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Sur le fil · Aug 8, 2026

La répartition des tâches ménagères

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Julia Kerninon · Sur le fil

C’est de nouveau le moment de l’année où je passe une semaine seule chez moi avant de rejoindre mon mari et mes enfants en vacances. J’avais écrit à ce sujet l’année dernière. D’ailleurs, j’ai enregistré ces derniers jours une version audio de ce texte – j’ai prévu de faire des versions audio de tous mes textes, mais ça prend un peu de temps. Je ne suis pas sûre que la qualité soit incroyable, mais je me suis dit que si j’attendais d’avoir du matériel et du silence je ne m’y mettrais jamais, donc autant commencer.

Quand j’étais enfant, je passais deux semaines d’été chez ma grand-mère, à Gâvres. Ma grand-mère partageait avec sa soeur une toute petite maison qui ressemblait à un mobile-home en dur, divisé en deux espaces de vie symétriques, chacun faisant peut-être 40m2 à tout casser, avec seulement la terrasse et le jardin en commun. Ma grand-mère vivait à Nantes, sa soeur à Brest, et tous les étés, elles se retrouvaient là. Ma grand-tante apportait alors à ma grand-mère l’intégralité des numéros de Femme Actuelle qu’elle avait reçus dans l’année grâce à son abonnement. Et moi, dès que j’étais là, je les ponçais.

Je ne sais pas combien de trucs j’ai appris dans Femme Actuelle. Enfant, j’étais une grosse lectrice de magazines. Je lisais Femme Actuelle l’été, et Actuel et L’autre journal et les Inrockuptibles le reste de l’année, chez mes parents. Je ne comprenais pas grand-chose, mais ça m’obsédait complètement. Et Femme Actuelle était particulièrement satisfaisant, notamment en raison des séries d’été. Mon année préférée était consacrée aux actrices hollywoodiennes - Sharon Stone, Jodie Foster, Demi Moore - des actrices qu’à l’époque comme aujourd’hui je n’avais jamais vues à l’écran puisque je ne regarde pratiquement rien, mais dont la destinée était racontée comme un roman, si bien que je me rappelle encore aujourd’hui une infinité de détails qui permettent parfois de marquer un point au Trivial Pursuit (Savez-vous que le prénom de naissance de Foster est Alicia ?).

Pourquoi est-ce que je raconte ça ? D’abord parce que ma grand-mère me manque. Mon prochain roman, qui sort dans deux semaines, se déroule sur une presqu’île imaginaire dont Gâvres est le modèle, et donc j’ai passé beaucoup de temps dans mes souvenirs ces dernières années, alors que je n’ai pas remis les pieds là-bas pendant très longtemps. Sur la photo dessous, on voit la route du tombolo, avec d’un côté la mer et de l’autre la petite mer. Toute mon enfance, j’ai roulé dans un sens et dans l’autre sur cette route si particulière, si étroite, et très symbolique pour moi : la famille de mon père sur Gâvres, celle de ma mère dans le premier village de la côte. Dans mon roman précédent, j’avais utilisé cette image pour une discussion entre Ottavia Selvaggio et son mari qui lui disait :

Je pense que tu oscilles toujours un peu entre rentrer dans le rang et couler à pic dans la folie de la cuisine, l’adrénaline, la solitude, tu es comme cette route côtière qu’on a prise une fois dans les Cinque Terre, je me rappellerai toujours, une bande de terre entre deux mers, d’un côté, la dune sauvage agitée par le vent et la mer à perte de vue, de l’autre, la route et un terrain militaire à l’herbe rase, avec quelques bâtiments carrés éparpillés, style architecture soviétique, et je pensais Mais qu’est-ce que ça me rappelle ? Et c’était toi, Ottavia. Nous roulions au centre de ta tête, ce jour-là. Ta sauvagerie et ta sagesse, ton audace et ta discipline, ton corps chaud, ta tête froide, équilibrée comme une arme, toi toujours parfaitement au milieu, qui fonce sur une bande d’asphalte, avec tes lunettes de soleil, comme tu es.

https://www.conservatoire-du-littoral.fr/siteLittoral/522/28-petite-mer-de-gavres-56_morbihan.htm#carrousel-1

J’aime l’idée que d’une certaine façon, ce roman était déjà en germe dans le précédent, caché dans un paragraphe, attendant de se déployer. Et c’est seulement quand j’ai compris que l’intrigue du roman se passait sur un Gâvres réinventé que je suis parvenue à l’écrire, comme je l’ai raconté dans Coquilles.

Si je ne pouvais pas comprendre où se situait l’action,

il n’y avait pas d’action. C’était aussi simple que ça.

J’en ai parlé à mon éditrice et à mon mari,

et ils m’ont tous les deux répondu la même chose

avec le même haussement d’épaules, le même tâcle –

Oh mais si, tu sais très bien où ça se passe.

Et alors j’ai compris que je faisais un refus d’obstacle,

Qu’au fond de moi je ne voulais pas écrire ce livre

que c’était l’unique raison pour laquelle je me cabrais

encore et encore, comme un cheval rétif – j’étais rétive

j’étais le cheval je ne voulais pas faire ce livre –

je refusais purement et simplement d’ouvrir les yeux.

Mais quand ils ont dit ça, tous les deux,

j’ai pris en plein visage le vent de la dune,

l’odeur du Soho, le goût de la mer,

les bancs de mica, les crabes fraichement péchés,

la texture dense du sable noir, le béton sous les pieds,

le goëmon, les œillets, et puis la digue a cédé

et tout le livre a déferlé sur moi,

et maintenant je suis là, je me sens plus solide,

mais je ne sais plus exactement qui je suis.

