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La France dans le temps long · Jun 7, 2026

GALLIA OU FRANCIA

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Prince Eudes d'ORLEANS · La France dans le temps long

Levez les yeux dans la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, et vous lirez gravée dans la pierre une formule latine qui intrigue : GALLIA PŒNITENS ET DEVOTA ET GRATA. Non pas Francia — mais Gallia. Ce seul mot résume deux millénaires d’histoire, de querelles d’identité et d’une reconstruction mémorielle dont la IIIe République fut l’architecte consciente.

I. LA PIERRE PARLE — QUAND UNE INSCRIPTION POSE UNE QUESTION D’HISTOIRE

Il y a des bâtiments qui sont des livres. Pas ceux dont on lit les murs par curiosité touristique, mais ceux qui portent, dans leur architecture même, la marque des batailles politiques et spirituelles qui les ont produits. La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre est de ceux-là.

Au-dessus du chœur, dans la frise qui couronne l’espace sacré, une phrase latine s’impose au regard de celui qui sait chercher. Elle déclare, en lettres solennelles : SACRATISSIMO CORDI JESU, GALLIA PŒNITENS ET DEVOTA ET GRATA. « Au Cœur très saint de Jésus, la France pénitente, fervente et reconnaissante. » La traduction est simple. Mais le mot choisi pour dire « France » — Gallia, et non Francia — est loin d’être anodin.

Pourquoi Gallia ? Pourquoi ce terme latin, archaïque, qui renvoie à la Gaule des druides et de Vercingétorix plutôt qu’au Regnum Francorum des Mérovingiens ? Ce choix lexical, opéré lors de la construction de la basilique dans les années 1870-1880, n’est pas une coquetterie d’érudit. Il est politique. Et il est profondément révélateur d’un moment particulier de la construction de l’identité française.

II. GALLIA, FRANCIA — DEUX NOMS POUR UN SEUL TERRITOIRE, DEUX RÉCITS POUR UNE SEULE NATION

Le territoire que nous appelons France a porté plusieurs noms au fil des siècles, chacun révélant une conception différente de ce qu’était ce pays, et qui en était le peuple fondateur.

Gallia est d’abord un terme romain. Il désigne, depuis au moins le IIe siècle avant notre ère, l’ensemble des régions comprises entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l’Atlantique. C’est la Gaule de César, la Gaule des Celtes, un espace géographique et culturel que Rome a mis un siècle à conquérir et plusieurs autres à latiniser. Ce nom survivra longtemps à la chute de l’Empire : l’historien Gaston Duchet-Suchaux, dans la Nouvelle Revue d’Onomastique, a montré que Gallia et Germania persistent comme cadres géographiques ecclésiastiques bien après le partage de Verdun en 843, et que le sens géographique de ces termes, diffusé par l’œuvre d’Eginhard, le biographe de Charlemagne, reste vivant tout au long du haut Moyen Âge.

Francia, en revanche, est un nom politique et ethnique. Il désigne le royaume des Francs — ce peuple germanique qui, sous Clovis puis Charlemagne, a établi sa domination sur les anciennes terres gauloises. À l’époque mérovingienne, Francia désigne l’ensemble du Regnum Francorum. Après le traité de Verdun en 843, le terme se spécialise et désigne la partie occidentale de l’empire carolingien, future France. C’est seulement au XIIIe siècle que la chancellerie royale adopte la formule rex Franciae — et c’est autour de la victoire de Philippe Auguste à Bouvines, en 1214, que l’identité politique du royaume de France se consolide vraiment autour de ce nom.

Thomas Ferrier l’a bien noté : au XIe siècle encore, les Islandais désignaient notre pays sous le nom de Valland — la Gaule — et ses habitants Valir s’opposaient encore aux Francs (Frakkar). Et les Grecs modernes ont conservé jusqu’à aujourd’hui le nom Γαλλία, Gallia, pour désigner la France. La mémoire linguistique est parfois plus longue que la mémoire historique.

