Alors oui, je dois vous avouer que je me suis fait déborder par le Substack pendant la traversée de la mer Ionienne et la mer Égée… J’ai continué à donner régulièrement des nouvelles et des photos sur Polarsteps, mais la navigation a été très technique et très intense avec le Meltem. Je ne trouvais pas de moment pour me poser plusieurs heures d’affilée devant un clavier. Trop de gîte, trop de tension, trop de vent…
Mais hier, j’ai reçu un message d’un lecteur qui s’inquiétait, et j’ai pris conscience que tout le monde n’avais peut-être pas reçu la nouvelle de mon arrivée il y a 20 jours sur l’ile de Symi !
Alors ça spoile un peu la fin de l’aventure, mais comme ça tout le monde saura que cette histoire se termine bien :-)
Je m’en doutais, la fin d’une histoire n’est jamais aussi passionnante à écrire que la quête en elle-même… Mais j’ai cependant reçu la grâce que cette fin ne soit ni décevante, ni tragique, et c’est un vrai sujet !
Je parle de Grâce, car je préfère ce mot à la chance, et que je veux rester sincère avec vous…
La Grâce donne du sens aux choses, évoque l’ordre, la transcendance, tandis que la chance évoque pour moi le hasard, la probabilité, le chaos…
Je veux rester sincère car rien ne pouvait me préparer à une telle odyssée, où j’ai eu mille occasions d’échouer. Mille occasions de me blesser, de couler, de subir des avaries, des casses que je ne pourrais régler seul…
Au point qu’il m’est très difficile de tirer de l’orgueil ou de la fierté de cette expédition. Oui, j’ai été présent, je me suis rendu disponible corps et âme pour relier l’Archange saint Michel d’Occident à celui d’Orient. Mais j’ai été tellement protégé lors de ces nuits sans lune, lors de ces mouillages où l’ancre chassait, lors de ces surfs insensés du Portugal, lors de ces tempêtes brutales et instantanées du Meltem, que je ne peux vous dire “J’ai réussi”… Quelqu’un ou quelque chose à réussi à travers moi, mais ce n’est pas ce simple moi de Champsecret, ce Bertrand qui marche.
Votre présence, amis terrestres à m’avoir encouragé, amis marins à m’avoir conseillé, et amis virtuels et anonymes à m’avoir aidé dans le routage, votre présence a été essentielle.
Et forcément, je dois m’y résoudre, la présence de ces amis célestes m’aura protégé…
Plus de 3 000 milles en 3 mois, sans avarie majeur, sans blessure grave, sans abandon, sans retard même, comment est-ce possible ? Certes il y a eu une bonne préparation physique du bateau et du capitaine. Mais ensuite, il y a ce quelque chose d’autre, ce petit truc en plus, cette veille. Et je remercie cette présence…
Je repense au film Hail Mary (Je vous salue Marie), film de science-fiction absurdement renommé en France Projet Dernière Chance (comment remplacer la Grâce par la Chance, j’en parlais plus haut !) que j’ai vu aux Baléares.
Pour l’extra-terrestre éridien Rocky il est inconcevable de laisser quelqu’un dormir sans surveillance. Pour lui, dormir seul est littéralement une situation de vulnérabilité mortelle.
Chez eux, la survie repose sur une forme de vigilance communautaire permanente : quand l’un abandonne momentanément sa conscience, un autre prend le relais.
Rocky : « When human sleep, who watches? »
Grace : « Nobody. »
Rocky : « Nobody watches? »
Grace : « No. »
(…)
Rocky : « You want me to observe you sleep? »
Grace : « Yes. »
Rocky : « Why? »
Grace : « I sleep better if you observe. »
Ce passage m’habitait souvent alors que je tentais de dormir quelques instants pendant les tempêtes, pendant la traversée du territoire des orques, pendant les mouillages incertains sous le Meltem ou les surfs à 12 noeuds… Qui veille sur moi ? Je me sentais tellement petit, tellement faible, à la merci des éléments. Quelle fierté pourrais-je tirer de ces moments de solitude absolue, à l’autre bout du monde, où mes muscles tremblaient à la fois de la peur de mourir, et de la rage de vivre, où je me suis senti humilié, thalassifié… Je ne suis plus un bébé, que les parents veillent au-dessus du berceau pendant des heures. Je suis un homme, seul, un peu vieux, à des milliers de milles de chez moi, qui a choisi de vivre cette expérience. Aucune attention ne se pose sur moi, je suis comme le chat de Schrödinger dans sa boîte, à la fois mort et vivant, en attente d’un regard.
Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer.