Bref. Je m’égare. Ce que je voulais dire, c’est que j’ai aussi décidé que mes newsletters de cet été seraient une sorte de série, sur un sujet que je veux aborder depuis un moment : la répartition des tâches ménagères. Sans surprise, ça ne tient pas en une seule newsletter, donc j’ai découpé le truc en quatre parties, et ça commence aujourd’hui.

L’année dernière, en racontant ma semaine de solitude, il y a une chose que je n’avais pas racontée : le fait que j’avais passé la plus grosse partie de ces jours de liberté à nettoyer frénétiquement en regardant l’heure tourner, parce que mon mari et moi étions alors incapables de nous comprendre sur ce sujet, et qu’il était donc parti en me laissant une somme colossale de tâches à assurer pour que la maison soit nette.

C’était une dispute que nous avions tous les ans à cette période de l’année : je voulais que la maison soit nettoyée de fond en comble, et ça nous menait systématiquement à l’affrontement. Dans mon souvenir, la première année où c’était arrivé, j’avais voulu qu’il fasse le ménage avec moi mais je ne l’avais pas dit. L’année suivante, j’avais énoncé clairement mes intentions, mais ça n’avait pas fonctionné non plus, parce que mon mari avait dit qu’il n’avait pas le temps. L’année suivante, je lui en avais parlé plus en amont, mais ça n’avait pas fonctionné non plus. L’année d’après, je lui avais fait un rétroplanning, mais il n’avait pas vu les détails. L’année suivante, j’avais détaillé les tâches à effectuer pièce par pièce, mais ça n’avait pas fonctionné non plus. L’année dernière, je lui ai donné un rétroplanning détaillé sur lequel j’avais surligné les tâches que je voulais absolument qu’il fasse – en conséquence de quoi, il n’avait géré que celles-là, sans prêter attention au fait qu’elles représentaient moins du tiers de l’ensemble et que j’attendais donc implicitement de lui qu’il en pioche également quelques autres hors du surlignage.

Je me sens pathétique en écrivant ça. J’ai peut-être même l’air d’une control-freak, pourtant laissez-moi plaider ma cause une seconde : je déteste faire le ménage. Je n’ai pas besoin que ma maison soit impeccable. Mais je considère qu’une fois par an, il faut au minimum un grand nettoyage de fond – laver les portes, lessiver les murs, repeindre les taches, ranger les placards, trier, dépoussiérer, que sais-je. Je pense qu’une fois par an, il faut remettre la maison à zéro, la remettre en état, pour la garder saine. Ça n’est sans doute même pas tout à fait assez, mais c’est mon idée du minimum syndical. Bien sûr, mes parents faisaient ça – dans des proportions beaucoup plus impressionnantes, indiscutablement, mais je veux dire que je sais que je le fais à mon tour dans une sorte de reproduction instinctive, comme un saumon qui remonte le courant sans savoir exactement pourquoi. Je veux partir en vacances en laissant derrière moi une maison épurée, prête à m’accueillir pour la rentrée laborieuse.

Mon mari a grandi dans une famille très différente de la mienne, et il n’a donc pas les mêmes réflexes ataviques. A beaucoup d’égards, c’est une bénédiction, parce que nous nous apportons mutuellement des choses qui sinon nous auraient peut-être toujours fait défaut. Mais sur le plan des tâches ménagères, ça a été plutôt une catastrophe entre nous, donnant lieu à des disputes terribles toute l’année mais particulièrement à ce moment-clé du début des vacances d’été.

Depuis presque une décennie, nos vacances commençaient sur cette dispute, qui ressurgissait ensuite au fil de nos périples estivaux, au point que nous rentrions fin août furieux l’un contre l’autre. Rien n’y faisait. Je me sentais humiliée, il se sentait agressé. C’était à la fois un détail pratique et quelque chose de beaucoup plus important : la gestion de la vie commune, c’est la vie commune, d’une certaine façon. Nous nous sommes toujours accordés gracieusement sur l’éducation de nos enfants, notre vie sociale, la décoration de nos logements, nos loisirs, la nature de nos conversations, nos valeurs morales, mais au plan de la charge domestique, nous étions plus ennemis que partenaires. Et c’était un problème.

Je sais que c’est un problème pour beaucoup de couples – je ne peux attribuer l’ampleur que ça a pris chez nous qu’à ma terrible obstination. A certains moments, il semblait y avoir seulement deux options, prendre sur soi ou divorcer, accepter les choses comme elles étaient ou partir, mais je les rejetais en bloc. Je voulais que les choses changent.

Je ne suis jamais parvenue à mettre de l’eau dans mon vin. Intimement comme politiquement, la situation me faisait complètement vriller. Je ne pouvais pas accepter l’idée que quelqu’un qui m’aime me laisse seule face à une telle responsabilité, à de telles corvées. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi ça arrivait. Ça a été un des sujets qui m’a le plus obsédée ces dernières années, dont j’ai parlé partout autour de moi, cherchant des réponses, des méthodes, lisant des livres, changeant d’approche, remettant en question mes évidences, sans résultat. J’étais désespérée.

C’est ça que je veux raconter cet été. Je veux raconter ce qui s’est passé, et pourquoi, et ce que j’ai compris sur la route que je n’aurais jamais soupçonné, et je veux raconter comment, lentement, laborieusement, ça s’est arrangé.

A suivre.

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Read the original on juliakerninon.substack.com

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