on soit gros·ses et hyper looké·es, dynamiques, en bonne santé, de bonne humeur… Bref, c’est la foire aux injonctions et en attendant on met sous le tapis toutes les violences qu’on subit.
Et c’est aussi un peu donner l’impression qu’il n’y a que si on est vues comme belles qu’on est des personnes qui ont le droit d’exister et de ne pas être opprimées. Moi je veux que les moches aient le droit d’exister en paix aussi. Je veux que les moches aient le droit à une médecine qui ne soit pas oppressive, je veux que les moches aient le droit de trouver un emploi, que les moches aient le droit de se loger, que les moches aient le droit de trouver des fringues à leur goût qui coûtent pas un bras, que les moches soient pas la risée de la société tout le temps8.
La beauté c’est subjectif. Les critères sont politiques et évoluent au fil des générations. Et on construit toustes nos propres préférences à partir de ces critères (parce qu’on vit dans une société quand même) et ensuite on développe des spécificités. Mais quoi qu’il en soit il n’y a pas de beauté objective. Scarlett Johansson y a trois cents ans, ou dans une autre société, aurait sûrement été considérée comme bof voire comme moche. Et même au sein de la société, des gens en plein dans les critères peuvent être complètement perçus comme moches. Moi par exemple je suis une gamines des années 90 et j’ai toujours trouvé Tom Cruise repoussant et Brad Pitt bof. Imaginez un peu mon décalage quand je fais partie de la génération où “c’est pas Brad Pitt” est une expression pour dire que quelqu’un n’est pas l’apanage de la beauté.
Sachez d’ailleurs que même les personnes considérées plutôt globalement comme les symboles de la beauté ne sont pas toujours belles. Parce qu’en fait il y a une grosse différence entre être Julia Roberts maquillée, coiffée, éclairée parfaitement et être Julia Roberts un dimanche matin en jogging, un chignon vite fait sur la tête, aucun maquillage et une lumière blafarde dans la tronche9. La beauté c’est subjectif et c’est souvent un truc à l’instant T, personne n’est belleau tout le temps.
Et la beauté c’est un effort, particulièrement quand on n’est pas dans les normes de beauté. Si vous êtes une personne mince, blanche, valide, avec les moyens financiers de prendre soin de vous, vous “faire belle” est bien plus facile que si vous sortez de la norme sur un ou plusieurs de ces axes. Parce que la réalité c’est qu’on se fait belleau, on ne l’est pas. On voit bien d’ailleurs comment des acteurices vu·es comme magnifiques sont capables de s’enlaidir pour des rôles, souvent juste avec une coiffure moche, des vêtements nuls et une posture différente. La beauté c’est beaucoup ce qu’on projette, plus que ce qu’on est. Et quand on est hors norme, on a du mal à projeter une impression de beauté, parce que la société passe son temps à nous rappeler qu’on est moche.
Et moi je dis, et alors ? Pourquoi être moche est un problème ? Réfléchissez bien et… DING DING DING ! Et oui, être moche pose problème parce qu’on est mal traité·e et maltraité·e. Être moche amène des discriminations, des violences, de l’oppression. Parce qu’être moche est toujours lié à un axe d’oppression. Parce que ce qui est vu comme beau est ce qui est dominant. Si on était dans une société où les personnes de 150 kilos étaient dominantes, je serais vue comme magnifique.
Alors du coup revendiquer la beauté c’est un peu jouer le jeu du dominant. C’est un peu comme les féministes qui vont dans les CA des multinationales pour réclamer qu’il y ait plus de PDG femmes. Pour moi le féminisme, où l’anti-grossophobie, ou n’importe quelle lutte émancipatrice ne peut pas être une lutte qui revendique de devenir comme l’oppresseur. J’ai aucune envie d’être CEO d’une multinationale. J’ai pas envie non plus d’entretenir l’idée que la beauté doit être au centre de nos préoccupations et doit décider de si on a le droit au respect ou non. Moi je revendique le droit à être moche. Le droit à être neutre. Le droit à ne pas voir son apparence physique justifier sa place dans la société ou les oppressions qu’on subit, ou les privilèges auxquels on a le droit. Je suis pour le fait de décentrer la beauté de nos discussions et de plutôt parler de nos survies, ça me semble quand même plus urgent.
Un peu rapidement traduisible par “La grosseur est belle”
je suis vieille, je peux dire des choses comme ça
Je vais utiliser deux termes pour définir deux groupes de personnes dans cet article : personnes grosses et personnes normées. Les personnes normées sont les personnes qui achètent des vêtements qui ne sont pas en grande taille, les personnes grosses sont celles qui achètent du grande taille. On pourrait faire une dizaine de goupes différents et affiner vraiment comment la société bâtit notre rapport à notre corps selon dans quel groupe on se trouve, mais ça serait un tout autre article. Aujourd’hui on n’a besoin que de ces deux groupes pour notre propos. Et bien sûr, les personnes très minces ne sont pas tout à fait normées, et les personnes très grosses n’ont pas les mêmes expériences que celles qui sont juste à la limite des grandes tailles… Mais si vous ne voulez pas que je vous fasse un essai de 300 pages il faudra accepter les limitations de nos groupes.
Par exemple les personnes grosses meurent plus de cancer. Pas parce que leur corps serait moins résistant mais parce que : les cancers sont décelés plus tard (les médecins ne nous écoutent jamais quand on dit que quelque chose ne va pas et nous disent de perdre du podis) ET les protocoles ne nous sont pas adaptés (personne ne veut s’intéresser à comment bien nous soigner). La grossophobie tue.
un peu plus que ça, je suis vieille, je sais pas si je vous l’avais déjà dit ?
Les pick me sont en général les femmes qui se rangent du côté des hommes sur les questions en rapport avec le sexisme. Vous savez ces femmes qui vont vous dire “oh non moi j’ai pas d’amies femmes, elles sont horribles entre elles !” ou “Oh ça va l’humour sexiste c’est drôle !” ou revendiquer le droit à être importunées (leur sainte patronne est Catherine Deneuve !)
Non parce que peut-être que “fat is beautiful” mais en attendant les vannes sur les gros·ses et les fictions qui ridiculisent les personnes grosses c’est encore vu comme tout à fait normal. Voir Thor et son costume de gros dans Avengers 5588793258 (à peu près) et comment il est représenté ET traité quand il est gros par rapport à d’habitude hein. Je me souviens encore des éclats de rires de la salle de cinéma à son apparition (depuis je ne vais plus voir aucun marvel au cinéma)
Bon il y a des exceptions à la règle j’imagine. J’ai des copaines qui même en mode total schlag ressemblent à des prince·sses disney. Ça existe, c’est étrange, mais c’est loin d’être la règle.

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