La lettre était écrite. Il ne me restait qu’à la publier.
En bas, pour la première fois depuis des années, j’affichais le tarif de mon accompagnement. Clairement, noir sur blanc. Dire clairement qui je suis, ce que je propose, ce que ça coûte, ça tient à ce que je sais du soin et de la sécurité, à mon approche trauma-informée. J’avais pesé cette décision longtemps. Le soir où j’ai terminé la lettre, j’étais en paix. Je me suis relue, j’étais satisfaite, je me suis dit qu’une nuit de repos et je programmerais l’envoi le lendemain.
Le lendemain matin, j’ouvre les yeux, tout va bien. Mais dès que j’ai pensé à ce que je m’apprêtais à faire, j’ai eu la sensation d’avancer avec difficulté.
C’était l’inverse de l’angoisse qui fait que le cœur s’emballe. Quelque chose de lourd s’était posé sur tout mon corps. Quelque chose qui empêche le moindre mouvement vers l’avant. Mon métier m’a appris un mot pour ça, le figement, cet état où le système nerveux, en protection, coupe le courant et te laisse sur place. Le geste était pourtant minuscule. Copier/coller le texte, cliquer sur programmer. Ça devait me prendre 20 minutes tout cassé. Cependant, je suis restée devant mon écran, incapable d’appuyer sur le bouton, comme s’il pouvait me brûler.
Attrape ta boisson rafraîchissante préférée et installe-toi confortablement. Parce que cette année, l’été est brûlant, et qu’aujourd’hui je te parle de ce sur quoi je bute encore.
La semaine dernière, je t’ai dit avec beaucoup d’assurance qu’on pouvait devenir sa propre référence. Qu’il existe en toi un endroit qui ne quémande la permission de personne. Et je t’ai laissée avec une question que tu avais tout à fait le droit de me retourner.
Toi, Mybel, tu y arrives ?
Voici ma réponse. Elle peut te décevoir, mais je crois que c’est pour ça qu’elle vaut la peine d’être dite.
La vérité est que je n’arrive pas toujours. Ce tribunal dont je te parlais la semaine dernière, celui qui délibère à notre place et rend son verdict sans nous demander notre avis, je le croyais dissous depuis longtemps. Il ne l’est pas. Il attendait. Et il y a un endroit très précis où il reprend tout son pouvoir, dès qu’il peut.
Il s’agit des moments où je prends le risque d’être VUE.
J’ai mis du temps à comprendre ce qui se jouait ce matin-là, parce que vu de l’extérieur, ça n’avait aucun sens. Je me montre chaque semaine. J’écris, je me livre, je partage des choses intimes. Où était le problème avec une ligne de plus, un chiffre ?
Le problème, c’est qu’il y a un monde entre me montrer et être vue.
Dans « me montrer », je décide de tout. Je choisis ce que je dépose, ce que je garde, l’angle, la lumière. Je tiens la poignée de la porte, je ne l’ouvre que sur la pièce que j’ai rangée pour l’occasion.
Dans « être vue », je lâche la poignée. Quelque chose de moi part vers des centaines de regards dont j’ignore tout, et je ne peux plus rien contrôler de ce qu’ils en feront. Afficher mon prix, c’était sortir sur la place du village, m’y tenir debout sans manteau, dire à voix haute : voilà ce que je vaux.
Ce qui m’a figée n’avait rien à voir avec ce que j’avais écrit, mais ça avait tout à voir avec ce que j’allais laisser voir de moi.
J’aurais pu me raconter une belle histoire, me dire que c’était mon intuition. Mon corps bloque, donc ce n’est pas le bon moment, donc il ne faut pas le faire.
Sauf que ce discernement-là, entre l’intuition qui protège et la peur qui enferme, c’est le cœur de mon travail depuis des années. Je le pratique sur moi au quotidien et avec chaque femme que j’accompagne. Et ce matin-là, aucun doute possible. C’était la peur.
Une peur intelligente, avec des arguments si convaincants qu’elle ressemblait à de la sagesse.
Le premier m’a fait basculer dans quelque chose que je ne peux appeler autrement que de la panique : « si tu affiches ça, tu détruis ta réputation. Tout. Des années de travail, effacées par un chiffre. » Puis un deuxième, juste derrière, plus cinglant encore : « C’est obscène. » Ce mot-là revenait en boucle et me frappait à chaque passage : « Tu ne peux pas faire ça. C’est obscène. Les gens vont te juger. Ils vont voir en toi une femme cupide, trop ambitieuse. »
Ma tête savait que c’était faux. Elle démontait chaque accusation, calmement, une par une, avec de très bonnes raisons. Et ça ne changeait rien. Le tribunal se moque des bonnes raisons. Il n’a pas besoin d’avoir raison pour te tenir. Il lui suffit de crier plus fort que toi.
