Bordeaux, été 1954. Un professeur de droit publie La Technique ou l’Enjeu du siècle. Le tirage initial passe inaperçu. La gauche n’y trouve pas ses ennemis, la droite n’y trouve pas ses certitudes, l’Église n’y trouve pas ses consolations. Dix ans plus tard, le livre est traduit aux États-Unis sous le titre The Technological Society. C’est là qu’il trouve ses premiers lecteurs, soutenu par Aldous Huxley et Robert K. Merton. La France ne le rattrapera vraiment qu’à partir des années soixante-dix. Ce décalage initial est déjà un signe. La société technicienne ne lit pas en priorité ce qui la décrit avec précision, elle lit ce qui la conforte. La technique digère ce qu’elle peut, retarde le reste, finit par tout recycler.
La plupart des penseurs du pouvoir partent d’un sujet qui domine et d’un sujet qui subit. Marx voit la classe, Weber voit la bureaucratie, Foucault voit le dispositif disciplinaire. Tous supposent encore quelque chose qui ressemble à une intention, même diffuse, même collective, même structurelle. Ellul prend une autre voie. Il pose que la technique moderne, à partir d’un certain seuil de développement, cesse d’être un moyen au service d’une fin, et devient un milieu qui se reproduit selon une logique propre. Le mot qu’il emploie est précis : autonomie. La technique est autonome. Elle ne sert plus, elle se développe seule.
L’idée centrale est posée dès les premières pages de 1954. La technique n’est pas une accumulation d’outils. C’est l’ensemble des méthodes rationnellement établies qui visent l’efficacité absolue dans tout domaine de l’activité humaine. Le mot décisif est toute. La rationalisation efficace ne s’arrête plus aux machines. Elle s’étend au travail, à l’administration, à la politique, à l’éducation, aux loisirs, à la psychologie, à l’intimité. Partout où une opération peut être mesurée, comparée, optimisée, la technique entre. Et là où elle entre, elle impose sa loi : faire ce qui est techniquement faisable, mesurer ce qui est mesurable, écarter ce qui résiste à la mesure.
Cette extension n’est pas voulue. Personne ne décide que la technique doit coloniser un nouveau domaine. Le mouvement est interne. Une fois qu’une opération est techniquement possible, elle finit par s’imposer, parce que ne pas l’utiliser placerait celui qui s’y refuse en désavantage face à celui qui l’utilise. La logique est concurrentielle, et elle se déploie sans qu’aucun acteur particulier la commande. Ellul ramasse cela en une formule reprise tout au long de l’œuvre : la technique est devenue le milieu lui-même. L’homme moderne n’habite plus la nature, il habite la technique. Il ne distingue plus ce qui le porte de ce qu’il respire.
Le déplacement majeur tient en ceci. Ellul ne dit pas que des intérêts particuliers utilisent la technique pour dominer. Il dit que la technique, à partir d’un certain seuil, n’a plus besoin que personne s’en serve pour qu’elle continue. Elle se développe par sa propre logique. Chaque innovation appelle d’autres innovations pour compenser ses effets. Chaque dispositif en exige d’autres pour son entretien. Chaque mesure en exige une suivante pour vérifier la précédente. Le mouvement n’a plus de pilote. Il a une dynamique. Et cette dynamique survit à toute volonté humaine d’y mettre un terme, parce qu’aucun acteur ne peut l’arrêter sans subir un coût immédiat que personne n’est prêt à payer.
L’objection se présente immédiatement. Si la technique est autonome, alors le diagnostic lui-même devient impossible. Comment décrire un système dont on est la fonction ? Comment penser ce qui pense à notre place ? Ellul a vu l’objection, et il y a répondu dans plusieurs livres. Propagandes, paru en 1962 chez Armand Colin, en pose la première moitié : la propagande moderne n’est pas un mensonge politique. C’est l’ensemble des techniques qui produisent, chez l’individu, l’adhésion à la société technicienne où il vit. Elle ne convainc pas, elle intègre. Elle ne ment pas, elle sature. Elle ne réprime pas, elle occupe. Ellul distingue alors deux régimes : la propagande d’agitation, qui mobilise contre un ennemi désigné, et la propagande d’intégration, qui ajuste l’individu au fonctionnement quotidien du système. C’est la seconde qui caractérise les sociétés techniciennes développées. Elle agit moins par les contenus que par la forme : flux continu, saturation, redondance, format adapté à chaque récepteur. Le résultat n’est pas l’adhésion à une idée. C’est l’incapacité à se tenir hors du flux.
Le Système technicien élargit le diagnostic à tous les sous-systèmes interconnectés que l’informatique commence à unifier en 1977. Le Bluff technologique l’achève en 1988, en formulant ce que ses livres précédents avaient déjà éprouvé : la critique de la technique, dès qu’elle s’exprime, devient à son tour un objet technique. Il publie. Il est traduit. Il est cité. Il figure dans les bibliographies des écoles d’ingénieurs qui forment les concepteurs des systèmes qu’il critique. Sa pensée alimente des colloques, des thèses, des séminaires d’éthique de la technologie. La société technicienne ne le censure pas, elle l’absorbe. Elle en fait un contenu, c’est-à-dire une opération mesurable parmi d’autres : citations, vues, parts d’audience, indices d’influence. Le bluff technologique se vérifie sur sa propre œuvre. Le bluff n’est pas le mensonge sur ce que la technique peut faire. C’est la capacité du discours technicien à convertir toute objection en variable qu’il intègre.
