Chèr·es lecteur·ices,
Cette lettre va traiter d’un sujet sensible et qui peut être douloureux. Il n’y aura pas de description détaillée des violences que je vais mentionner et je vais être globalement factuelle, néanmoins, si vous vous sentez fragiles aujourd’hui, n’hésitez pas mettre cette édition de côté pour y revenir plus tard, quand vous aurez les ressources pour.
Je suis passée par quelques semaines émotionnellement difficiles depuis début octobre. Cela n’est pas sans lien avec le fait que ces derniers mois je me suis beaucoup documentée sur les violences sexuelles faites aux enfants (c’est un des nombreux sujets de la bande dessinée sur laquelle je travaille actuellement).
J’ai été happée par le sujet. Parce que oui, c’est un sujet passionnant. J’ai eu envie de savoir, de tout comprendre : quelle est l’ampleur du problème, qu’est-ce qui permet cela, qui sont les agresseurs, quelles sont leurs motivations, que deviennent les victimes, qu’est-ce qui peut les aider à se rétablir, pourquoi on n’agit pas davantage, quelles sont les causes structurelles d’une violence si massive, comment fonctionnent la silenciation et le déni…?
J’ai découvert un continent entier. J’ai cru que je pouvais l’explorer avec un recul théorique parfait, une attention purement intellectuelle. Je gardais mes distances. Ou plutôt, je le croyais.
Dans son extraordinaire podcast Ou peut-être une nuit, Charlotte Pudlowski dit ceci1 :
« Je crois que si l’on acceptait de voir l’ampleur du problème et ce qu’il est vraiment, il faudrait tout faire exploser. Ou vivre dans la culpabilité de ne l’avoir pas fait, de n’avoir pas essayé. Il faudrait réaliser qu’on a laissé tant de douleurs pourrir autour de soi. »
Comme elle, et comme pour d’autres causes auparavant, j’ai fini par être violemment prise dans cette tempête, la volonté de tout faire exploser mêlée à la culpabilité de ne pas le faire. Je crois qu’on ne sort jamais indemne de l’exploration de ce sujet.
En vertu de ma théorie de l’escalier2 (oui je crée carrément des théories, pourquoi pas après tout), cette crise de détresse et de lucidité devrait mener à une nouvelle étape d’engagement. Pour être honnête, je ne vois pas encore bien où tout ceci va me mener, mais je me suis dit que je pouvais au moins vous en parler.
Car il me semble que sur ce sujet, une grosse partie du travail à faire est d’en parler. Mot après mot, gagner du terrain sur le déni. Ne plus accepter que la parole des victimes soit étouffée, par leurs propres familles et leurs proches3, par les agresseurs, par les juges, par la société toute entière. Accueillir et amplifier cette parole. Ne plus laisser le silence recouvrir les viols et les violences ni leur permettre de se répéter, encore, et encore, et encore.
On en parle de plus en plus depuis quelques années, dans les milieux féministes mais aussi dans la société en général, notamment depuis #MeTooInceste et les travaux de la la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (Civiise). Je suppose donc qu’il y a certaines personnes parmi vous qui sont déjà très informées sur le sujet. Mais certainement pas toutes. Alors aujourd’hui, je vais vous parler des violences sexuelles faites aux enfants.
Mais d’abord, deux petites questions de quizz (répondez honnêtement selon votre perception actuelle des faits) :
Je vais donner quelques chiffres, mais je vais surtout vous partager les meilleures ressources que j’ai lues ou écoutées sur ce sujet, pour que vous puissiez aller vous renseigner vous-mêmes par le moyen qui vous conviendra le mieux (j’ai sélectionné pour vous 1 podcast, 1 essai, 1 roman, 1 bande dessinée, 1 rapport et 1 jeu vidéo pour comprendre, ainsi que quelques ressources pour agir).
Je crois profondément que même si on ne se sent pas concernées, ou qu’on pense que c’est un sujet déprimant et que c’est trop dur, il faut s’informer et se former sur ce sujet. Parce que ça nous concerne toustes.
Un enfant sur dix est victime de viol avant sa majorité.
Comment pourrions-nous ne pas être concerné·es ?
Cela nous concerne en tant que société mais surtout, ça nous concerne dans toutes les relations qu’on a : avec des enfants — les nôtres ou ceux d’ami·es, ceux qu’on côtoie dans le cadre de notre boulot, nos neveux et nièces, etc., qui pourraient être victimes — et avec des adultes — nos ami·es, nos collègues, tous nos proches, qui ont peut-être été victimes dans leur enfance (et je peux témoigner qu’une fois qu’on a un focus sur ce sujet, et qu’on prend le temps d’écouter, on commence à les voir, ces un enfant sur dix).
