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PLOUC POWER par Lumir Lapray · Feb 20, 2026

talkin bout the reLOVEution

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Lumir Lapray · PLOUC POWER par Lumir Lapray

J’ai commencé ce post ce weekend, car c’était la Saint Valentin. S’il est vrai que cette fête commerciale est (encore) un produit du capitalisme, c’était aussi l’occasion de penser l’amour et d’en parler - ce qui est si rare, dans notre société matérialiste. Je voulais vous décrire la cérémonie d’inauguration de Zohran Mamdani, nouveau maire de New York - ce superbe moment où il a mentionné sa femme, Rama, des étoiles dans les yeux, pour vous rappeler à quel point l’amour (romantique, notamment !) est politique.

Puis, Quentin D. est mort à Lyon, de coups portés à la tête lors d’une rixe entre fascistes et antifascistes. Depuis, les forces politiques et les médias sont lancés dans une surenchère terrifiante : le Rassemblement National, fondé par des déçus du nazisme et de la France coloniale, propose carrément un “front uni” contre la France insoumise. Roue libre, on a dit. Les autres partis de gauche ne savent plus quoi faire, quoi dire pour rester “respectables" : entre volonté de serrer les rangs, tentations de régler leurs comptes, calculs politiques (la présidentielle approchant), il ne semble guère raisonnable de chercher des réponses de leur côté.

Peut-être nous faut-il - comme souvent - regarder en nous-même, et en discuter entre nous. Car nous voilà aussi - nous, le peuple de gauche - face à cette question de la violence. Est-elle toujours immorale ? Est-elle nécessaire ? Que faire face à ceux qui veulent notre mort ? Que faire lorsqu’on nous attaque ? Cette question m’attrape à la gorge, elle remplit mon ventre de noeuds qu’il me faudrait des heures pour défaire. Demain, je dois donner une conférence sur la montée de l’extrême droite à Lyon - alors qu’une manifestation de grande ampleur, qui drainera tout ce que la ville compte de fachos, est prévue à côté. Je viens d’apprendre que l’on devrait changer de lieu, et que je serai protégée par des forces de sécurité. Alors, je me demande : et si c’était moi, en face ? Et s’il fallait choisir entre leur violence ou la nôtre ?

En ce qui concerne la mort de Quentin D. il me semble d’abord important de redire à quel point frapper un homme à terre, frapper jusqu’à ce que son corps abandonne, alors que ceux (j’utilise bien le masculin car ici - comme toujours ? - c’est le genre de la violence, j’en parlais dans mon dernier post) qui sont en face sont plus nombreux: c’est inexcusable. Cette violence sourde, incontrôlable, sans borne : nous ne pouvons accepter ça dans nos luttes, dans nos rangs. Pas seulement parce que c’est immoral (ça l’est) - mais parce que c’est destructeur.

Si, dans mes années de militantisme, j’ai appris UNE leçon, c’est celle-là : le pouvoir - le vrai, celui de changer les choses et de faire advenir le monde auquel nous aspirons - est relationnel. Il naît quand les gens agissent ensemble pour créer les conditions de leurs victoires. Dans ce cadre, la violence ne peut pas être le langage de nos luttes : l’affrontement, s’il peut donner l’impression d’une puissance immédiate, détruit les conditions mêmes du pouvoir collectif. La violence exclut - notamment les personnes vulnérables, les personnes malades, les enfants, les personnes en situation de handicap. Elle exclut toutes celles et ceux qui ne peuvent pas - ou ne veulent pas - l’utiliser. Elle exclut, finalement, tant de monde. Si l’on considère que le pouvoir vient du nombre, que le collectif nous protège et nous libère, et qu’on accepte que la violence exclut, alors nous comprenons pourquoi Hannah Arendt martèle - dans son essai “Sur la Violence” - que “la violence ne construit pas : elle ne sait que détruire.”

On fait quoi, alors ?

C’est là que vous allez peut-être un peu m’en vouloir, mais je vais - finalement - revenir à mon sujet “Saint Valentin”.

