Cambridge, Massachusetts, février 1967. Un professeur de linguistique du MIT publie dans la New York Review of Books un texte intitulé The Responsibility of Intellectuals. Il y formule ce que ses pairs préfèrent ne pas dire : « it is the responsibility of intellectuals to speak the truth and to expose lies ». La responsabilité des intellectuels, écrit-il, est de dire la vérité et de dénoncer les mensonges. La guerre du Vietnam fait rage. Le Pentagone produit des chiffres que les grands journaux relaient sans les interroger. Chomsky n’a pas quarante ans. Il vient d’entrer dans la guerre qu’il ne quittera plus, et qui ne sera pas celle du Vietnam.
Car la guerre qu’il ouvre ce jour-là n’est pas militaire. Elle est épistémologique. Elle porte sur la façon même dont les sociétés démocratiques produisent leurs évidences, hiérarchisent leurs morts, rendent certaines pensées possibles et d’autres littéralement impensables. Chomsky ne dénoncera pas tant les mensonges du pouvoir que le dispositif par lequel la vérité est triée avant d’atteindre ceux qui la reçoivent. Il mettra vingt ans à en produire le modèle. Il en mettra quarante à le défendre. Il y aura consacré l’essentiel de sa vie d’intellectuel public.
La propagande suppose un propagandiste. Un ministère, un bureau, un agent qui décide du message, l’habille, le diffuse. Elle a un auteur. Elle peut être démasquée. Elle peut être réfutée : elle prétend au vrai tout en le falsifiant, et la vérité suffit à la défaire. C’est la propagande telle qu’Orwell l’avait décrite, telle que les régimes totalitaires du vingtième siècle l’avaient pratiquée, telle que les sociétés démocratiques croyaient ne plus avoir besoin d’elle.
Ce que Chomsky propose, avec Edward Herman, dans Manufacturing Consent en 1988, est d’un autre ordre. Dans une démocratie formelle, l’information ne circule pas librement parce que des hommes libres la produisent. Elle circule selon des filtres structurels qui sélectionnent, par avance, ce qui pourra être dit. Ces filtres n’ont pas d’auteur. Personne ne se concerte. Le résultat n’est pas une opération mais une configuration. Une configuration ne se démasque pas, elle se reproduit.
Cinq filtres. La propriété concentrée des grands médias, dont la logique première est la viabilité économique et non la vérité. La dépendance à la publicité, qui fait de l’auditeur non pas le client du média mais son produit, vendu aux annonceurs. Le recours systématique aux sources officielles, qui substitue la parole des pouvoirs à l’enquête autonome. Les représailles organisées, que Chomsky et Herman nomment flak, qui visent non à corriger un article dérangeant mais à dissuader le suivant. Et cette idéologie de peur dominante qui, sous des noms changeants, dessine toujours la même frontière de l’impensable.
Aucune conspiration là-dedans. Aucun ministère caché. Simplement des structures économiques qui produisent, sans qu’on ait besoin de le vouloir, des configurations d’information cohérentes avec les intérêts des propriétaires, des annonceurs, des sources officielles et de l’idéologie dominante. La coïncidence n’est pas intentionnelle, elle est systémique. C’est là ce qui la rend redoutable. Une intention se combat. Une structure, non. Une structure se reproduit.
Le déplacement que Chomsky opère est irréversible. Il n’y a plus de lieu où aller frapper. Plus de responsable à interpeller. Plus de censeur à identifier. Le filtrage s’opère sans qu’aucune subjectivité n’en soit responsable. C’est dans cette absence d’auteur que réside la perfection du dispositif.
Manufacturing Consent deviendra, sur la longueur, le texte le plus discuté de la théorie des médias anglophone. Le livre recevra l’Orwell Award en 1989. Il fera l’objet d’un documentaire à succès en 1992, de centaines d’articles universitaires, d’usages militants, d’appropriations contestées. Il sera cité à tort et à raison, résumé au-delà de sa lettre, parfois réduit à la seule liste des cinq filtres comme on réduirait une pensée à son acronyme. Chomsky et Herman passeront le reste de leur vie à préciser que leur modèle n’est pas une théorie du complot mais une physique de l’information marchande, que les journalistes individuels ne mentent pas, que la structure produit l’effet sans avoir besoin d’intention mauvaise. La précision sera rarement entendue. Le livre continuera néanmoins de circuler, traduit dans des dizaines de langues, enseigné dans les départements de sciences politiques, cité chaque fois qu’une crise médiatique fait apparaître, brutalement, que les grands organes de presse tendent vers les mêmes angles et les mêmes silences sans qu’aucune directive ne soit jamais donnée.
Cette pensée ne surgit pas ex nihilo. Elle ferme une généalogie. Elle achève un mouvement que quatre siècles de diagnosticiens avaient préparé.