III. NAPOLÉON III ET LES ARCHÉOLOGUES — LA FABRICATION D’UN ANCÊTRE

Comment Gallia est-elle revenue au premier plan de l’identité nationale française ? La réponse passe par un homme que l’histoire officielle de la IIIe République s’est longtemps acharnée à discréditer : Napoléon III.

L’empereur est fasciné par l’Antiquité. Passionné d’archéologie, il collabore avec Victor Duruy pour rédiger une biographie de Jules César et commande des fouilles sur le site d’Alésia — fouilles qui permettront de localiser le lieu de la dernière résistance gauloise. En 1865, il fait ériger à Alise-Sainte-Reine une statue monumentale de Vercingétorix, sur laquelle il fait inscrire sa propre déclaration de foi nationale : « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’univers. »

Ce geste est fondateur. Pour la première fois, un pouvoir d’État investit massivement dans la valorisation de l’héritage gaulois. Vercingétorix, jusque-là figure marginale ou peu valorisée, devient un héros national. La Gaule, jusqu’alors perçue comme une antichambre de la romanisation, devient un récit d’origine à part entière. Napoléon III ne réinvente pas l’histoire — les recherches archéologiques sont sérieuses, rigoureuses, reconnues par les savants de l’époque. Mais il en fait un usage politique : celui d’une nation qui cherche ses racines profondes dans un peuple indigène, celtique, préexistant à toutes les conquêtes.

Avant lui, depuis la Renaissance et jusqu’à la Révolution, les Français se pensaient davantage comme héritiers des Francs. L’abbé Sieyès, dans son pamphlet de 1789 Qu’est-ce que le Tiers État ?, avait déjà inversé la perspective en opposant les Gallo-Romains — ancêtres du peuple — aux Francs aristocrates, envahisseurs étrangers. Mais c’est Napoléon III qui donne à cette intuition une forme archéologique, monumentale, nationale.

IV. LA IIIE RÉPUBLIQUE HÉRITE, AMPLIFIE ET FIXE LE ROMAN NATIONAL

La guerre de 1870, la défaite contre la Prusse, la perte de l’Alsace-Lorraine : un traumatisme national d’une ampleur exceptionnelle. La IIIe République naît dans la douleur et cherche, dès ses premières années, à refonder une identité collective capable de traverser la défaite.

C’est dans ce contexte que la basilique du Sacré-Cœur est votée en 1873 par l’Assemblée nationale, comme un vœu national, un acte de pénitence collective après la guerre et la Commune. Et c’est dans ce contexte aussi que l’école républicaine construit son programme d’histoire — celui des manuels où « nos ancêtres les Gaulois » deviennent la première phrase d’un récit qui conduit, par étapes providentielles, à la République laïque et universelle.

La IIIe République reprend ainsi l’héritage archéologique de Napoléon III — dont elle ne dit pas le nom — et l’intègre dans une narration civique. Vercingétorix reste au programme. Alésia reste le moment fondateur. Gallia, la Gaule, devient l’ancêtre commun, celui qui précède toutes les divisions dynastiques, toutes les querelles de légitimité entre républicains et monarchistes. En choisissant les Gaulois plutôt que les Francs comme peuple fondateur, la République efface symboliquement l’héritage royal et chrétien des Mérovingiens et des Capétiens — ou du moins le reléguait au second plan.

La formule gravée au Sacré-Cœur, GALLIA PŒNITENS ET DEVOTA ET GRATA, appartient à cet entre-deux : elle est l’œuvre d’une France catholique et monarchiste qui cherche à exprimer sa dévotion nationale, mais qui choisit le mot Gallia — le mot de l’ancêtre gaulois, le mot de la continuité territoriale profonde — plutôt que Francia, le mot du royaume franc, dynastique, royal. Comme si, même dans la pierre d’une basilique conservatrice, quelque chose du tournant historiographique du XIXe siècle s’était fixé.

V. CE QUE LES PIERRES TRANSMETTENT — POUR UNE LECTURE POLITIQUE DES MONUMENTS

Lever les yeux dans un bâtiment historique, c’est lire une couche sédimentée de décisions politiques, de choix culturels, de batailles symboliques. L’inscription du Sacré-Cœur n’est pas une curiosité philologique réservée aux latinistes. Elle est un document politique de première importance.