Parce que, oui.

Notre boussole doit rester… l’amour.

Certains, certaines y verront de la naïveté - voire de l’indécence. Parler d’amour dans un monde qui génocide, qui affame, qui viole - est-ce bien raisonnable ? N’est-ce pas le signe du privilège ?

C’est sans doute qu’il faut encore s’entendre sur ce qu’est l’amour.

Dans un monde machiste, raciste, homophobe — un monde qui nous intime d’écraser ou d’être écrasé·es — l’amour devient une pratique révolutionnaire. Il n’est pas anodin que cette idée ait été pensée, portée, théorisée par celles et ceux que le système voulait réduire au silence. Il n’est pas surprenant que ses plus grandes voix soient issues des communautés les plus stigmatisées — notamment les leaders afro-américain·es du mouvement pour les droits civiques : Martin Luther King Jr., bell hooks, James Baldwin.

Car quoi de plus subversif, face à un monde qui nous nie, que d’aimer — fièrement, férocement ? Quoi de plus radical que d’affirmer que, même pauvres, même opprimé.es, même héritier.es de l’esclavage ou de la relégation, nos cœurs nous appartiennent encore ?

L’amour est la chose la moins contingente au monde : elle est la plus nécessaire, et c’est pour ça que les fascistes gagnent TOUJOURS en cultivant la haine - ou du moins, en faisant croire à certains que l’amour pour les leurs doit passer par la détestation des autres.

Les photos de MLK que je préfère sont celles où on le trouve en famille, en train de jouer et rire avec sa femme et ses enfants. Ici à Atlanta, en 1959

Dans un monde qui nous somme sans cesse de produire, d’optimiser, de performer, prendre le temps d’aimer devient un acte gratuit. Un acte anti-individualiste par excellence. Un acte de foi dans un univers matérialiste. C’est profondément révolutionnaire.

Comme le disait MLK :

l’inverse de l’amour n’est pas la haine - c’est l’égoïsme”

Car si la haine est une émotion, l’égoïsme est une structure…

Martin Luther King affirme que l’amour véritable est un choix politique et moral, qui commence quand on décentre son propre intérêt pour prendre soin du monde et des autres. Il parle ici d’agapè – en grec : l’amour inconditionnel et universel qui nous pousse à chercher activement le bien-être de l’autre.

Aimer, lier sa vie à d’autres personnes - et accepter les risques, les peurs, les fragilités que l’interdépendance suggère - c’est déjà contester l’ordre dominant.

C’est dire que le néolibéralisme est inhumain quand il prétend qu’un individu peut “se faire tout seul”.

C’est accepter, comme l’écrit le pasteur baptiste, que

“Nous sommes tous inéluctablement pris dans un réseau
de relations mutuelles
, liés par un destin commun”
MLK - Lettre de la prison de Birmingham”​
, 16 avril 1963

Car accepter l’interdépendance implique, nécessairement la mutualisation de nos forces et de nos fragilités — donc l’existence de services publics solides et d’un système de redistribution robuste. La Sécurité sociale, le système des retraites, les HLM, les mutuelles : en France, nous avons poussé cette reconnaissance de l’interdépendance plus loin que dans la plupart des pays.

De même, le salaire minimum, les syndicats, le minimum vieillesse, le RSA, l’impôt : voilà des traductions très concrètes de l’amour et de la justice devenus politiques publiques. Des mécanismes imparfaits, insuffisants, sans cesse attaqués — mais qui posent un principe fondamental : personne ne doit être abandonné au dépouillement total.

Ils affirment ceci, simplement : une communauté prend soin de tous ses membres, qu’ils soient jugés “productifs” ou non.

À l’inverse, le capitalisme financiarisé nie cette évidence.
Il transforme chaque relation en transaction.
Chaque vulnérabilité en opportunité de profit.
Chaque existence en variable d’ajustement.

C’est littéralement la fin de l’amour, de la gratuité, du soin.

