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Sur le fil · Jul 24, 2026

La haute vie

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Julia Kerninon · Sur le fil

J’ai rencontré Calypso il y a neuf ans. J’avais trente ans, j’étais enceinte de mon premier enfant. Calypso en avait vingt-sept, et une petite fille de neuf mois, Olga, qu’elle portait sur sa hanche la première fois que je l’ai vue, dans le jardin de l’ancienne école où elle vivait dans le Béarn, où mon beau-frère son voisin nous avait emmenés faire sa connaissance. Je me rappelle d’elle, debout dans les herbes folles du potager, si souriante sur ses longues jambes. On était allés se promener dans les bois avec Olga, Calypso, mon mari, mon beau-frère et son amie de l’époque. Je ne sais plus ce qu’on s’était dit, mais à la fin, Calypso m’avait offert son ballon de naissance pour les mois de grossesse qui me restaient.

Sur le papier, on n’était pas destinées à se revoir, tant de kilomètres nous séparaient, mais contre toute attente, elle m’avait écrit quelques mois plus tard parce qu’elle venait à Nantes, avec Olga et le père d’Olga, pour faire de l’art. On avait convenu de se voir, à une certaine heure, un certain endroit, et quelques heures avant notre rendez-vous je l’avais croisée par hasard dans une rue du centre-ville en revenant de la piscine, elle allaitait Olga en terrasse d’un café, et m’avait hélée. Elle m’avait dit que c’était miraculeux de tomber l’une sur l’autre, parce qu’elle n’avait plus son téléphone et se demandait depuis une heure comment elle ferait pour me retrouver.

Elle est revenue à Nantes encore une fois après ça. Et je ne sais plus comment les choses se sont faites – je ne sais pas à quel moment de ces brèves rencontres nous nous sommes liées inextricablement, avec si peu de mots, si peu de temps. Un jour, enceinte, je l’ai appelée à l’aide, et elle m’a dit qu’elle avait rêvé de moi la nuit précédente. J’avais rêvé d’elle aussi. C’est comme ça que c’est arrivé, je crois – une sorte d’évidence cosmique, quelque chose qui faisait que quelles que soient nos vies, nos positions à la surface de la terre, être ensemble ça a été très vite : être à destination. Être en sécurité. Être parfaitement comprise.

Après, nous nous sommes revues dans le Béarn, une fois par an environ, quand mon mari et moi descendions voir son frère qui avait ouvert un restaurant. Je roulais de Sauveterre à Navarrenx, à travers la campagne seule, avec un enfant, puis deux, et je retrouvais Calypso dans son atelier. Les enfants faisaient de la peinture, ou bien nous allions à la rivière, et pendant qu’ils jouaient avec les pierres dans l’eau claire, nous poursuivions notre discussion en fumant des roulées. Rien n’était jamais compliqué. Rien n’était jamais simple non plus.

Dès que nous nous asseyons côte à côte, quelque chose se passe. Il n’y a jamais de small talk, jamais d’entrée en matière – après s’être embrassées, nous sommes immédiatement dans le grand vent de notre façon de communiquer. Deux cafés, une glace, une cigarette, en terrasse, dans l’atelier, dans mon appartement, au jardin public à surveiller les enfants, nous parlons comme si tout était évident, nous parlons sans jamais, apparemment, quitter le cercle de ce qui nous intéresse toutes les deux.

Calypso dormait sous mon toit le matin où j’ai conçu mon deuxième enfant. Des années plus tard, c’est elle qui m’a laissé une note vocale pour me dire, un jour de grand désespoir, Précisément parce que tu as des fils, c’est capital qu’ils te voient jouer, c’est d’abord comme ça que tu vas les éduquer. Nous nous voyons une fois par an, parfois une de plus, nous ne nous téléphonons presque jamais, nous nous écrivons ponctuellement. Parfois, quelque chose en moi l’appelle et l’appelle mais je me retiens parce que je ne veux pas la déranger, et c’est toujours à ce moment-là que je reçois une lettre d’elle. Avant de la retrouver, chaque fois je me demande si la magie va opérer une fois encore, je me sens intimidée, et à la seconde où je la retrouve, tout est là. Quand je la vois, je me dis que si elle existe, alors j’existe sans doute moi aussi. Dans le dernier roman que j’ai écrit, deux personnages ont une amitié dont la nôtre est l’échafaudage.