Aristote
Sur les réseaux sociaux, les témoignages d’attaques d’orques affluent par dizaines ce mois-ci. Des marins que je suivais, certains beaucoup plus expérimentés que moi, beaucoup plus solides et forts, bricoleurs sur des bateaux plus grands, et qui se sont fait attaquer, interrompant leur voyage. Pourquoi je suis passé, et pas eux ? Oui, avec du recul, il y a un léger syndrome du survivant qui m’habite peut-être. Léger car rien n’est grave dans tout ça, mais ça me montre comment il peut se déployer à plus grande échelle…
Finalement, je suis arrivé à Panormitis.
3 mois jours pour jours après mon départ du Mont-Saint-Michel, le jour de Pâques.
Sans calculs, juste en laissant Ancolie suivre sa route vers Symi, sur ce Flux vertical, et ce Flow horizontal…
Un moment de flottement pour cette arrivée, après une nuit de tempête au mouillage justement, où des rafales de 35 noeuds couchaient Ancolie sur la mer.
“Ai-je vraiment fait toute cette route pour m’échouer aux pieds de saint Michel, sans avoir pu débarquer ?” ou “L’Esprit souffle fort, il est content de m’accueillir, il me presse de rejoindre la terre et son icône”
Le positif ou le négatif, l’amour ou la peur ? Mon cœur oscille toujours, avec une tendance à être craintif, à prévoir le pire… Cette nuit là, je pleure, des larmes de feu et d’eau, de colère et de grâce. Je sors dans le cockpit une bougie, une icône de l’Archange, et je prie…
“Il n’y a pas d’athées quand les bombes pleuvent sur nos têtes”, une phrase de ma grand-mère me revient en tête, elle qui avait connu les bombardements alliés en Normandie.
J’entends les vagues se briser sur les rochers du rivages. Le vent oscille sur 60°, délogeant l’ancre du sable. Des voiliers se décrochent dans la baie de Panormitis. Mon ancre chasse, je perds une nouvelle fois dix mètres. Dix mètres de plus vers les cailloux… Quand cela va-t-il cesser ?
Je prie, car je suis seul, que j’ai peur, et qu’il n’y a que ça à faire !
Sur mon autel improvisé se rajoute mon iPhone et l’application Windy. Je suis hypnotisé par cet écran, par ce décompte des heures. La tempête doit passer dans deux heures, puis dans une heure, puis dans dix minutes, cinq minutes… Le temps est aussi long qu’inéluctable.
Et en l’espace d’une minute, le vent tombe. Une dernière rafale, et puis plus rien…
Je me sens comme à l’extérieur de moi-même. Je n’ai même pas une réaction de joie. Je range l’autel, j’étains les lumières, je vais m’allonger, “C’est terminé” je pense, et je m’endors…
Le lendemain, je suis réveillé à 7 heures, je bois un café, et monte directement dans l’annexe, avec la lettre de l’évêque et les bouteilles avec vos messages. Hors de question qu’une autre tempête m’empêche de débarquer !
La célébration du dimanche a commencé, elle durera près de 4 heures. 4 heures de douceur après 4 heures de tempête, dans la même sensation du temps qu’on étire, pour que le souvenir s’imprime.
Je suis épuisé, je ne comprends rien à ce qui se dit, je suis en Orient, les parfums, les couleurs, les chants, la langue, rien de commun avec ce que je vis en Normandie. Et ce stresse de délivrer la lettre que j’ai portée pendant 3 mois, qui a survécu à l’orage de la Calabre italienne, qui a marché avec moi jusqu’à Rome… Quand trouver le moment, quoi dire, comment être à la hauteur de l’événement. J’ai 48 ans, mais j’ai l’impression que je vais passer l’oral du bac… J’essaie de me raisonner, de me détendre… Je ferai simplement de mon mieux.
Et mon mieux, et bien ce n’était pas grand chose cette fois-ci !
À la fin de la messe, je profite d’un moment de calme où le Père qui officiait semble disponible pour l’approcher.
Je lui tends la lettre, il me regarde avec des yeux étonnés. Je tente quelques mots d’anglais “This is a letter, it cames from Mont-Saint-Michel, it was in my boat, a long trip, 3 months”. Je bégaie, je rougis, bref, je galère…
Heureusement un second prêtre arrive et semble parler un peu le français. Je réexplique en français, on dirait que je transmets davantage d’informations comme ça !
La scène dure 5 minutes, ils prennent le courrier, on prend une photo, on me tend une carte de visite, je n’ai même pas pensé à en prendre une pour moi, et ils s’en vont. Je cours derrière eux avec ma bouteille et vos messages “Sorry, I forgot this, this is message from my friends, they helped me !”.
