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Palingénésie Digest · Aug 4, 2026

Devenons-nous collectivement plus stupides ?

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Le Palingénésiste · Palingénésie Digest

Le sujet avait été abordé ici l’an dernier sous le titre « Avons-nous passé notre pic d’intelligence ? », c.-à-d. le pic de la faculté de comprendre et, au besoin, d’adapter notre comportement. La question subsidiaire était : « Avons-nous encore la possibilité d’utiliser nos facultés intellectuelles dans cette époque à ‘double tranchant’ ? », une époque où nous disposons de quantité d’infos et d’outils pour en obtenir, sans que notre capacité d’attention n’ait augmenté. Bien au contraire, cette capacité est mise à l’épreuve par la surcharge d’infos et d’outils à notre disposition. Cette surcharge ne pousse-t-elle précisément pas à la distraction ?

L’article en question avait suscité un commentaire sibyllin : « Comme pour le pétrole, pas de pic de la bêtise. L’intelligence augmente parce que le nombre d’humains augmente. » Ce n’était pas sans rappeler le slogan popularisé par Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1970 : « On n’a pas de pétrole mais on a des idées ». Mais, s’agit-il uniquement d’une question d’arithmétique ? Revenons au sujet du pic d’intelligence sous cet angle.

Une histoire de boeuf de belle taille

Le statisticien Francis Galton se rendit compte de la sagesse des foules à ses dépens en 1906 lors d’un concours dans une foire agricole dont les visiteurs de toutes éducations et expériences devaient deviner le poids d’un bœuf. Partisan de l’eugénisme (il en fut question dans Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées, une excellente lecture disponible sur Amazon), Galton n’avait aucune estime particulière pour les aptitudes intellectuelles de la foule et avait pour projet de démontrer que faute de la sagacité nécessaire pour juger des choses correctement elle avait besoin de l’expertise de l’élite (dont, né dans une famille aisée, ce savant, cousin éloigné de Charles Darwin, faisait partie dans l’Angleterre victorienne).

Or donc, Galton calcula la médiane des quelque 800 estimations du poids du bœuf et découvrit à sa stupeur que cette valeur estimée de 547 kilos était à moins d’un pour cent du poids réel du bœuf (543 kilos). L’expérience prouva que si les avis individuels peuvent être éloignés les uns des autres et de la réalité le jugement collectif d’un grand groupe tend vers l’exactitude, si toutefois les conditions suivantes sont réunies : la diversité et l’indépendance des participants et l’existence d’une méthode statistique d’agrégation. Ce sont là les fondements de l’idée de « la sagesse des foules » théorisée par James Surowiecki dans un ouvrage éponyme de 2004, allusion à la Folie des foules de Charles Mackay, publiée en 1841.

Dans un article intitulé « How crowds become stupider » paru dans le Financial Times, Stuart Kirk insiste sur les conditions spécifiques de réussite d’une expérience à la Galton et, en particulier, sur celle d’indépendance des participants. Imaginez, dit-il, qu’avant d’estimer le poids du bœuf tous les visiteurs de la foire aient entendu l’avis d’un même expert, lu les mêmes rapports et se soient parlés les uns aux autres. Il ne fait aucun doute que le résultat statistique eût été différent. Les erreurs ne se seraient plus compensées l’une l’autre, mais corrélées et renforcées.

Cela fut d’ailleurs confirmé dans l’article « How social influence can undermine the wisdom of crowd effect » à propos de l’expérience conduite par le mathématicien Jan Lorenz et ses collègues en 2011, lesquels avaient invité les participants à s’exprimer d’abord de manière indépendante, puis à prendre connaissance des réponses des autres participants et à réviser leur propre réponse, avec pour effet une plus grande convergence et un degré de confiance plus élevé des réponses, mais, comme vous l’aurez deviné, une exactitude moindre.

Noyés dans une cascade d’informations

Le phénomène décrit ci-dessus est en économie comportementale et en théorie des réseaux celui de la cascade informationnelle. John Maynard Keynes en avait eu l’intuition lorsqu’il suggéra que les investisseurs n’investissent pas en fonction de leur propre jugement à propos d’un actif mais des croyances et intentions qu’ils attribuent aux autres investisseurs et ainsi de suite jusqu’au énième degré (« je pense que les autres pensent que les autres pensent, etc. »).

C’est ce qui explique les bulles spéculatives et les emballements boursiers. Quand chacun essaie d’anticiper l’opinion des autres plutôt que d’évaluer la réalité en usant de sa jugeote, la « foule » perd sa « sagesse ». Il faut distinguer une foule composée d’individus indépendants dont les erreurs finissent par s’annuler statistiquement et une foule où chacun observe les autres, partage les mêmes infos, adhère aux mêmes modèles et finit par converger vers la même opinion. Dès que suffisamment de personnes semblent croire à une idée, relève Kirk, il paraît rationnel pour les autres de suivre, même si leurs propres analyses les conduisent à une conclusion différente.

Il en va ainsi pour les prévisions économiques comme pour les paris sportifs et dans bien d’autres domaines. Un comportement moutonnier est plus confortable et moins dangereux. Il fut un temps dans les années 1980 où choisir un PC IBM paraissait le bon choix : plus de la moitié du marché l’avait fait. C’était avant qu’une petite entreprise créée dans un garage ne morde dans la pomme et devienne la première capitalisation mondiale.

L’erreur, insiste Kirk, consiste à croire qu’une prévision consensuelle est la mieux informée, or ce n’est pas le consensus qui forge la sagesse des foules mais le désaccord en leur sein. Pourtant, dès notre plus jeune âge à l’école et plus tard au cours de notre vie adulte, on nous intime de nous conformer et de nous méfier des opinions divergentes alors que la sagesse des foules repose sur les différences et les erreurs. C’est le principe du trial and error et, si l’on y réfléchit, c’est aussi celui de l’évolution : si nous étions tous strictement pareils, la sélection naturelle n’opérerait plus et l’espèce cesserait d’évoluer.

C’est dans la diversité que se trouve l’essence du progrès. Fuyons l’égalitarisme et ses apprêts. Si vous vous demandez pourquoi le libéralisme et la démocratie ont été les piliers de l’essor de l’Occident et pourquoi ce dernier est désormais décadent, c’est que vous n’avez rien compris.

Partagez cet article avec ceux et celles parmi vos relations qu’il est susceptible d’intéresser.

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