Face à ca - et il faut bien le rappeler : tout ce que nous avons gagné a eu comme source une colère sourde, légitime, nécessaire face aux écrasements du système et de ses architectes, mais toutes nos bagarres, toutes, toutes, TOUTES ont toujours eu pour horizon l’amour.

C’est par amour pour leurs gosses que les mineurs se sont battus pour que les leurs aillent à l’école plutôt que gratter les entrailles de la terre. C’est par amour pour leurs familles que les ouvriers se sont organisés pour gagner les congés payés, car nous avons besoin de temps pour vivre, justement. C’est par amour pour elles-mêmes et pour leurs soeurs, que les féministes ont exigé que nous, femmes, ne soyons plus jamais des sous-citoyennes.

C’est par amour pour notre planète, ce don inespéré, ce cadeau qui nous émerveille chaque jour (avec vous écoutez les oiseaux, aujourd’hui ? Senti le vent sur vos joues ? Entendu l’océan qui bruisse ? Aperçu une forêt, une montagne, un lac calme ?) que le mouvement climat se bat pour qu’on puisse survivre sur cette terre si magique.

C’est bien parce que l’amour nous donne un chemin par delà la domination qu’il nous permet de penser le “monde d’après”, que nous appelons de nos voeux. Ou, comme l’appelait MLK, la « communauté bien-aimée», son horizon: une société libérée de la pauvreté, du racisme et de la violence, où la solidarité l’emporte sur la domination et l’action sur la haine.

le peuple français heureux, car ENFIN en vacances - 1936, premiers congés payés gagnés par les ouvriers à travers le pays 💕

bell hooks, poétesse et penseuse afro-américaine (ayant massivement écrit sur l’amour) nous dit :

« L’amour est une ACTION, jamais simplement un SENTIMENT »

Et je sais, au plus profond de moi, que c’est la vérité : en politique, comme dans la vie amoureuse, en amitié ou en famille. Les bons sentiments - mêmes sincères - ne permettent pas de construire. Aimer, ce n’est pas seulement dire qu’on aime (même si cela est important, et que vous devriez saisir chaque opportunité d’exprimer votre love à vos proches💘), c’est le prouver par les actes.

Aimer, c’est une discipline, une grammaire, une action.

Plus j’écris, plus je réalise qu’aimer et lutter sont peut-être les deux noms d’un même geste : se battre pour le bonheur de l’autre. Dans la vie comme en politique, le coup de foudre ne suffit pas. Si le “grand soir” ressemble à l’embrasement des premiers mois — la flamme, le feu, l’intensité — alors la révolution, elle, ressemble à l’amour qui décide de durer. Et durer, ça ne se décrète pas.

Ca se construit.

Les outils sont les mêmes : l’écoute, l’échange, la remise en question, le soin. La capacité à rester ensemble, à y croire encore quand ça tangue. La patience. La compassion. L’humilité aussi - celle qui accepte de transformer ses propres pratiques.

C’est pour ça que la violence ne peut pas nous aider à construire ce dont nous rêvons, toutes et tous ensemble. C’est pour ça que, comme le rappelle bell hooks, « sans une éthique de l’amour, aucune transformation sociale durable n’est possible ».

La violence peut faire trembler. Mais elle ne sait pas tenir. Elle ne sait pas réparer. Elle ne sait pas aimer.

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Aimer, c’est commencer par dire la vérité, même quand elle fait mal - James Baldwin nous rappelle à quel point cette exigence morale peut-être douloureuse, quand il dit :

Love takes off the masks that we fear we cannot live without and know we cannot live within.

L’amour arrache les masques que nous portons - ceux sans lesquels nous croyons ne pas pouvoir vivre, mais avec lesquels nous ne pouvons, en réalité, par survivre.

Si aimer, c’est ne pas détourner le regard - même lorsque ce que l’on voit est terrifiant (racisme, masculinisme, pauvreté), alors c’est renoncer à l’illusion de la neutralité et de l’innocence.

