Ça a commencé comme un vide. Non, pas un vide. Juste une absence. Un rien. Comme si mes émotions étaient parties, recouvertes d’une chape de plomb, écrasées.
Comme si tout ce que j’avais lu entendu et pensé ces dernières semaines, ces derniers mois — le climat le mal-être de mes proches la politique la violence le génocide l’inceste les injustices — c’était trop et tellement trop que ça ne pouvait plus sortir. Et si ça sortait vraiment ça ne serait pas une parole sage et mesurée, ordonné, audible, ça serait un ouragan et il n’y a pas de place pour les ouragans. Alors tout reste à l’intérieur bien noué bien serré. Je ne ressens plus rien, rien ne m’atteint, et pourtant ça boue et me ronge en dedans. La pression monte, je le sens, il faut que ça craque, c’est comme un jour d’été avant l’orage, tant que ça n’aura pas craqué la pression va monter je suffoque de toutes ces émotions indicibles.
Faute de pouvoir être orage, je suis en train de me transformer en caillou.
— Je ne suis ni triste ni joyeuse, je dis. En ce moment je suis neutre, très souvent.
— Tu es sûre ?
Non. Je ne suis pas neutre, je me tais. J’étouffe. Je cache. Je nie.
Si je laissais ça sortir d’un coup. Un ouragan. Ça cramerait tout sur son passage, tout l’espoir, toute la joie.
Je ferais peur et on me conseillerait un psychologue pour gérer cette crise d’angoisse, cette attaque de panique, ce désordre
Mais je vais bien
Je vais aussi bien qu’on peut aller dans un monde qui part en vrille
Je suis rage
Rage
Rage
Colère immense
Je veux tout brûler
Je veux tout pleurer
Je veux hurler
Ceci est mon cri
Faites-en ce que vous voudrez
Je hurle
Je hurle dans mon cœur
Et je me tais1
Et ça se tait
Ça se tait mais ça ne s’apaise pas, ça replonge simplement dans le déni
Jusqu’à la prochaine fois
Et je cautionne, encore, notre inaction par mon silence
Notre insuffisance
Notre indignité
Ce texte de Lola Lafon m’a transpercée
Plus encore que celui-là, élu Président, c’est ce ballet des afflictions qui me rend malade. Leurs «avec ce qui nous arrive ». Oh, ce choix de mots délicats comme une maladie, un typhon hasardeux et cruel qui dévasterait le pays. Une lettre qui nous arriverait par erreur. Tout ce qui est en train de se passer ne nous arrive pas, nous le connaissons, le voyons se construire depuis des années. Ce qui nous arrive, ce qui nous tombe dessus. Ces mots thérapie, consolation de groupe qu’on s’échange pour se persuader qu’on a, comme des valeureux médecins de feuilleton, « tout tenté », mais hélas.
Une nuit, au sortir d’un dîner intelligemment cynique entre jeunes gens, je m’étais assise sur un trottoir (encore!) en moquant d’abord leurs échanges, ah ces voix sérieuses, ces inquiétudes de circonstance jusqu’où ça ira on ne sera bientôt plus en démocratie hein, le soulagement de mon rire s’épuisait bientôt et je me mis à gémir de douleur et d’impuissance à voix haute, pleureuse urbaine et ridicule.
Et celui-là, aussi
Nos corps devenus les spectateurs hébétés et incrédules de nos soumissions morales. Jusqu’au quand même (…) Car quand même est la phase terminale de notre état.
J’ai assisté à son triomphe progressif toute l’année passée, jusqu’à une banale réunion entre amis. Ce soir-là, le parc d’une ville voisine où des réfugiés politiques vivent depuis des mois vient d’être évacué par les Polices sous l’œil des médias.
Ce film immanquable, nous l’avons tous vu. Traînés par terre tels des sacs informes, les coups de matraque électrique quand un mouvement désordonné ralentit le convoi.
Nous commençons l’exercice. Commentons mollement. Une fois le tour de table des «terrible» « inhumain» effectué, notre indignation râle, toussote, proteste de ne pas dormir encore.
Alors, un type, au corps que j’imagine roide et frais, conclut la soirée d’un : « C’est affreux» et, après quelque secondes de réflexion, rajoute :
« Quand même. » Dans ce vertige de petites lâchetés entassées comme autant de secrets puants, «quand même » propulse ces réfugiés au premier rang des ignominies, mais de justesse. Le prix de la plus belle indignation.
Puis on évoque une manifestation dans une ville voisine qui n’a pas pris le pli prévu, n’a pas nettoyé elle-même poliment les traces de son passage et a méthodiquement brisé les vitres des banques, des agences immobilières, pour ensuite allumer un grand feu devant un centre de rétention dans lequel sont enfermés ceux qu’on vient d’évoquer.