La Boétie avait vu, en 1548, que le pouvoir n’est pas pris mais donné. Que la servitude n’est pas imposée mais désirée. Que le peuple forge ses propres chaînes. Mais La Boétie décrivait une servitude volontaire des sujets envers un tyran. Chomsky décrit une servitude volontaire des citoyens envers une configuration sans tyran. Le problème s’est déplacé : on ne consent plus à un maître, on consent à un dispositif qui rend la question même du maître indécidable.
Pascal avait vu, un siècle plus tard, que l’homme fuit sa propre misère par le divertissement. Qu’il ne supporte ni le silence, ni la solitude, ni l’immobilité. Que tout lui paraît préférable à la pensée. La Boétie décrivait l’adhésion, Pascal décrivait la fuite. Chomsky les combine : les filtres ne produisent pas seulement le consentement aux politiques dominantes, ils produisent la distraction continue qui empêche d’examiner ce à quoi l’on consent. L’économie de l’attention contemporaine n’est pas une aberration du système d’information, elle en est la fonction.
Tocqueville avait vu, en 1840, que la démocratie produit une forme inédite de conformisme. Qu’elle ne force personne à penser comme les autres, mais qu’elle rend presque impossible de penser autrement. Que la tyrannie de la majorité n’a pas besoin de lois répressives pour opérer : il lui suffit de l’opinion. Tocqueville décrivait une pression morale diffuse qui précède toute intervention institutionnelle. Chomsky transpose cette intuition à l’appareil informationnel : ce n’est plus seulement l’opinion qui contraint le pensable, c’est la structure même du dispositif qui produit l’opinion.
Orwell avait vu que le totalitarisme ne détruit pas la pensée, il la rend impossible en réduisant les mots qui permettraient de la formuler. La novlangue précède la police de la pensée parce qu’elle la rend superflue. Chomsky reprend l’intuition mais la déplace vers les démocraties : ici la langue n’est pas réduite par décret, elle est configurée par le marché de l’attention. Certains mots circulent, d’autres non. Certaines formulations deviennent disponibles, d’autres structurellement marginales. Le résultat est orwellien sans avoir besoin d’un Ministère de la Vérité.
Arendt avait vu, en décrivant le nazisme puis le stalinisme, que le mal bureaucratique n’exige aucune méchanceté particulière. Qu’il se distribue entre des fonctions dont aucune n’est souveraine. Que l’exécutant moyen ne décide pas de ce qu’il fait, il remplit sa case. La banalité du mal chez Arendt est une analyse structurelle avant d’être un jugement moral. Chomsky hérite de cette grille sans la thématiser : les journalistes qu’il décrit ne mentent pas, ils remplissent les cases compatibles avec les contraintes structurelles de leur métier. Aucun n’est individuellement coupable. Tous participent, sans le vouloir, à un résultat que personne n’a décidé.
Debord, enfin, avait vu que la domination la plus parfaite est celle qui se fait désirer, que le spectacle intègre toute critique et la transforme en marchandise. Il décrivait la dimension culturelle de la domination contemporaine, la manière dont la représentation remplace l’expérience. Chomsky referme le mouvement par le bas, par l’économique. Là où Debord décrivait la surface spectaculaire, Chomsky décrit la plomberie qui la produit. Les deux sont compatibles. Ils se tiennent par leurs extrémités.
Ce que cette généalogie rend lisible, c’est l’unité d’une mécanique qui opère depuis plusieurs siècles et qui a, à chaque époque, trouvé la forme adaptée à son moment. Servitude consentie, divertissement perpétuel, conformisme démocratique, langue réduite, banalité bureaucratique, spectacle intégré, information filtrée. Sept visages du même mécanisme, qui se complètent, se renforcent, et que les Mécaniques du Pouvoir analysent comme une seule et même configuration de domination sans maître.
L’objection est prévisible. Le modèle de Chomsky aurait été pensé pour un monde disparu, celui des trois chaînes de télévision et des grands quotidiens. Internet aurait brisé les filtres. Chacun peut désormais publier, informer, diffuser.
L’observation du réel tranche l’objection.
En 2026, selon eMarketer, le trio Meta, Alphabet et Amazon concentre 62,3 % des dépenses publicitaires numériques mondiales, contre 59,9 % deux ans plus tôt. Le marché publicitaire mondial a franchi pour la première fois le seuil des 1 300 milliards de dollars, et le numérique en capte désormais 81 %. Meta, à lui seul, va dépasser Google en revenus publicitaires nets, avec 243 milliards de dollars attendus cette année. Les trois plateformes concentrent non plus seulement une part dominante du marché, mais 63 % de sa croissance mondiale hors Chine.
Premier filtre, propriété : jamais autant concentrée. Deuxième filtre, publicité : elle n’est plus un financement parmi d’autres, elle est devenue l’architecture technique même des plateformes, dont toute l’économie repose sur la captation des données pour la revente aux annonceurs. Troisième filtre, sources : la vitesse du flux interdit la vérification et impose le relais. Quatrième filtre, représailles : elles ont trouvé leur forme numérique, campagnes coordonnées, harcèlement organisé, désabonnement massif, fuite publicitaire. Cinquième filtre, peur : les visages ont changé, la fonction est intacte.
