Tête de file de la microhistoire, en particulier après son livre Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier frioulan du XVIe siècle (1976, trad. Aubier, 1980), l’historien italien Carlo Ginzburg est mort le 17 juin 2026 à 87 ans. Guillaume Calafat lui rend hommage.
Carlo Ginzburg aimait les anomalies, ces discordances qui interrompent le cours normal des choses et arrêtent le regard. Lire lentement, s’étonner devant une phrase, repérer une trace ou un détail négligé, puis accepter de les suivre aussi loin que possible : à partir de ces gestes de recherche érigés en principes de méthode, Carlo Ginzburg a composé une œuvre historique qui compte sans doute comme l’une des plus importantes des cinquante dernières années. Mort le 17 juin à Bologne, à l’âge de quatre-vingt-sept ans, il laisse des ouvrages et des articles qui ont révolutionné la discipline historique.
Carlo Ginzburg naît à Turin en 1939 dans une famille d’intellectuels juifs et antifascistes. Sa mère, Natalia Ginzburg, est l’une des écrivaines italiennes majeures du xxe siècle. Son père, Leone, spécialiste de littérature russe, cofondateur des éditions Einaudi et résistant, meurt sous la torture dans une prison romaine en 1944. Cette histoire familiale, marquée par la littérature, la persécution et la résistance, nourrit une conscience aiguë de la violence exercée par les autorités, une attention constante aux victimes, ainsi qu’un rapport critique aux appartenances. Étudiant à la Scuola normale superiore de Pise, Ginzburg hésite d’abord entre la peinture, la littérature et l’histoire. Delio Cantimori et Arsenio Frugoni lui font découvrir Marc Bloch (notamment les Rois thaumaturges, mais Ginzburg traduisit également en italien les Caractères originaux de l’histoire rurale française), l’histoire religieuse et les vertus de la lecture lente. Il conserve de cet apprentissage un goût pour l’autopsie des textes (d’archives ou de littérature) dans leurs moindres inflexions, leurs silences, leurs aberrations, leurs lapsus, pourrait-on dire.
Cette attention aux anomalies traverse ses premiers travaux. Au début des années 1960, le jeune historien explore les archives de l’Inquisition à la recherche de sorciers. Il y rencontre les benandanti, ces paysans du Frioul qui affirmaient « aller pour le bien » et combattre en esprit les sorciers afin de préserver la fertilité des récoltes. Ces figures étonnantes, proches des loups-garous, difficiles à faire entrer dans les catégories préétablies des inquisiteurs, donnent naissance à son premier livre, Les batailles nocturnes, publié en 1966 alors que Ginzburg n’a que vingt-sept ans. Si les voix des accusés apparaissent déformées dans l’archive judiciaire, conçue pour surveiller, interroger et condamner, quelque chose de leurs croyances et de leurs expériences parvient pourtant à affleurer.
Dix ans plus tard, en 1976, paraît Le Fromage et les vers (traduit en français en 1980). Ginzburg y reconstitue l’univers mental de Domenico Scandella, dit Menocchio, un meunier autodidacte condamné au bûcher pour hérésie. Celui-ci soutenait que l’univers avait pris forme comme le fromage dans le lait et que les anges y étaient apparus tels des vers. A partir des procès, des livres lus par le meunier et des paroles consignées par ses juges, Ginzburg tente de restituer cette cosmogonie singulière : Menocchio interprète ce qu’il lit, combine des traditions écrites et orales, organise ses idées en un discours qu’il entend défendre. L’historien, qui n’hésite pas à rendre compte des impasses où le mènent ses hypothèses (comme celles qui le conduisent du côté des sectes anabaptistes), offre une extraordinaire plongée dans les lectures, les hérésies et les cultures des campagnes européennes du xvie siècle.
Le succès international du Fromage et les vers contribue à faire de cet ouvrage – à tort ou à raison – l’emblème de la microstoria italienne. Avec Giovanni Levi, Edoardo Grendi, Carlo Poni, puis Simona Cerutti, Ginzburg participe à une expérience collective articulée autour de la revue Quaderni Storici et la collection « Microstorie » des éditions turinoises Einaudi. Les historiens et historiennes de ce collectif travaillent sur des objets très différents, mais ont en commun le goût de l’expérimentation, l’étude intensive des pratiques sociales et la méfiance envers les catégories données d’avance. Le préfixe « micro » renvoie non pas à l’objet, au « petit » ou à l’humble, comme le véhicule souvent une conception paresseuse et caricaturale de la microhistoire, mais au microscope et à l’outil d’analyse. Une trace ténue peut conduire du Frioul jusqu’en Sibérie ; un nom suivi dans plusieurs fonds d’archives peut redessiner tout un espace social ; un cas exceptionnel peut révéler les règles ordinaires d’une société, d’un État, d’une économie.
