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Lettres Ouvertes · Aug 11, 2026

💼 Et si l’IA était (finalement) une machine à embaucher ?

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Amaury Betton · Lettres Ouvertes

👋🏻 Bonjour à tous,

Je suis très heureux de vous retrouver pour une nouvelle édition de Lettres Ouvertes qui va sans doute vous surprendre.

Dans ce numéro, je vous propose de plonger au cœur d’un débat que j’ai déjà abordé dans plusieurs numéros et que je mets à jour aujourd’hui avec de nouveaux éléments. Je veux parler de l’impact de l’IA sur l’emploi. Vous allez voir que les grands esprits de la tech sont très divisés sur la question. Je vous expliquerai pour quelles raisons. Je vous partagerai aussi des données récentes qui mettent à mal les idées reçues : loin de détruire l’emploi, l’adoption de l’IA par les entreprises semble plutôt le doper, au même titre que les révolutions technologiques précédentes.

Commençons par le camp des pessimistes, qui ne manque pas de figures de premier plan.

Le plus médiatisé d’entre eux est sans conteste Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, l’entreprise qui est désormais à l’avant-garde de l’IA et dont je vous ai parlé dans une précédente édition.

Dès 2025, il avertissait que l’IA pourrait éliminer la moitié des emplois de cols blancs débutants 👨‍💼👩🏻‍💼 en l’espace de cinq ans propulsant le chômage américain entre 10 et 20 %. Il évoquait même un possible « bain de sang des cols blancs ». Les métiers de la finance, du droit, du conseil, du marketing, de la programmation et de l’édition seraient en première ligne.

Dans son récent essai-fleuve The Adolescence of Technology, il enfonce le clou. Selon son analyse, l’IA ne remplace pas des emplois spécifiques, mais se substitue au travail humain de manière générale. Autrement dit, les nouveaux métiers créés seraient eux aussi rapidement automatisés. Glaçant.

“L’IA n’est pas un substitut à certains métiers en particulier. Elle constitue un substitut général au travail humain”.

Il n’est pas le seul parmi les pessimistes. Roman Yampolskiy, professeur d’informatique à l’université de Louisville et figure de la sécurité de l’IA, va encore plus loin dans les sombres prédictions. D’après lui, l’IA pourrait laisser 99% des travailleurs sans emploi d’ici 2030. Il explique notamment :

“Si je peux obtenir, pour 20 dollars par mois ou gratuitement, une IA capable de faire le travail d’un employé, pourquoi embaucherais-je quelqu’un ?”

L’économiste Anton Korinek, de l’Université de Virginie, partage cette inquiétude structurelle : les machines intelligentes apprendraient les nouveaux métiers plus vite que les humains, refermant ainsi la porte de sortie qui a toujours existé lors des précédentes révolutions technologiques. Autrement dit, il démonte l’argument rassurant selon lequel « l’humain se réinvente toujours en créant de nouveaux jobs ».

Kai-Fu Lee, l’ancien patron de Google Chine devenu investisseur star de l’IA, valide lui aussi le scénario d’une destruction de la moitié des emplois à brève échéance, avec la formule suivante :

“La révolution de l’IA sera bien plus brutale que les précédentes révolutions technologiques”.

Enfin, il y a le cas à part d’Elon Musk. Le patron de Tesla et de SpaceX est sans doute le plus radical de tous. Selon lui, l’IA et les robots humanoïdes finiront par rendre le travail humain tout simplement inutile. Lors du Forum d’investissement américano-saoudien à Washington fin 2025, il a lâché sa prédiction choc qui a suscité de nombreuses réactions : « le travail deviendra optionnel », comparant l’activité professionnelle du futur à un loisir, comme le sport ou les jeux vidéo 🎮 ! Il est même allé plus loin en affirmant que l’argent lui-même cesserait d’être pertinent dans l’ère d’abondance que créera l’IA.

“Il arrivera un moment où aucun emploi ne sera nécessaire. Vous pourrez avoir un emploi si vous le souhaitez, pour une satisfaction personnelle, mais l’IA sera capable de tout faire”.

La particularité de Musk par rapport aux autres pessimistes : il annonce la disparition de tous les emplois, mais s’en réjouit. Savoureux détail, Jensen Huang, le PDG de Nvidia, présent sur la même scène, lui a rétorqué en plaisantant qu’il pariait plutôt sur un Elon « plus occupé que jamais » grâce à l’IA.

Face à ce discours anxiogène, d’autres poids lourds de la tech défendent une vision radicalement opposée.

Le plus offensif, comme vous avez pu le percevoir juste avant, est Jensen Huang. Dans son esprit, l’idée que l’IA détruit les emplois en masse est tout simplement « fausse ». Lors d’une conférence du Milken Institute (un think tank américain indépendant) en mai 2026, il a affirmé que l’IA « crée un nombre considérable d’emplois » et qu’elle représente pour les États-Unis la meilleure opportunité de se réindustrialiser, à travers la construction d’une toute nouvelle infrastructure, en particulier les usines 🏭 de semi-conducteurs et les datacenters.