Je fais part de mon admiration, Ces chorégraphies minutieuses entre deux trottoirs ! Là des bras se lèvent pour lancer des pierres, ici des jambes accélèrent, le corps esquive, prévoit, vif, entraîné.
Autour de la table, ils m’écoutent, le sourire indulgent, la peau de leur visage tendue de belle santé.
Leur mauvaise humeur grimace derrière leur sourire. Mauvaise humeur de se sentir rabaissé à la pesanteur d’une chair confortable entraînée à contempler, à disserter. Et puis quoi. Ils brisent des vitrines. Ça ne sert à rien, hein. Ça fait simplement fonctionner les assurances. Ha.
Un bon nombre des manifestants pacifistes, eux, se sont fait arrêter, mentionne une fille. Certains ont écopé d’une peine de prison ferme. Alors, tels de vieux adolescents qui protesteraient mollement contre une punition parentale injuste, le « quand même» opère un splendide retour. L’adorable petite ronde de quand même et de démocratie. Liberté d’expression! (quand même quand même). Si on ne peut plus manifester (quand même). À l’indignation bavarde se mêle un imperceptible soulagement. L’ordre a mis fin au mouvement dont on ne fait pas partie. Nous pouvons alors entrer en scène armés d’indignation - quand même. Puis. Un silence vide. Puis. Une main se tend vers la bou-teille. Quelqu’un voudra du fromage ?
Toi et moi faisons partie des corps de masse.
Nos vies blanches et tranquilles qui jamais ne déclenchent les détecteurs de mouvement. Qu’est-ce qu’on en fait? Que ferons-nous de nos corps incontrôlés (pour le moment, pour le moment…)
Je n’en peux plus je n’en veux plus de cette indignation de façade, de notre incapacité à ajuster notre niveau d’émotion à la gravité des faits. Je n’en veux plus de cet endormissement sans cesse renouvelé ah oui c’est grave ah oui c’est terrible mais qu’est-ce qu’on y peut
Mais on y peut putain, on y peut ! Mais pour y pouvoir vraiment il faudrait pouvoir se dire, il faudrait de l’espace pour cette rage, pour cette tristesse abyssale pour cette peur qui tord les boyaux mais comment on fait comment on sort ça à l’apéro c’est impossible ça ne peut pas se dire je ne sais pas le dire
Et pourtant il faut
Parce qu’on ne peut pas se battre si on ne peut pas nommer
Cette lettre est un cri
Je crois qu’on a besoin de mêler nos larmes. De sentir notre humanité, ce qui nous lie les un·es aux autres, très profondément. Sentir notre amour commun de la vie, nos douleurs et nos peurs en partage.
Et elle est un peu atypique, cette lettre. Je vais l’envoyer là, en pleine nuit, avec l’enregistrement audio, parce que j’avais envie de la lire, que ça soit des mots avec ma voix, parce que c’est une affaire de mots, et de voix. C’est encore trop sage, trop calme. Ce n’est pas le rugissement que je voudrais, mais je ne sais pas (encore) faire.
En ce moment c’est dur, ça me serre la gorge rien que de l’écrire, mais je sais que c’est un passage2, que c’est encore cette histoire d’ajustement, d’escalier3, et que j’ai quelque part une marche à monter. Pour trouver cette marche j’espère participer à un atelier de TQR. Il faudra laisser la famille quelques jours, partir un peu loin, prendre du temps pour ça. Mais ça en vaudra la peine.
Mon amie Aurélie en organise deux bientôt. Le premier la semaine prochaine, le second en novembre, dans un endroit magnifique. J’espère fort pouvoir participer à l’un d’entre eux. Je sais que j’en ai besoin. Et si vous aussi ça vous parle, si l’actualité vous serre la gorge ou vous met la boule au ventre, si vous vous sentez perdu·e dépassé·e, venez. Toutes les infos sont ici, et je vous recommande beaucoup, beaucoup, cette pratique (je ne le dirai jamais assez). Et puis Aurélie et Charlotte sont deux humaines formidables qui prennent soin du groupe et des émotions avec beaucoup de justesse, d’intelligence et de douceur. Je vous envoie vers elles les yeux fermés.
& Si vous avez d’autres pratiques qui vous font du bien et vous aident à traverser sans les nier les émotions liées à l’état du monde, partagez-les moi par mail ou en commentaire sur Substack !
Prenez soin de vous, de vos proches, du monde et de votre capacité à ressentir,
À bientôt,
Louise

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