Les voix de ce tribunal-ci ne sont plus celles des coachs et des règles de l’algorithme, comme du temps d’Instagram. Ce sont des voix bien plus anciennes. Celles de toute une éducation qui apprend aux filles à ne pas trop demander, à ne pas trop briller, à ne pas trop vouloir. Celles d’un monde qui a toujours eu un mot pour les femmes qui osent, et ce mot n’est jamais un compliment.
Alors je fuyais. Je remplissais les heures, je faisais la vaisselle avec une énergie suspecte. Et à la seconde où la lettre me revenait à l’esprit, tout remontait d’un coup. La poitrine prise dans un étau. Et cette image, encore, de ma réputation qui partait en cendres.
C’est là que j’ai fait, avec un sérieux presque touchant, le contraire de ce que j’enseigne.
J’ai d’abord parlé à un ami entrepreneur. Il m’a soutenue à deux-cent pourcent, il m’a rappelé que d’autres facturent bien plus, que mes tarifs n’avaient rien d’extravagant. Chaque mot était juste. Rien ne s’est apaisé en moi.
Alors une idée m’est venue, et sur le moment elle m’a paru pleine de bon sens. Je vais demander à quelqu’un qui ne me connaît pas. Quelqu’un de neutre, qui s’appuie sur des données, sur le marché réel, qui me donnera enfin un avis parfaitement objectif.
Je me suis tournée vers une intelligence artificielle.
Il était presque l’heure de publier ma lettre, et me voilà en train de confronter mes insécurités à un écran, en guettant sa réponse comme un verdict.
Elle m’a déroulé une longue liste de raisons pour lesquelles c’était non seulement acceptable mais juste. Des arguments qui allaient dans le sens de mes valeurs, alignés avec ma façon de faire mon métier. Tout ce que j’aurais voulu entendre.
Mais ça ne m’a pas suffi.
Je me suis accordé une journée de plus. Le lendemain, je me sens légère jusqu’à ce que la phrase terrifiante revienne : « tu vas publier, et ça va te détruire. »
Je te raconte la suite parce que c’est le moment où j’oscille entre le comique et le profondément humain. Je me suis dit que la première machine s’était peut-être trompée. Et je suis allée poser la même question à une deuxième !
Elle aussi m’a fait une liste de toutes les bonnes raisons du monde pour le faire. J’ai donc décidé d’aller plus loin en lui donnant des arguments contraires basés sur mes peurs. Elle m’a montré, en détail, qu’ils ne tenaient pas.
Ça n’a pas suffi non plus.
Les mots avaient beau être justes, parfois même poétiques, ils glissaient sur moi sans jamais rien toucher. Aucun d’eux ne pouvait m’atteindre là où ça faisait mal. Je cherchais quelque chose qu’aucun raisonnement extérieur ne pourrait jamais me donner, et plus ça résistait, plus je frappais loin, plus fort, à des portes de plus en plus étrangères.
C’est un puits sans fin cette fille ! On pourrait croire.
Cependant, les listes d’arguments et d’avis favorables n’étaient pas satisfaisantes pour la simple raison que ce que j’attendais (presque suppliais), c’était une permission. Et une permission, ça suppose toujours quelqu’un au-dessus de soi, quelqu’un qu’on autorise à trancher à notre place.
C’était dramatiquement comique parce que, je m’appliquais, à nouveau, à reproduire ce que je passe mes journées à défaire chez les autres.
Et ce n’est pas tout. Il y a autre chose que je n’ai vu que bien après. J’avais écrit un jour, ici même, que ces machines sont un miroir et non une présence. Que leur attention calcule là où la nôtre vit. Et voilà que je revenais frapper à cette porte-là, deux fois de suite, pour lui demander la permission d’exister. Pour lui demander si j’ai le droit. J’étais allée mendier l’autorisation de vivre à ce qui n’a pas de vie. Bien sûr qu’aucune réponse ne suffisait. Un miroir ne délivre personne, il renvoie. Et pendant que je m’épuisais devant lui, le seul endroit vivant de toute cette histoire, le seul qui pouvait me répondre, je l’avais laissé derrière moi, à gérer des tâches ménagères.
À un moment, je me suis mise en colère contre moi. Et cette colère, bizarrement, a été le premier mouvement juste.
J’ai compris que je ne cherchais pas la bonne personne pour me convaincre. Je cherchais à ressentir la justesse de ma vérité. Mais, depuis deux jours, je courais dans la direction opposée. Moi qui rêve d’un monde où les femmes sensibles s’autorisent à exister sans attendre que quelqu’un tranche à leur place, j’étais là, à chercher qui pourrait trancher pour moi.