Les filtres n’ont pas disparu. Ils ont été industrialisés, mondialisés, intégrés à l’architecture même du web. Le filtrage n’est plus en aval de la production éditoriale, il est constitutif du dispositif. Qui consulte son fil en 2026 ne reçoit pas un flux d’informations filtré a posteriori. Il reçoit un flux dont chaque élément a été sélectionné pour maximiser son temps d’attention au service des annonceurs. Chomsky décrivait une manufacture du consentement. Nous sommes entrés dans son industrialisation.
La pensée de Chomsky n’offre aucune issue. C’est ce qui fait sa rigueur et c’est ce qui fait son inconfort. Si les filtres opèrent structurellement, si aucune lucidité individuelle ne les fait tomber, si même la critique sera absorbée par le dispositif qu’elle critique, quelle posture reste-t-il ?
Chomsky n’a jamais prétendu le savoir. Il a donné une seule réponse, toujours la même, depuis les années soixante. Voir. Comprendre. Nommer. Ne pas consentir à son propre aveuglement. Il n’a pas dit que cela libérerait. Il a dit que c’était la seule posture intellectuellement cohérente pour un être pensant placé dans une démocratie formelle dont l’appareil informationnel travaille contre lui. C’est la posture du diagnosticien. Elle ne guérit pas. Elle permet seulement de nommer l’enfermement avec précision.
Il a pratiqué cette posture pendant soixante ans. Un accident vasculaire cérébral en 2023 l’a retiré de la parole publique, sans retirer ce qu’il avait écrit. Cent livres, des milliers d’articles, des conférences sur tous les continents, la quasi-totalité relayée dans les marges tolérées des médias qu’il analysait. Aucune illusion sur l’efficacité politique de cette production. Aucun passage à l’action militante directe. Aucun appel à la révolution. Simplement la continuation obstinée d’une description qui ne guérissait rien.
La pratique se lit dans les textes. Un exemple suffit. Dans The Political Economy of Human Rights, publié avec Edward Herman en 1979, Chomsky compare la couverture médiatique américaine de deux massacres contemporains. Le génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge, et celui perpétré par l’armée indonésienne au Timor oriental, après l’invasion de 1975 menée avec l’assentiment américain. Les deux situations ont produit des destructions humaines d’une ampleur comparable au regard des populations concernées. La presse américaine a massivement couvert la première et quasi intégralement ignoré la seconde. Chomsky ne conclut pas que les journalistes sont malveillants. Il montre que le modèle prévoit ce traitement asymétrique : un crime commis par un ennemi officiel est exploitable, un crime commis par un allié ne l’est pas. Ce que Herman et lui nomment les worthy victims, les victimes dignes, et les unworthy victims, les victimes indignes. La hiérarchie n’est pas annoncée, elle apparaît dans la place accordée, dans les éditoriaux, dans les photographies. Chomsky ne commente pas. Il compte. Il juxtapose. Il laisse le lecteur découvrir que, dans une « démocratie libre », certaines morts comptent et certaines autres ne comptent pas.
Cette obstination est la pensée même de Chomsky en acte. Refuser de fournir aux filtres une matière qui les renforcerait. Écrire ce que la machine n’absorbera jamais complètement, même si elle en absorbera toujours un peu. Accepter que décrire les mécanismes alimente, par construction, la bibliothèque de ceux qui en font usage. Continuer malgré tout, parce que c’est la seule posture qui permette à un être pensant de se tenir debout dans un espace public configuré contre lui. Le Codex de la Manipulation obéit à la même loi. Debord l’avait nommée récupération. Chomsky y ajoute que cette récupération est le prix à payer pour nommer, et que ne pas le payer revient à se taire.
Ce que cette posture enseigne aux lucides, ce n’est pas une méthode. C’est une économie. Voir ne libère pas, voir change de prison. On passe de la prison confortable de l’ignorance à la prison inconfortable de la lucidité. Mais c’est la seule où l’on sait qu’on est prisonnier. Et dans cette conscience de l’enfermement réside la dernière liberté disponible.
Chomsky ferme la généalogie des diagnosticiens en reformulant, depuis l’économique, ce que les autres avaient vu depuis la psychologie, la politique, la langue ou le spectacle. Il laisse derrière lui une grammaire de l’enfermement, une grille de lecture testable sur n’importe quelle couverture médiatique. Il n’a pas libéré ses lecteurs. Il leur a donné les mots pour nommer ce qu’il leur arrive. Cette grammaire, une fois apprise, ne se désapprend plus.
Les lunettes ne se retirent pas.
Chomsky a vu. Il a nommé. Il n’a pas prétendu que nommer suffisait.
Règle III : le pouvoir ne censure plus. Il configure les filtres. Et vous recevez ce qu’il reste.
Jerem Maniaco / Auteur du Codex de la Manipulation, analyste des mécaniques de pouvoir jeremmaniaco.com / lecodexdelamanipulation.com
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