Ils prennent la bouteille, je comprends qu’ils sont contents, et que cette histoire de bouteilles à la mer, ça leur parle. On se redit au-revoir !
Et je me retrouve seul, dans le silence. Ça y est, mission effectuée !
Mais était-ce flamboyant, héroïque ? Pas vraiment ! Pas d’effusion de joie, pas de regard admiratif, pas de discussion. Un merci et un au-revoir…
Depuis 3 mois je descends sur l’épée de saint Michel, pour finalement donner un coup d’épée dans l’eau ? Toute cette aventure pour un simple Plouf ?
Peut-être… C’est là que la sagesse aide un peu à digérer ces moments de solitude. Le messager doit s’avoir s’effacer devant le message. Certes, une part de moi espérait sûrement un repas partagé, même une retraite de quelques jours dans ce monastère… La possibilité d’échanger sur le fond de ce voyage, le Logos, saint Michel, saint Jean, le jumelage avec le Mont-Saint-Michel…
Mais l’essentiel est que la lettre soit remise. Le reste, c’est mon romantisme…
J’écris à l’évêque Monseigneur Cador pour lui signifier que la mission est un succès ! Je reçois sa réponse deux jours plus tard : “👍🏻🙏🏻”
Je souris intérieurement, repensant à cette part de moi, ce petit enfant qui a besoin d’être rassuré par son papa, ou son professeur, ou son patron. 3 mois de mer à risquer sa vie pour 2 smiley. Ces milliers de mots sur l’IA, le Logos pour justifier ce voyage…C’est tellement comique que ça en devient une leçon !
Je lâche prise, je dois retrouver Valérie et mes deux filles dans quelques jours, elles me rejoignent en Grèce, et un autre chapitre va s’ouvrir !
Pour le moment, c’est Plouf, mais l’histoire n’est pas terminée me dis-je !
Bon allez, j’arrête ici, je dois y aller. Je vais continuer ce Substack, même si je dois aussi avancer sur le roman et sur le documentaire ! Je vous tiens au courant.
PS: Heureusement, comme dans un joli conte, l’histoire se termine bien !
Avant de monter dans l’avion pour rentrer en France, mais vraiment juste avant, je reçois une notification sur mon téléphone. C’est le prêtre orthodoxe qui officiait à Panormitis. Un article dans la presse a été écrit sur ma démarche, un très bon article me di-il !
Je vous le partage. Il est excellent, il résume tout, et tout a été bien fait ! Leur réflexion sur ce projet est profonde, ils m’avaient bien écouté, et j’avais réussi à me faire comprendre, sans impair diplomatique !
Hakuna matata !
👍🏻🙏🏻
Traduction:
Un Français a parcouru en 100 jours 3 000 milles nautiques du Mont-Saint-Michel à l’Archange Panormitis de Symi !
Par : Natasa Pampri Date : 15 juillet 2026 – 08:16
L’écrivain et navigateur français Bertrand Leroy a accompli un pèlerinage unique de 3 000 milles nautiques de la Normandie à Symi, portant une lettre de l’évêque catholique romain au Patriarche œcuménique.
La mission de Leroy a débuté à Pâques 2026 et a compris des itinéraires depuis la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et Patmos, avant d’arriver à Panormitis de Symi.
La remise de la lettre à Son Éminence l’Évêque de Rodostolos puis au Métropolite de Symi souligne l’importance de la présence personnelle et de la responsabilité dans la transmission des messages.
L’initiative de Leroy s’inscrit dans un cadre plus large de renforcement des liens entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique romaine, comme l’a également souligné le Patriarche œcuménique lors de sa visite à Lourdes.
Un pèlerinage unique reliant deux des sept sanctuaires les plus importants de l’Archange Michel en Europe s’est achevé à Symi, avec pour protagoniste l’écrivain, navigateur et pèlerin français Bertrand Leroy, qui a parcouru seul environ 3 000 milles nautiques (!) en cent jours, transportant une lettre scellée de l’évêque catholique romain de Coutances et Avranches, Grégoire Cador, destinée au Patriarche œcuménique Bartholomée.
Lettre d’un évêque au Patriarche œcuménique
La mission a débuté à Pâques 2026 au Mont-Saint-Michel en Normandie, l’un des plus importants sanctuaires de l’Archange Michel en Europe occidentale. Leroy a d’abord marché jusqu’au port de Lorient, où il est monté à bord de son voilier « Ancolie », puis a appareillé seul pour un voyage de plusieurs mois en Méditerranée.