Professeur à l’université de Bologne, à l’université de Californie à Los Angeles, puis à la Normale de Pise, Ginzburg circula volontiers entre les langues, les continents et les disciplines. Enquête sur Piero della Francesca le conduit vers l’histoire de l’art ; Le Sabbat des sorcières déploie une vaste comparaison morphologique, qui dialogue avec l’anthropologie. Dans ses ouvrages ultérieurs, de Nulle île n’est une île jusqu’à La lettre tue, en passant par Le fil et les traces (tous publiés aux éditions Verdier et traduits en français par son ami Martin Rueff), Ginzburg privilégie le genre de « l’essai » consistant à « soumettre quelque chose » (une hypothèse, une conjecture, une intuition voire une réponse) « à vérification ». Ginzburg y souligne l’importance d’un art empirique (cynégétique) de l’induction qui laisse toute sa place aux surprises. Son œuvre multiplie ainsi les bifurcations, tout en conservant les traces du travail en train de se faire.
Ginzburg accorde toujours une place essentielle au hasard. Il raconte ce qu’il appelle la « roulette vénitienne », qui consiste à consulter aléatoirement des liasses de procès d’Inquisition ; ou encore ses conversations avec des catalogues de bibliothèque, capables de provoquer des rapprochements imprévus et inédits. Cette disponibilité à la surprise s’accompagnait cependant d’une exigence inflexible envers les hypothèses que formulait l’historien : « rien n’est plus édifiant qu’une hypothèse qui s’écroule », disait-il à ses étudiants et étudiantes. L’audace de l’imagination trouvait chez lui son corollaire dans la discipline de la preuve. Cette exigence explique ses combats contre le relativisme et les « néosceptiques ». Face à ceux qui proposaient de nuancer voire d’effacer la différence entre récit historique et fiction (l’heure était au linguistic turn), il rappelait que les textes conservent des traces du réel et que l’établissement des faits engage une responsabilité intellectuelle, morale et politique. Ces combats le conduisirent dans l’arène judiciaire, lorsqu’il entreprit de défendre son ami Adriano Sofri, militant d’extrême gauche accusé d’avoir commandité en 1972 l’assassinat du commissaire Luigi Calabresi. Après avoir dépouillé près 3 000 pages de procès-verbaux avec la minutie qu’il appliquait aux archives du Saint Office, Ginzburg publia Le juge et l’historien, qui échoua certes à faire innocenter Sofri, mais offrit une réflexion importante sur le statut de la preuve et la valeur des indices.
J’ai eu la chance de le croiser et de pouvoir lui parler à plusieurs reprises, à Los Angeles, à Pise, au colloque de Cerisy organisé en son honneur en 2022, ou bien à Blois où il venait régulièrement ces dernières années. On retrouvait dans sa voix sa manière si particulière de penser : un français ciselé, des rapprochements vifs, une curiosité gourmande. Il employait souvent (nous l’avions remarqué avec Claire Zalc en rédigeant son portrait pour le journal Libération) l’adjectif « magnifique », qui revenait pour qualifier un livre, une œuvre d’art ou une idée. Son immense érudition prenait la forme d’une curiosité toujours en mouvement, d’une joie de découvrir et de partager ses découvertes.
Carlo Ginzburg laisse aux historiens et historiennes (et bien au-delà de leur cercle) une façon de regarder les documents, d’écouter toutes les voix et de mettre en doute les récits trop assurés. Il nous laisse aussi le goût des pistes risquées, des questions difficiles et des hypothèses constamment soumises à l’épreuve et à la révision. Ses livres continueront longtemps à nous arrêter devant une anomalie, une bizarrerie ou une discordance et à nous inviter à la suivre jusqu’au bout de ce qu’elle peut nous dire. Pour reprendre une métaphore qu’il affectionnait, l’œuvre de Carlo Ginzburg est un fil d’Ariane extraordinaire pour nous orienter dans le labyrinthe de l’histoire.
Guillaume Calafat – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – IUF - IHMC
Les entretiens qu'il a accordé à L'Histoire :
« La leçon de méthode de Carlo Ginzburg »
L’Histoire n°360, janvier 2011.
« Un choc entre deux cultures »
L’Histoire n°456, février 2019.

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