PROBLÉMATIQUE
Tout au long de la vie, et particulièrement dans l’expérience de la psychothérapie, la recherche de sens constitue un besoin complexe, vital et essentiel à satisfaire. Comme tous les besoins, il aurait une fonction adaptative tant pour l’individu que pour les collectivités qui tentent de le réguler (Panksepp, 2019).
Ce serait lors de crises comme celle que nous avons vécues collectivement avec la pandémie en 2019 ou lorsque nous vivons personnellement des crises, événements et rencontres inattendues dont nous ignorons les causes et qui échappent à notre contrôle et nos prévisions que notre besoin de sens serait le plus sollicité dans notre cerveau (Bohler, 2023). C’est d’ailleurs la définition que donne le philosophe et mathématicien Antoine Augustin Cournot du hasard: « La coïncidence de deux ou plusieurs séries causales indépendantes qui échappent aux lois de la probabilité et à notre capacité d’en trouver les causes » (Sentis 2005). Les coïncidences significatives (CS) s’inscrivent dans cette catégorie et ont été étudiés initialement dans les années cinquante dans le contexte de la psychothérapie par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung et le prix Nobel de Physique Wolfgang Pauli sous le concept de « synchronicité » (Jung, 1952). De façon concise, Jung définit la synchronicité comme une coïncidence chargée de sens de nature acausale, c’est-à-dire sans liens de causalité (Jung, 1952). Plus précisément, il décrit le phénomène de synchronicité par l’apparition simultanée d’un certain état psychique avec un ou plusieurs événements externes qui apparaissent comme des parallèles significatifs à l’état subjectif momentané (Jung, 1952).
L’exemple du scarabée chez une patiente de Jung résistante au traitement offre un exemple typique du phénomène de coïncidences significatives (CS) dans le processus de psychothérapie. Une patiente qui se trouvait dans une impasse thérapeutique et une transition de vie difficile fait un rêve dans lequel elle reçoit un scarabée doré. En racontant son rêve à Jung le lendemain dans le bureau de thérapie, un scarabée doré se cogne contre la fenêtre. Jung se lève pour ouvrir la fenêtre et le faire entrer dans l’espace thérapeutique et la patiente, fortement déstabilisée, s’ouvre au traitement et sa vie se transforme positivement.
Le phénomène de synchronicité est très complexe et très peu de recherches empiriques ont été effectuées dans le corpus scientifique à ce jour (Roesler, C., & Reefschläger, G. I. (2022).
RÉCENSION DES ÉCRITS
En neuroscience, le sens est décrit comme la capacité du cerveau à prédire ce qui va arriver (Bohler, 2023). Cette capacité aurait procuré un avantage évolutif indéniable chez les humains.
Le besoin de sens serait intimement lié à la conscience chez l’humain. Mark Solms, (Solms, 2022) va dans le même sens que Bohler en indiquant que notre cerveau serait constamment en train de réduire au maximum le chaos et l’imprévu afin de créer un ordre relatif qui nous permet de nous adapter et prédire les phénomènes que nous rencontrons dans le monde. Or si le cerveau qui “pilote” notre conscience est occupé à limiter le chaos et réduire la complexité au maximum, si notre cerveau est conditionné à chercher un ordre et une « agentivité » qui correspond qu’à ce qu’il connait, ce qu’il contrôle et ce qui le rassure, comment la nouveauté peut-elle entrer dans le champ de notre conscience ?
En physique fondamentale, l’émergence spontanée de nouveauté serait issue non pas des lois causales et probabilistes du hasard classique mais de « l’aléa du monde quantique » (Connes, dans (Vézina 2020). Favoriser la nouveauté naturellement et spontanément dans la nature et dans notre conscience pourrait être alors l’un des rôles clés des coïncidences significatives de nature « a causales » afin de favoriser nos facultés d’adaptations tant aux échelles personnelles que collectives ce qui est corroboré par l’un des physiciens les plus sérieux et rigoureux dans le domaine, David Peat (Peat, 2000).
Selon Peat (Peat, 2000), la synchronicité créerait une sorte de pont entre la matière objective et l’esprit subjectif pour favoriser notre adaptation face au chaos. Cette proposition va aussi dans le sens de ce que son collègue et proche contemporain d’Einstein, David Bohm nomme « l’ordre impliqué » et « l’ordre déployé » (Peat,Bohm 2010). Le phénomène de synchronicité ferait entrer de la nouveauté, émergeant de l’aléa quantique d’un ordre impliqué inaccessible à nos instruments et mesures objectives.