Son itinéraire est passé par les côtes de France, l’Espagne, le Portugal, la Corse, l’Italie et Patmos, avant d’aboutir à Panormitis de Symi, transportant dans le coffre du bateau la lettre destinée au Primat de l’Orthodoxie.
La lettre a été remise à Son Éminence l’Évêque de Rodostolos et Abbé du Saint Monastère de Panormitis de Symi, Mgr Antonios, d’où elle a été transmise à Son Éminence le Métropolite de Symi, Mgr Chrysostome, qui en était le destinataire intermédiaire et la transmettra à son tour au destinataire final, Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée, scellant ainsi une mission qui dépasse les limites d’un simple voyage maritime pour revêtir un caractère hautement symbolique et ecclésial.
Le choix de la remise physique d’une lettre, à une époque où la communication se fait presque exclusivement par voie numérique, constitue le cœur de l’initiative de Bertrand Leroy.
Il décrit lui-même cette mission comme un acte rappelant l’importance de la présence personnelle, de la responsabilité et du témoignage de foi. Comme il le souligne, il ne s’agit pas d’un refus de la technologie, mais d’un choix conscient visant à mettre en valeur le fait que certains messages prennent un poids différent lorsqu’ils sont portés par un homme qui assume le coût, la peine et le danger du parcours. Cette initiative n’est pas née dans un vide historique.
Elle s’inscrit dans le climat né de la visite historique du Patriarche œcuménique Bartholomée à Lourdes en novembre 2025, où il s’est adressé à l’Assemblée générale des évêques catholiques de France. Dans son discours, Sa Sainteté a souligné que notre époque est appelée à choisir « la conscience plutôt que le confort », invitant les chrétiens à transformer la foi commune en actes concrets de responsabilité, de dialogue et de témoignage.
Quelques semaines plus tard, la rencontre du Patriarche œcuménique avec le nouveau Pape au Phanar, à l’occasion du 1 700e anniversaire du Premier Concile œcuménique de Nicée, a remis au premier plan la nécessité de renforcer les liens entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique romaine. Dans ce contexte, la lettre de l’évêque français au Patriarche œcuménique, qui n’a pas été envoyée par courrier électronique mais transportée par mer par un pèlerin, revêt une signification symbolique particulière. Ce n’est pas un hasard si le voyage a eu pour point de départ et d’arrivée deux lieux saints consacrés au même Archange.
Le Mont-Saint-Michel, symbole de la tradition chrétienne occidentale, et Panormitis de Symi, l’un des plus importants lieux de pèlerinage de l’Orthodoxie, s’unissent à travers un itinéraire maritime qui sert de pont de communication entre les deux traditions ecclésiales. L’arrivée du pèlerin français au monastère a suscité une vive émotion.
Comme l’a déclaré à « Dimokratiki » Son Éminence l’Évêque de Rodostolos et Abbé du Monastère, le Père Antonios, Leroy, malgré l’épuisement dû à la violente tempête en mer essuyée la veille au soir, n’a pas cherché à se reposer d’abord, mais s’est dirigé immédiatement vers le catholicon du monastère pour se recueillir devant l’Archange Michel. « Il avait voyagé pendant près de trois mois uniquement pour vénérer l’Archange. Il était éprouvé par la tempête de la nuit précédente, mais son premier objectif était de se recueillir. Cela prouve le rayonnement international de Panormitis », a-t-il souligné.
Notons enfin, comme l’a souligné Son Éminence de Rodostolos, que le but est de rendre visite à Panormitis en demandant un « jumelage » pour renforcer davantage le lien entre les deux monastères.
Il convient également de mentionner la présence, lors de la rencontre de Leroy avec Son Éminence, du curé de l’église des Saints Archanges de Kolonaki à Athènes, le Père Stylianos Markantonis, qui se trouvait au monastère de Panormitis à Symi pour un pèlerinage.
Bertrand Leroy possède un parcours particulièrement polyvalent. Il est ingénieur informatique, skipper professionnel, infirmier et écrivain, et en tant que fondateur et co-président de l’association Les Compagnons du Sentier, il a accompagné plus de 7 500 pèlerins au Mont-Saint-Michel, parcourant des dizaines de milliers de kilomètres à pied. Cette mission maritime ne fut pas seulement un impressionnant défi de navigation. Elle a été un acte symbolique qui a tenté de réunir deux lieux de pèlerinage historiques de l’Archange Michel, deux traditions ecclésiales et deux extrémités de l’Europe, rappelant que, même à l’ère numérique, le témoignage personnel, le pèlerinage et le dialogue conservent une valeur singulière.

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