Et cela nous concerne aussi, même si c’est peut-être difficile à entendre, parce que les auteur·ices de ces violences, elles et eux aussi (surtout eux d’ailleurs, 97% des agresseurs sont des hommes4), peuvent être parmi nos proches.
On commence à voir pas mal circuler un chiffre, qui dit à quel point c’est un enjeu de société absolument majeur : 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France.
5 millions d’adultes dans la population française actuelle ont été victimes dans leur enfance.
Les pédocriminels sont terriblement peu condamnés (3% des plaintes pour viols sur mineurs de moins de 15 ans aboutissent à une condamnation ; 1% des viols et agressions sexuelles dans le cadre familial font l’objet d’une condamnation5), et même quand les victimes parlent — et contrairement à ce qu’on croit, c’est souvent le cas et la plupart du temps elles sont même crues — elles ne sont pas protégées et il est fréquent qu’on leur demande de se taire. De ne pas faire d’histoire. De ne pas briser la famille ou détruire la réputation de l’institution6. Et accessoirement, de continuer à vivre sous le même toit que leur agresseur.
Dans une classe de CM27, deux à trois enfants sont victimes de viol. Ce sont les statistiques. Une fille sur 5, un garçon sur 13 ; en moyenne, un enfant sur dix. Là, votre cerveau vous dit peut-être « oui, enfin ce sont des statistiques, rien one dit que ça ait été / que ce soit le cas dans ma classe de l’époque / celle de mon enfant aujourd’hui ». On ne peut pas le garantir en effet, mais ces un enfant sur dix sont bien quelque part. Iels existent.
Alors, essayons de comprendre ce qui nous a mené là. Et comment faire mieux.
Il y a urgence.
La ressource que j’ai trouvé la plus complète pour comprendre les mécanismes des violences sexuelles faites aux mineur·es est le podcast Ou peut-être une nuit de Charlotte Pudlowski.
C’est une œuvre de grande qualité (elle a d’ailleurs reçu de nombreux prix), très complète et passionnante. C’est une approche à la fois sensible (on suit le parcours, les émotions et les interrogations de la journaliste, dont la mère a été victime d’inceste) et très documentée, avec des témoignages et des interviews de spécialistes.
160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, est un tout petit livre (pas cher, seulement 3,90€) du juge Édouard Durant (qui a été co-président de la Civiise). Il y fait un tour d’horizon rapide et complet, avec son regard de professionnel spécialiste du sujet. À noter que comme ce que disait la Civiise dérangeait un peu trop, Édouard Durand, jugé trop militant et trop critique des institutions (ben tiens, elles font pourtant si bien leur boulot sur ce sujet !…) a été remercié en décembre 2023 et remplacé par l’ex-rubgyman Sébastien Boueilh et la pédiatre Caroline Rey-Salmon (elle-même accusée de violences sexuelle quelques mois plus tard), beaucoup plus complaisant·es avec le gouvernement (vous la voyez, là, la culture du silence ?) …
Vous avez sans doute entendu parler de Triste tigre, de Neige Sinno, un livre singulier, entre le témoignage autobiographique et l’essai. C’est le roman français le plus récompensé en 2023, notamment par le prix Femina, le prix Goncourt des lycéens et le prix littéraire du Monde. Ça creuse dans le sujet en profondeur. Comment est-ce possible que cela survienne ? Et comment survivre à cela ? Qu’est-ce que cela fait, de grandir incestée ?
Le plus souvent, quand la violence incestueuse est révélée, c’est la victime qui est écartée de la famille, pas l’agresseur. Et le silence recouvre à nouveau les faits.
Si vous voulez comprendre pourquoi et comment ceci peut se produire, je vous conseille On ne parle pas de ces choses-là. Dans cette très belle bande dessinée, la journaliste Marine Courtade, elle-même victime d’inceste, décortique les mécanismes du silence en posant la question à sa propre famille : “Pourquoi n’avez-vous rien dit ?”.
Les interviews (de Dorothée Dussy, Muriel Salmona et Fabienne Guiliani) en fin d’ouvrage sont passionnantes.
Ça peut sembler bizarre de recommander un rapport et au départ je ne l’avais pas intégré dans cette liste de ressources, mais en fait, malgré un côté très formel, et peut-être grâce à celui-ci, le rapport de la Civiise est d’une force et d’une clarté extraordinaire. C’est une parole officielle, professionnelle et sourcée. Ce rapport s’applique, réellement, à remettre le monde à l’endroit.
(J’en prends pour exemple l’extrait ci-dessous. C’est clair, incisif, ça remet les idées en place. On sait de quoi on parle, point.)