Son argument le plus intéressant est conceptuel : automatiser une tâche ne signifie pas supprimer un emploi, car la finalité d’un métier et les tâches qui le composent sont liées, mais pas identiques. Il ajoute ceci :

“Je pense que l’IA va créer plus d’emplois qu’elle n’en détruira”.

Yann LeCun, le prix Turing français dont je vous ai raconté le départ de Meta et la création d’AMI dans une précédente lettre ouverte, est sur la même ligne. Lors de l’AI Impact Summit en février dernier, il a décrit l’IA comme « un amplificateur de l’intelligence humaine », plutôt qu’un remplaçant, comparant son impact à celui de l’imprimerie. Il juge d’ailleurs les scénarios catastrophistes « non scientifiques ».

De son côté, Sam Altman a ces derniers mois opéré un virage à 180 degrés pour rejoindre ce discours beaucoup plus optimiste, alors qu’il s’est longtemps montré très alarmiste, affirmant à plusieurs reprises que l’IA allait détruire des « classes entières » de métiers cognitifs. Lors de plusieurs interventions récentes, il a publiquement admis s’être trompé, en résumant sa pensée de la manière suivante :

L’IA ne va pas remplacer les humains. Ce sont les humains qui utilisent l’IA qui remplaceront ceux qui ne l’utilisent pas”.

Cette confiance dans la capacité d’adaptation de l’économie est partagée par des institutions de référence. Le Forum économique mondial estime que la révolution de l’IA pourrait créer 78 millions d’emplois nets d’ici 2030, à condition d’investir massivement dans la formation.

Arrêtons-nous un instant sur ce paradoxe. Les pères fondateurs de l’IA ont accès aux modèles les plus évolués, souvent aux mêmes données, parfois aux mêmes investisseurs. Ils voient les capacités de l’IA avant tout le monde. Et pourtant ils annoncent des futurs diamétralement opposés. Comment l’expliquer ?

Première explication : ils ne vendent pas la même chose et n’ont pas les mêmes intérêts. Nvidia vend, pour reprendre l’analogie de la ruée vers l’or, des pioches 🪏 à tous les chercheurs du précieux métal. Son intérêt commercial est que l’IA se diffuse partout, vite, sans provoquer de panique sociale ni de réaction réglementaire trop forte. Anthropic, à l’inverse, vend de la substitution au travail humain. Quant à Musk, il cherche à justifier l’utilité de ses robots Optimus.

Deuxième explication : ils ne parlent pas de la même chose. Huang raisonne en tâches. Amodei raisonne en travail humain en général. Les deux peuvent avoir raison de manière simultanée : l’un à court terme, l’autre à long terme.

Troisième explication : ils n’évoquent pas le même horizon temporel. Amodei parle de cinq ans, Musk de dix à vingt ans.

Quatrième explication, la plus importante selon moi : personne ne sait vraiment 🤷‍♂️. Aucun d’entre eux n’est économiste du travail. Ils sont experts de ce que la technologie peut faire, pas de ce que les organisations, les marchés et les régulateurs en feront.

Or c’est là que tout se joue : dans les frictions d’adoption, les coûts de réorganisation, la création de demande nouvelle. Ces mécanismes ont fait mentir toutes les prophéties similaires depuis deux siècles de révolution technologique.

Alors, qui écouter ?

Ma règle est simple : écoutons-les attentivement sur les capacités de l’IA, où ils ont une longueur d’avance réelle, mais restons sceptiques sur leurs prédictions macroéconomiques, où ils extrapolent comme nous tous.

Et voyons dans leur désaccord une bonne nouvelle. Si les personnes les mieux informées de la planète divergent à ce point, c’est que rien n’est écrit. L’avenir de l’emploi ne sera pas déterminé uniquement par la technologie, mais par nos choix collectifs, de société.

Pour autant, il reste un juge de paix pour démêler le vrai du faux : les données.

Pour sortir des postures, du catastrophisme et des prophéties 🔮 en tous genres, penchons-nous sur les faits. Et ils sont, pour l’heure, à la fois surprenants, rassurants, et contre-intuitifs.

Le AI Jobs Barometer 2026 de PwC, qui a analysé plus d’un milliard d’offres d’emploi dans 27 pays, livre un enseignement majeur : les entreprises les plus avancées dans l’adoption de l’IA embauchent plus vite que les autres. Leurs effectifs ont progressé de 52% depuis 2018, contre 36% pour les entreprises les moins exposées. Leurs salaires augmentent aussi plus rapidement (+ 24% contre + 17%).