Récemment j’ai pensé : j’aime tellement l’art vidéo, quelle chance j’ai de connaître une personne qui pratique cet art. C’est la première œuvre que j’ai vue d’elle, une vidéo de treize minutes intitulée Lupita Petits Cailloux Noirs, et qui met en scène Olga. Mais Calypso fait aussi de la peinture, du dessin, du tissage, de la photo, des conférences-performances, elle écrit, sans doute encore d’autres choses que j’ignore ou que j’oublie. Elle fait des tableaux comme des taches de Rorschach que j’adore, elle m’a offert un jour une petite toile que j’admirais dans son atelier, sur laquelle on voit une espèce de cheval et à côté, une forme oblongue et colorée. C’est un cocon de mite, elle m’a expliqué, mais je leur avais donné des pulls de couleur à grignoter pour voir ce que ça donnerait. Le cheval, je l’avais vu dans un rêve. Oui, je pense que c’est bien que tu l’aies.

Depuis toujours, elle crée avec Olga, et ces dernières années c’est devenu plus important encore. Dans une interview qu’elles ont donnée ensemble, Calypso dit : Je trouve que la création des enfants en général est sous-estimée et sous-valorisée, et j’ai du mal à comprendre pourquoi. Elle est végane, elle n’a recours au pétrole qu’en dernière extrémité, elle a déjà refusé que certaines de ses œuvres soient achetées parce qu’elle ne voulait pas qu’elles patientent dans un hangar glacé, elle a passé pas mal de temps à la ZAD, je l’admire tellement. C’est une si bonne personne. Elle écrit des choses comme :

Je fabrique mes couleurs, pour cela je vais chercher les terres colorées, les argiles, les plantes.

Je fabrique mon révélateur, pour cela je vais cueillir des orties, et récupérer de la cendre.

Je fabrique mes outils, je vais dans les chemins et les forêts pour trouver du bois.

Je fabrique mes films avec des vieilles caméras Dv, ou des caméras 16 mm ; et puis je capture mes sons avec des enregistreurs K7 de vide-greniers.

Des choses comme :

Je veux construire mon travail comme on élabore un tract, comme on construit un terrier, comme on se met à danser. Je touche alors à tout, pas pour le désir de la polyvalence mais pour le plaisir d’être novice, débutante, pour les maladresses et pour les surprises qui adviendront, pour supprimer la compétence et le savoir-faire de mon vocabulaire plastique. Pour que mon travail ne soit jamais qu’une suite instable de tentatives, pour la tendresse qui s’empare de chacun de nos débuts.

Maintenant, une partie de son travail est visible ici. Vous devriez aller voir. Et je vous laisse avec ces dernières phrases :

Je ne souhaite pas conférer au travail artistique une autorité conceptuelle ou philosophique. Il est à mes yeux avant tout une expérience qui peut se partager pendant ou après sa création, qui peut devenir prétexte à créer autre chose que de l’art, plus que de l’art, quelque chose comme de la haute vie. Il peut être témoignage, il peut être question, hypothèse, mais il ne peut être réponse. Pourtant il devient réponse presque toujours quand il est exposé. Là est le problème de l’art, il faut lui arracher ses velléités de liberté pour pouvoir le montrer. C’est un travail inverse que celui de créer.

Toutes les images sont des oeuvres de Calypso Debrot. Le 20 août prochain, nous ferons une rencontre ensemble à la Légende, à Sauveterre-de-Béarn, avec la librairie Le Moment.

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Read the original on juliakerninon.substack.com

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