“16- Lorsqu’un groupe humain ne tolère pas la réalité, il crée une « réalité alternative ». Le passage de la première à la seconde et la persistance dans la seconde sont appelés déni. Au sujet des violences sexuelles faites aux enfants, la réalité alternative est parfois appelée réalité psychique, vérité judiciaire ou majorité sexuelle.
17- Les agresseurs bénéficient, sauf exceptions, d’une impunité totale. Les enfants victimes de violences sexuelles ne sont pas protégés et sont parfois obligés de vivre avec leur agresseur.
18- Les adultes qui veulent protéger les enfants victimes de violences sexuelles font l’objet de menaces et de sanctions. Ces adultes sont souvent affublés de qualificatifs tels que : manipulatrice, aliénante, imprudent, intrusif, complotiste, féministe, fanatique, caricatural, voire militant qui est le qualificatif le plus péjoratif dans l’esprit de la personne qui l’utilise comme une arme de langage.Il résulte des composantes 16, 17 et 18 que les violences sexuelles faites aux enfants font l’objet d’un déni.
20- La complaisance collective dans le déni peut être appelée « consentement meurtrier passif».
21- Le déni est une stratégie collective absurde. Elle ne bénéficie qu’aux pédocriminels. Le préjudice pour les victimes est incommensurable. Le coût social est immense.
22- Le basculement d’une posture de déni et du consentement meurtrier passif à la protection réelle des enfants et à la lutte contre l’impunité des agresseurs serait un fait historique.
23- Ce basculement résultera d’une politique publique, sans qu’il soit nécessaire d’attendre une prise de conscience par les individus car elle a déjà eu lieu.”
Synthèse de la Civiise —Violences sexuelles faites aux enfants : “On vous croit”,
Novembre 2023
Lire les préconisations du rapport m’a serré le cœur. Petit florilège :
Préconisation 1 : Organiser le repérage par le questionnement systématique des violences sexuelles auprès de tous les mineurs et auprès de tous les adultes par tous les professionnels
Préconisation 42 : Poser un principe d’interdiction des confrontations des victimes avec les agresseurs
Préconisation 62 : Garantir la prise en charge par la solidarité nationale de l’intégralité du coût du parcours de soins spécialisés du psychotraumatisme
Préconisation 71 : Dispenser rapidement des soins spécialisés du psychotraumatisme aux enfants victimes de violences sexuelles au titre de la prévention primaire
Préconisation 75 : Interdire systématiquement l’exercice de toute activité susceptible de mettre une personne condamnée pour violences sexuelles en contact avec des enfants
Ça semble tragiquement logiques. Comment est-il possible que l’on ne fasse pas cela ? Et pourtant, on en est encore loin. Et notre monde serait bien différent si ces recommandation étaient appliquées…
Wednesdays est “l’un des jeux vidéo les plus importants de 2025”, selon France Inter.
L’inceste, cela peut étonner comme sujet pour un jeu, mais Pierre Corbinais, qui est aussi l’auteur de “Enterre-moi mon amour” un très beau jeu-documentaire sur un exode depuis la Syrie, a l’habitude de traiter par le jeu vidéo des sujets inhabituels (et il le fait avec beaucoup de talent).
Personnellement, je n’y ai pas encore joué (et d’ailleurs je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de jeux auxquels j’ai joué dans ma vie) mais des ami·es m’en ont dit beaucoup de bien et j’avais bien aimé “Enterre-moi mon amour”, donc je vais peut-être tenter l’expérience.
“Wednesdays confronte deux styles graphiques aux antipodes, et pourtant empreints d’une même douceur. Celui des souvenirs, de la main de l’autrice BD Exaheva (Mekka Nikki, Still Heroes), puise son inspiration de la bande dessinée indépendante. Celui d’Orco Park, signé Nico Nowak (There Is No Game : Wrong Dimension), adopte le bon vieux pixel art coloré des jeux de gestion des années 90. S’apparentant à une bande dessinée interactive, Wednesdays se veut accessible aux joueurs réguliers, occasionnels comme aux non-joueurs.” (site d’Arte)
Un jeu coproduit par ARTE France, The Pixel Hunt et Pierre Corbinais, 2025.
Bon, ok. Maintenant, on sait. Et après ? Comment protéger les enfants ?
À destination des parents, mais pouvant être utile à toute personne en contact avec des enfants, Protéger son enfant des violences sexuelles est un podcast qui propose une approche pragmatique pour identifier les situations à risque et les profils d’auteurs et d’autrices de violences sexuelles sur mineur·es. C’est très clair, très factuel, et ça permet aussi de mieux comprendre les motivations des agresseurs.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, j’ai trouvé ce podcast plutôt rassurant ! Je trouve ça aidant de se dire qu’il y a des profils et des situations à risque, plutôt que de se dire que n’importe qui peut-être un agresseur et qu’il faut se méfier en permanence.