Ce n’est pas tout :

  • Les métiers exigeant des compétences en IA ont bondi de 69% depuis 2019, soit huit fois plus vite que l’ensemble du marché de l’emploi.

  • Les travailleurs maîtrisant l’IA bénéficient d’une prime salariale moyenne de 62%, en hausse constante.

  • En France, les offres d’emploi dans les métiers les plus exposés à l’IA générative ont explosé de 274% entre 2019 et 2024. Même les métiers considérés « automatisables » ont progressé de 223% !

Autrement dit, l’IA agit aujourd’hui davantage comme un levier d’expansion que comme un outil de substitution. Les entreprises qui gagnent en productivité grâce à l’IA baissent leurs coûts, conquièrent de nouveaux marchés, lancent de nouveaux produits et, en bout de chaîne, recrutent pour accompagner leur forte croissance.

C’est le même schéma que dans les précédentes révolutions technologiques. L’électricité, l’informatique et Internet 🛜 ont détruit certaines tâches, tout en générant une création nette d’emplois et de métiers qu’on n’aurait jamais pu imaginer. Qui aurait pu prédire en 1995 les community managers, les data scientists ou les développeurs d’apps ?

Reste un test grandeur nature : que se passe-t-il chez ceux qui adoptent l’IA le plus massivement au monde ? Si l’IA devait vider les bureaux, c’est là qu’on le verrait en premier. Le résultat est bien plus contrasté que ne le laissent penser les deux camps :

D’un côté, ceux qui fabriquent et vendent l’IA recrutent beaucoup. Nvidia a augmenté ses effectifs de près de 17% en un an, à 42 000 salariés. Alphabet a ajouté 11 830 personnes entre juin 2025 et juin 2026, pour atteindre 198 933 employés, et ce, en pleine explosion de ses dépenses en IA.

De l’autre, ceux qui déploient l’IA en interne pour gagner en productivité commencent à revoir leurs besoins en effectifs. Le cas le plus frappant est Microsoft : l’entreprise a perdu 5 000 postes sur l’exercice, à 223 000 salariés, sa première baisse annuelle depuis 2016, alors même que son chiffre d’affaires bondissait de 18% (+ 50,1 milliards de dollars) la plus forte progression sur un an de son histoire. Ce sont surtout les postes de R&D produit qui reculent dans le groupe : - 3 000, à 77 000.

Meta suit la même logique, en plus brutal. En mai, l’entreprise a supprimé environ 8 000 postes (10% de ses effectifs mondiaux) et annulé 6 000 recrutements prévus, soit 14 000 positions au total. Mais, dans le même mouvement, elle transfère près de 7 000 salariés vers ses nouvelles initiatives IA. Ce n’est donc pas une pure destruction, mais une réallocation massive de la main-d’oeuvre vers l’IA, doublée d’un aplatissement des strates de management.

Amazon illustre très bien cette ambivalence. Le groupe reste de loin le premier employeur du secteur, avec 1 576 000 salariés fin 2025, en hausse de 20 000 sur l’année. Mais dans le même temps, l’entreprise a supprimé 30 000 postes de cols blancs entre octobre 2025 et mai 2026, tout en prévoyant de recruter 11 000 ingénieurs cette année. Pour résumer : les entrepôts embauchent, les sièges dégraissent.

Quel bilan peut-on faire de ces informations ?

Que le « bain de sang » annoncé n’a pas eu lieu. Les effectifs de ces six géants de la tech n’ont bougé que dans de faibles proportions dans un sens ou dans l’autre. Mais aussi que le baromètre PwC ne dit pas tout. Dans les entreprises qui utilisent l’IA plutôt que de la vendre, ce sont bel et bien des emplois de bureau qui disparaissent, pendant que d’autres se créent ailleurs, en particulier dans les emplois manuels qualifiés et les métiers techniques de l’IA.

Au regard des éléments présentés, faut-il balayer les inquiétudes autour des conséquences de l’IA sur l’emploi ?

La réponse est clairement non. En plus des réductions d’emploi dans certains grandes entreprises teh, une étude de Stanford montre déjà une baisse de 16% de l’emploi des 22-25 ans dans les secteurs les plus exposés à l’automatisation.

Le vrai sujet n’est donc pas la disparition du travail, mais sa recomposition. Les postes débutants exigent désormais des compétences autrefois réservées aux profils expérimentés (jugement, leadership, créativité), et la fracture se creuse entre ceux qui maîtrisent l’IA et les autres.

La leçon est claire : à l’échelle individuelle comme à l’échelle des entreprises et des nations, le risque n’est pas d’être remplacé par l’IA, mais d’être distancé par ceux qui l’utilisent. Il faut donc dès à présent s’habituer à travailler avec l’IA et à se former.

Pour aller plus loin :

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Gardons l’œil ouvert,

À très vite !

Amaury

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