Encore une fois, donc, c’est comme dans nos vies intimes : l’amour, ce n’est pas fuir le conflit… c’est lui donner du sens. On ne critique pas les structures qui nous empêchent de vivre heureux pour humilier ou écraser, mais pour transformer le réel et le rendre meilleur. On ne confronte les dysfonctionnements que parce que nous pensons, profondément, que méritons - individuellement, mais surtout collectivement - tellement mieux. S’aimer soi-même - et aimer les siens - c’est ne pas se faire petit.e, c’est exiger ce qu’on nous doit : la dignité, le soin,

La Communauté bien-aimée ne naît pas de la paix sociale. Elle suggère de s’attaquer aux structures qui produisent la misère : la ségrégation raciale, la pauvreté endémique, la guerre. Il ne suffit pas de changer les coeurs : il faut changer les systèmes.

Cette communauté bien aimée naît donc du conflit assumé, mais orienté. Un monde où les tensions sont transformées, plutôt que réglées par la domination, donc.

On pourrait résumer comme ça :

le conflit est l’outil,
l’amour est la direction.

Car sans amour, le conflit devient destructeur : si l’on combat ardemment ceux qui nous oppressent, c’est justement pour construire une société où la domination et l’écrasement ne sont plus les piliers de nos vies.

Même si un jour nous devions lutter les armes à la main — et je souhaite de toutes mes forces que cela n’arrive jamais — la question resterait la même : qu’est-ce que nous portons dans nos cœurs pendant que nous combattons ?

Car il y a une différence immense entre se battre et haïr : si se battre peut être une nécessité, haïr est toujours un choix.

Aimer, même dans le conflit, ce n’est pas renoncer à se défendre. Ce n’est pas accepter l’injustice. C’est refuser que la haine devienne notre boussole. C’est combattre férocement les systèmes - le fascisme, le racisme, l’exploitation - sans abandonner l’humanité des personnes. Parce que le vrai enjeu n’est pas seulement de gagner, mais aussi (surtout !) de rester capables de vivre ensemble après.

Martin Luther King Jr. disait que l’amour est une force politique précisément parce qu’il empêche la lutte de se transformer en guerre totale. Il plaçait comme boussole la réconciliation - ce qui semble si difficile, si exigeant. Mais cela devrait nous faire réfléchir.

Parce que j’ai grandi avec une mère un peu anar, j’ai beaucoup écouté l’Affiche Rouge, superbe chanson de Léo Ferré qui reprend la lettre d’adieu que Missak Manouchian, combattant résistant communiste arménien et chef du groupe FTP-MOI à Paris adresse à sa femme. Quelques heures avant d’être fusillé au Mont-Valérien, il écrit ces mots bouleversants :

« Personnellement, je n’ai fait de mal à personne et, si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la liberté et de la paix de demain. »

Je sais pas trop vous dire ce que ca me fait, d’imaginer un homme qui, contemplant la mort, refuse encore la haine. Mais ça ne me surprend pas.

Car nous ne devons pas nous y tromper : la dégrade surtout celui qui la porte, en l’emprisonnant dans un cycle de ressentiment sans fin.

Martin Luther King (encore lui, je sais !), nous dit :

« La haine est un fardeau trop lourd à porter. J’ai décidé d’aimer. »

Alors, il me semble que garder l’amour au cœur, même dans le combat, ce n’est pas être faible. C’est refuser que nos blessures deviennent notre programme politique. C’est faire en sorte que la révolution ne fabrique pas seulement des vainqueurs, mais un monde habitable. Parce qu’au fond, aimer dans la lutte, c’est déjà préparer ce pour quoi on se bat.

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Si j’ai une conviction, profonde, ancrée, validée par tour ce qui m’agite (intimement et politiquement) depuis des mois, c’est bien celle-là : l’amour doit être la force organisatrice de nos vies et de nos luttes.

Il en est le moteur, il en est l’horizon.

PS : si vous aviez besoin d’encore une preuve du caractère révolutionnaire de l’amour, je vous laisse avec le Che 😉

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