SYNCHRONICITÉ, CRÉATIVITÉ ET RÉGULATION DES ÉMOTIONS
Cette propriété créative de la synchronicité est corroborée par la psychologue Terry Marks Harlow (Marks-Tarlow, 2020) qui a étudié les liens entre les systèmes complexes décrits par la théorie du chaos et la synchronicité. La synchronicité génèrerait un effet émotionnel de surprise chez le sujet qui traduirait la présence d’une très grande charge émotionnelle et d’une nécessité d’attention de la conscience du sujet en vue de son adaptation.
La psychothérapie est un lieu privilégié pour étudier l’attribution du sens et les blessures que cela a pu générer dans l’histoire du sujet. L’Ordre des psychologues du Québec (2024) définit la psychothérapie comme « un traitement psychologique qui vise à provoquer des changements d’attitudes, de comportements, de manières de penser ou de réagir chez une personne, afin de lui permettre de mieux se sentir, de trouver des réponses à ses questions, de résoudre des problèmes, de faire des choix, de mieux se comprendre ». Comment distinguer les coïncidences signifiantes qui enrichissent ce processus de ceux qui renforcent les défenses du patient ou encouragent la superstition et ou la pathologie du sens ?
La plupart des auteurs qui étudient le sujet s’entendent pour identifier la présence d’émotions intenses lors de CS et le facteur de transformation signifiantes dans la vie de l’individu (Beitman 2022), (Hopcke 2009) (Hogenson 2009) comme critères essentiels de la synchronicité. Ces deux critères sont assez centraux pour démarquer les coïncidences banales de celles qui entrent dans le phénomène de synchronicité tel que rapporté initialement par Jung et que nous tenterons de détecter dans notre échantillon de CS.
Azziz (Azziz, 1990) va dans le même sens et pourrait nous servir de repères dans la collecte de données pour détecter la présence d’authentiques coïncidences significatives à haute densité symbolique. Ainsi, est-ce que les coïncidences significatives présentent :
1. Un sens parallèle (les évènements tombent en même temps, ce sont des coïncidences qui défient les probabilités, mais ne génèrent pas d’émotions ou de sens particuliers)
2. Des évènements qui “tombent” en même temps avec une charge émotionnelle très importante
3. Des évènements qui “tombent” en même temps et transforment quelque chose dans la vie de l’individu.
4. Des évènements ont une portée archétypale objective et l’émotion tout comme le changement ne s’observent pas seulement pour une personne, mais aussi à travers une « vague de sens » affectant l’environnement du sujet et toutes les personnes impliquées, dans le cas de notre étude, la personne même du psychothérapeute qui enrichit son intervention au contact de la ou des coïncidences signifiantes (CS).
Dans notre étude, nous privilégierons les coïncidences vécues dans le processus de psychothérapie en mettant l’accent sur la co-construction de sens entre le psychothérapeute et le patient qui en fait l’expérience pour chercher des invariants qui ne seront pas seulement attribuables à l’état de vulnérabilité du patient, à l’imposition d’un sens par le psychothérapeute et ou à une approche théorique spécifique.
OBJECTIFS ET QUESTIONS DE RECHERCHES
Nous constatons que le domaine de la psychothérapie, riche de possibilités pour l’attribution de sens, a peu été étudié en termes de descriptions et d’optimisation des coïncidences significatives pour réguler le besoin de sens.
L’objectif général de cette recherche sera donc d’enrichir notre description et notre compréhension de l’attribution de sens dans le phénomène de coïncidences significatives du point de vue de la co construction de sens entre les psychothérapeutes et les patients qui en font l’expérience à l’intérieur de la psychothérapie.
L’objectif de cette étude qualitative n’est donc pas de tenter de prouver le phénomène, mais de recueillir des données avec des psychothérapeutes afin d’étudier comment une meilleure connaissance des CS pourrait enrichir le processus de psychothérapie.
Nous formulerons notre question de recherche de la manière suivante :
Comment les psychothérapeutes aident leurs patients à attribuer du sens lors de coïncidences significatives en psychothérapie et quels sont les effets transformateurs de telles expériences chez eux et leurs patients ?
Un sous objectif sera d’affuter les perceptions des CS et d’identifier les modalités des CS qui peuvent avoir un effet transformateur sur eux et sur le patient.
Un autre sous objectif sera de voir comment l’attribution de sens dans le phénomène des coïncidences significatives peut se pathologiser et renforcer plutôt les défenses du psychothérapeute et du patient plutôt que le processus de régulation des émotions et du besoin de sens.
L’étude de ces éléments permettra plus largement d’explorer la façon dont les coïncidences significatives peuvent éventuellement être mises au service du processus de psychothérapie.