Alors j’ai arrêté de frapper aux portes des autres. Je me suis assise. J’ai regardé derrière moi. Tout le chemin parcouru depuis le début de mon activité, mon évolution, les visages des femmes que j’ai accompagnées, ce qu’elles m’ont écrit, la route réelle, concrète, que j’avais empruntée.
Et quelque chose a commencé à se détendre. Avant les mots, avant la moindre pensée claire. Un relâchement minuscule, quelque part sous les côtes, comme une première inspiration après être restée trop longtemps sous l’eau.
Puis la vraie question a fait surface. Celle que j’aurais dû me poser depuis le début.
Mybel. Ces femmes qui affichent leurs tarifs, tu en as croisé tellement. Qu’est-ce que tu ressens vraiment devant elles ?
La réponse a été nette et immédiate. Quelques jours plus tôt, j’étais justement tombée sur l’une d’elles, et en voyant ses prix affichés j’avais pensé, spontanément, du fond du cœur : waouh, elle assume, c’est beau. En plus, je sais qu’en tant que cliente, chaque fois qu’une praticienne annonce clairement son prix, je respire. Je sais où je mets les pieds, je peux m’organiser, je me sens respectée. Jamais je ne juge. J’admire ces femmes d’oser dire leur vérité tout haut.
Ce que je trouvais courageux chez elles, pourquoi est-ce que je le trouvais obscène chez moi ?
La question à peine posée, tout a lâché d’un coup. Le ventre s’est dénoué. Les épaules sont redescendues. La poitrine s’est ouverte et l’air est entré, entier, pour la première fois depuis deux jours. J’ai posé ma main sur mon cœur et je me suis remerciée, comme on remercie quelqu’un qui vous a attendue longtemps. J’ai bougé un peu, pour faire circuler ce qui restait. Et quand je me suis sentie entièrement d’accord avec moi, dans mon corps, j’ai publié la lettre.
Je te mentirais si je m’arrêtais sur cette image de réussite. Ce serait plus joli, mais ce serait faux.
La lettre est partie. J’étais confiante. Et quelques heures plus tard, une petite gardienne s’est réveillée en moi. Une crainte discrète que tout ça finisse par me retomber dessus. Une partie de moi guettait le commentaire, attendait la personne qui allait enfin dire la chose blessante que je redoutais. Je préparais même ma réponse, au cas où, dans un coin de ma tête.
Le commentaire n’est jamais venu. Personne ne m’a jugée publiquement. Une femme m’a écrit pour me dire à quel point cette lettre l’avait touchée. J’avais tremblé pour rien.
Mais c’est la gardienne que je veux que tu retiennes, autant que le soulagement. Parce qu’elle dit la vérité de ce chemin, celle qu’on embellit trop d’habitude.
Devenir sa propre référence, ça ne veut pas dire que la peur disparaît à tout jamais. Le tribunal ne plie jamais bagage. Il se tait quelque temps, puis il revient siéger le jour d’après, sur un autre dossier. Ce qui change, avec les années, ce n’est pas l’absence de peur. C’est que tu apprends à faire le geste alors qu’elle est encore là, dans la pièce, à te regarder. Poser ta main sur ta poitrine. Te demander à toi ce que tu allais mendier ailleurs. Et avancer AVEC la petite gardienne qui continue de guetter le pire au fond de toi.
Je n’ai rien réglé pour de bon. J’ai seulement appris à reprendre le bon chemin et à regarder au bon endroit, plus rapidement qu’avant. Ce chemin et cet endroit sont toujours dans mon corps. J’ai juste à m’en souvenir.
Voilà pourquoi je ne t’écris pas depuis un sommet où je serais enfin arrivée. Je t’écris depuis la route, la vraie, avec la boue encore fraîche sur mes pieds.
Il me reste une dernière chose à te partager, et elle ne sera pas plus facile pour moi.
Il s’agit de ce que ça me coûte de construire ce monde dont je rêve à ma façon. Tous ces raccourcis que je pourrais prendre dans mon travail et que je refuse. Eh oui, réaliser ses rêves a un prix réel. La semaine prochaine, dans le dernier épisode de cette série, je te dirai ce que ça me coûte vraiment, et pourquoi je continue malgré tout.
Chaleureusement,
Mybel
Jusqu’au mois de septembre, chaque semaine, je choisis une question qu’une lectrice m’a envoyée pour lui répondre personnellement, avec ma voix, en toute intimité.
Ce sera un lien vibrant entre toi et moi sous forme de message vocal.
Dis-moi, quelle est cette question qui revient souvent dans tes pensées dernièrement ?
Réponds simplement à ce message.

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.