“S’il n’y a pas de problème de limite par rapport à l’intimité dans votre famille, s’il n’y a pas de patriarche rigide, menaçant, pas d’antécédent violence sexuelle et pas d’alcool, au sens vraiment de l’alcoolisme, bon alors là, techniquement, les risques d’inceste sont statistiquement probablement assez réduits. Donc, il ne faut pas baisser toute votre vigilance évidemment, mais vous pouvez globalement être rassuré·e.”
Joanna Smith dans Protéger son enfant des violences sexuelles, épisode 4 : Les profils des hommes agressant dans la famille : l’inceste, 29 janv. 2024
Un livre pour le dépistage systématique
Sur le site de l’association Mémoire traumatique et victimologie, vous trouverez ce très beau livret illustré par Claude Ponti pour aborder le sujet avec les enfants. Le livre est conçu pour permettre la révélation d’éventuelles violences (pas uniquement sexuelles). Le livret est téléchargeable gratuitement en ligne et il est accompagné de fiches explicatives pour l’utiliser au mieux. On peut aussi recevoir gratuitement des exemplaires imprimés, par exemple pour des école, bibliothèques, PMI ou autre.
Une boîte aux lettres pour briser le silence
L’association Les Papillons a créé un dispositif très simple pour favoriser la libération de la parole des enfants : une boîte à lettre, placée dans les écoles ou les clubs de sport, où les enfants peuvent écrire s’ils subissent des violences. Des personnes de confiance récupèrent les mots déposés par les enfants et les transmettent aux psychologues salariées de l’association qui les analysent et lancent des procédures complémentaires si nécessaires.
Des séances d’EVARS
Enfin, les séances d’éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle sont un très bon outil pour faire de l’information et de la prévention.
Lolita Rivé, enseignante en primaire, en parle très bien dans le podcast C’est quoi l’amour, maîtresse ?, en particulier dans l’épisode 3, « Mon corps, c’est mon corps ». Elle parle aussi de tous les enjeux et controverses liés à ces fameuses séances (que tous les élèves devraient recevoir trois fois par an dès la primaire, ce qui n’est appliqué absolument nulle part). Partout sur le territoire, des associations diffusent ces séances à la demande des écoles, elles ont généralement des conventions avec l’Éducation Nationales et selon les régions, les séances peuvent être prises en charge par l’ARS sans reste à charge pour l’école.
Dans Un podcast à soi, il y a aussi ce super épisode sur l’autodéfense des enfants.
Vous pouvez enfin rejoindre des associations qui militent pour les droits des enfants, comme le Collectif Enfantiste, aller aux manifestations pour les droits des enfants, parler de ce sujet avec vos proches et les institutions avec lesquelles vous êtes en contact (écoles, clubs de sport, associations, églises, etc.). Cette lettre est par exemple une version revue et augmentée d’un mail que j’ai écrit pour les enseignantes de l’école de mes enfants.
La libération de la parole de ces dernières années ne doit pas être bâillonnée par le backlash masculiniste et adultiste. Elle peut donner naissance à un grand changement de paradigme. À une nouvelle société, dans laquelle tous les enfants pourront enfin être en sécurité.
Ne lâchons rien. Nous sommes toustes responsables de la protection des plus jeunes d’entre nous, de tous les bébés, les enfants, les ados.
J’espère que cette lettre vous aura donné envie de creuser le sujet. N’hésitez pas à partager en commentaire les chose que vous, vous avez lues ou entendues et qui vous ont instruit·es ou donné de l’espoir, de la rage, de la détermination.
Prenez soin de vous, de vos proches et de tous les enfants,
À bientôt pour une prochaine lettre.
Louise
Voir Le Carnet de mai dernier, Est-ce que ça vaut encore la peine de se bouger les fesses —Ou bien est-ce qu’à ce stade, on peut laisser tomber ?
Lors de la révélation de violences sexuelles par une victime, 7 confidents sur 10 croient la victime. Mais 45% ne font rien. “Le confident ne sécurise pas l’enfant : il lui demande de ne pas en parler (27%) et même rejette la faute sur lui (22%)” (Synthèse de la CiviiseViolences sexuelles faites aux enfants : “On vous croit”, Novembre 2023).
L’âge moyen des victimes lorsque débutent les violences sexuelles est de 8 ans (7 ans et demi pour les violences incestueuses). Pour 22% des victimes, soit près d’un quart des situations, les premiers viols ou agressions sexuelles ont commencé entre la naissance et 5 ans. (Synthèse de la Civiise, op. cit.).

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