MÉTHODOLOGIE
La puissance des méthodes qualitatives réside en leur capacité de porter attention à la parole des acteurs concernés et à dévoiler certaines dimensions d’un phénomène qui auraient pu rester ignorées ou négligées (Polkingorne, 2006). L’un des principes épistémologiques à la source des méthodes qualitatives est celui de la co-construction des savoirs. C’est pourquoi la présente recherche adhère au paradigme constructiviste-interprétatif. Nous opterons pour une
approche phénoménologique-interprétative requiert une méthode de recueil de données
permettant aux participantes d’offrir un compte-rendu riche, détaillé et personnalisé de leur expérience (Smith et Shinebourne, 2012).
La forme d’entretien que nous allons privilégier ici est de type semi-structuré dont l’objectif est de favoriser l’expression la plus subjective et la plus libre possible (Antoine et Smith, 2017). La conduite de l’entretien est semi-directive de façon à permettre à chaque sujet de faire état de son expérience en ses propres termes. La personne interrogée est tenue pour l’expert d’une question la touchant directement et l’expert du sens à donner à son expérience, sens qu’il s’agit toutefois de co-construire en entretien (Smith et Osborn, 2015). Pour ce faire, l’attitude de l’intervieweur doit faciliter l’effort d’exploration, d’explicitation et d’interprétation du participant. Il doit faire montre d’ouverture et de curiosité pour le monde interne du participant, s’abstenant autant que faire se peut d’imposer sa propre compréhension et d’influencer indûment le contenu de l’entrevue.
L’entretien semi-structuré que nous proposons d’utiliser dans cette recherche présente l’avantage de laisser émerger des angles et des thèmes non anticipés du phénomène à l’étude. Dans un premier temps, un corpus de questions ouvertes de base sera préparé en vue d’initier et guider l’interaction avec les participants qui seront rencontrés individuellement. Suivant une démarche inductive, nous allons l’enrichir au fil des contributions des participants.
Les entrevues individuelles des participants psychothérapeutes seront enregistrées en format vidéo par visioconférence sur la plateforme Team sur un serveur de l’Université de Sherbrooke.
Chaque entretien débutera par les questions ouvertes et descriptives initiales au moyen d’un canevas inclut en annexe et envoyé préalablement aux sujets pour se préparer et anonymiser leurs exemples. Manœuvrant à l’intérieur d’un cadre semi structuré, nous prendrons la liberté de ne pas suivre systématiquement la même séquence lors de chaque entrevue, afin d’adapter les questions à la réalité des participants.
Nous nous donnons la latitude de délaisser certaines thématiques lorsqu’elles nous sembleront moins évocatrices pour un participant afin d’approfondir celles qui l’inspiraient davantage.
ANALYSES DE DONNÉES
La démarche d’analyse que nous allons adopter sera celle de l’analyse phénoménologique
interprétative (API). La démarche débutera avec quelques lectures de la transcription d’un premier cas et l’écoute de l’enregistrement afin de me familiariser avec son contenu. Tel que le recommandent Smith et Osborn (2007) chaque entretien sera analysé séparément pour plonger dans l’univers de chacune, relever les thèmes et les questionnements nouveaux ou récurrents et repérer les modulations dans l’expérience vécue et situer les entretiens aux différents temps de l’étude.
Dès la deuxième lecture d’un entretien, des annotations seront inscrites dans un style assez libre en marge du texte. Les annotations mettront en relief les extraits signifiants, les contradictions du discours, les non-dits ainsi que tout ressenti, question ou hypothèse du chercheur, voire tout élément temporairement non accessible à l’analyse (Antoine, 2017). Nous dégagerons ensuite dans une autre marge une première série de thèmes, en veillant à rester au plus près du vocabulaire du participant. Ces thèmes seront graduellement rassemblés sous des thèmes de plus haut niveau ou entités conceptuelles qui serviront à construire un tableau de thèmes et d’extraits associés. Ce tableau devrait illustrer les similitudes et les divergences intra et inter-participantes. Cette méthode ne suit pas une logique linéaire, mais obéit à un principe de circularité suivant lequel des allers-et-retours réitérés entre l’ensemble et ses parties deviennent vite indispensables (Antoine, 2017).
PARTICIPANTS
Pour recruter nos psychothérapeutes, nous allons diffuser une affiche dans la revue de l’Ordre des psychologues. Pour inviter les participants, nous allons leur poser la question d’amorce suivante « Avez-vous déjà fait l’expérience de coïncidences signifiantes lors du processus de psychothérapie ? » Nous allons fournir en même temps l’exemple du scarabée de Jung pour donner un exemple et les situer dans ce que nous cherchons
Pour pallier les biais théoriques tels que rapportés par la recherche de Roesler, C., & Reefschläger, G. I. (2022) nous allons inviter des psychologues de toutes les approches théoriques.
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