Elle nous dit que le nom de la France n’a jamais été neutre. Que derrière Gallia et Francia se tiennent deux conceptions de l’identité nationale : l’une enracinée dans la terre celtique et la continuité géographique, l’autre dans la construction politique du royaume, dans la lente et patiente œuvre des rois capétiens. Thomas Ferrier l’écrit avec justesse : la France est une nation celte à la langue latine et au nom germanique — une Europe en miniature.

Ce que la IIIe République a construit n’est pas un mensonge. C’est un choix parmi plusieurs possibles. Elle a privilégié Gallia contre Francia, l’ancêtre celte contre l’envahisseur franc, le peuple contre la noblesse. Elle l’a fait avec cohérence et avec talent pédagogique — les manuels Lavisse en sont la preuve durable. Mais elle a aussi simplifié, sélectionné, orienté. Depuis les réformes des années 90, les Gaulois ont quitté le collège et le lycée, sans pour autant revenir à Francia.

Comprendre cela n’est pas démolir le roman national. C’est l’honorer d’une intelligence adulte. Les nations qui savent lire leur propre histoire — y compris dans ses mythes et ses reconstructions — sont celles qui ont les ressources pour se réinventer sans se perdre. La pierre du Sacré-Cœur parle encore. Il suffisait de lever les yeux.

Eudes d’Orléans

« La France est une nation celte à la langue latine et au nom germanique. Elle est une Europe en miniature. »

— Thomas Ferrier

SOURCES ET RÉFÉRENCES

1. Jacques Benoist, Le Sacré-Cœur de Montmartre : un vœu national, Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris, 1995, p. 190. [Origine de l’inscription latine GALLIA PŒNITENS ET DEVOTA ET GRATA.]

2. Gaston Duchet-Suchaux, « Francia, Gallia et Neustria », Nouvelle Revue d’Onomastique, n° 21-22, 1993, pp. 153-157. [Sur la coexistence et la concurrence des termes Gallia et Francia du Moyen Âge.]

3. Margret Lugge, Gallia und Francia im Mittelalter, Bonn, 1960. [Synthèse de référence sur l’évolution onomastique médiévale, citée par Duchet-Suchaux.]

4. Thomas Ferrier, « Gallia ou Francia : le vrai nom de la France », Europe Maxima, 10 février 2017, republié sur Mythes et Antimythes, 23 septembre 2017. [Sur la persistance de Gallia dans les langues scandinaves et le grec moderne.]

5. Jean-Marc De Jaeger, 00ab Gallia, Wiwi ou Faguo... La France porte un autre nom 00e0 l201900e9tranger 00bb, Le Figaro, 6 juillet 2025. [Sur les d00e9nominations 00e9trang00e8res de la France, dont 039303b103bb03bb03af03b1 en grec moderne.]

6. Camille Jullian, De la Gaule à la France, Paris, Hachette, 1922. [Sur la construction historique du territoire national de la Gaule à la France.]

7. Abbé Emmanuel-Joseph Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers État ?, Paris, 1789. [Sur l’opposition rhétorique entre Gallo-Romains et Francs comme outil politique de légitimation du peuple.]

8. Napoléon III, Histoire de Jules César, Plon, Paris, 1865-1866, 2 vol. [Programme archéologique et historiographique de réhabilitation de la Gaule comme socle de l’identité nationale.]

9. Carlrichard Brühl, Deutschland-Frankreich, Die Geburt zweier Völker, Cologne-Vienne, 1990. [Complément à Lugge sur la genèse des identités nationales française et allemande.]

10. Geir T. Zoëga, A Concise Dictionary of Old Icelandic, Oxford, 1910. [Cité par Ferrier : Valland (France, la Gaule) et Valir (Gaulois) dans le vieil islandais médiéval.]

© Prince Eudes d’Orléans, 2026, article “Gallia ou Francia”, 7 juin 2026 in Substack : https://lafrancedansletempslong.substack.com

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