Cette opération, aucun des diagnosticiens précédents ne l’avait formulée avec cette netteté. Debord avait vu le spectacle absorber ses critiques, mais il supposait encore une extériorité possible, fût-elle marginale. Arendt avait vu la banalité du mal dans l’administration, mais elle supposait encore des fonctionnaires capables, en principe, de ne pas obéir. Orwell avait vu le langage redéfini par le pouvoir, mais il supposait encore un dehors d’où la novlangue pouvait être nommée. Ellul retire ce dernier appui. Il pose qu’il n’y a plus de dehors, parce que le milieu technicien est devenu le seul espace où la pensée prend forme. Toute pensée critique, y compris la sienne, naît dans ce milieu, en utilise les ressources, en circule selon les canaux. Le diagnostic n’a pas d’extérieur. Il opère depuis l’intérieur du dispositif qu’il décrit, et il en porte les marques.
L’objection se retourne alors. Si tout discours sur la technique est lui-même technique, à quoi bon l’écrire ? Ellul a répondu, et sa réponse n’est pas une consolation. Il pose que voir l’opération ne la suspend pas, mais qu’écrire ce qu’on voit reste la seule manière de ne pas y consentir tout à fait. Pas pour libérer le lecteur, qui ne sera pas libéré. Pas pour modifier le système, qui se modifie par ses propres mouvements. Pour maintenir, dans celui qui écrit et dans celui qui lit, la possibilité d’un écart minimal entre ce qui est et ce qu’il faudrait nommer. Cet écart ne change rien. Il maintient quelque chose. C’est tout.
Cette position n’a rendu Ellul lisible par personne. Pasteur protestant proche de Karl Barth, il déplaisait à l’Église catholique majoritaire en France et aux théologiens libéraux qui se situaient au-delà du christianisme. Anarchiste chrétien, il déplaisait aux socialistes étatistes et aux libéraux marchands. Critique de la technique, il déplaisait aux modernisateurs gaullistes, aux planificateurs de gauche, aux entrepreneurs de droite. Lu par les écologistes radicaux dont il s’écartait, lu par des théologiens conservateurs dont il refusait les certitudes, lu aux États-Unis avant la France, il a passé sa vie dans un isolement structurel. Il l’avait prévu. La société technicienne, écrivait-il, ne tolère pas la position qui consiste à voir le système comme un tout, parce qu’une telle position oblige à des conclusions qu’aucune fraction n’est prête à porter. Voir le système total, c’est n’appartenir à aucune fraction de ce système. Le prix du diagnostic intégral est l’isolement intégral.
La thèse d’Ellul reste active, et elle n’a pas vieilli, parce que ce qu’elle décrit s’est aggravé. La technique de 1954 produisait surtout des objets. La technique de 2026 produit des comportements, des humeurs, des opinions, des relations, des décisions. L’algorithme qui ordonne le fil d’actualité décide de ce qui sera vu et donc, à terme, de ce qui sera pensé. Le système de notation qui évalue le livreur, l’enseignant, le soignant, le citoyen, fixe la conduite avant qu’aucune règle ne soit énoncée. Aucun de ces dispositifs n’a été imposé par décret. Tous se sont étendus parce qu’ils étaient techniquement disponibles, et que ne pas les utiliser plaçait l’individu ou l’institution en désavantage immédiat. La logique d’Ellul tient mot pour mot.
L’opération que la technique applique aujourd’hui à la critique elle-même est plus visible qu’en 1954. Le concept d’éthique de l’intelligence artificielle, le comité d’éthique de l’algorithme, le rapport sur la responsabilité numérique, le module de formation à l’usage raisonné des outils, sont structurellement des objets techniques. Ils produisent du document, du livrable, de l’indicateur. Ils s’inscrivent dans la dynamique qu’ils prennent pour objet, en lui ajoutant une couche réflexive qui devient à son tour mesurable et optimisable. Ellul l’avait formulé : le système n’oppose pas sa critique, il l’intègre comme service. La critique de la technique est devenue un secteur professionnel. Ce secteur emploie, publie, organise, certifie. Il fonctionne selon les mêmes règles que les autres secteurs techniques, avec ses indicateurs, ses normes, ses carrières, ses positions relatives.
La conséquence la plus dure du diagnostic est que cette série elle-même s’inscrit dans le mouvement qu’elle décrit. Une suite d’articles sur les diagnosticiens, publiée sur des plateformes qui mesurent les vues, les abonnements, les parts d’audience, classée dans des catégories par des algorithmes, indexée par des moteurs, citée selon des métriques, est un objet technique. Le geste de nommer les diagnosticiens, de les ordonner, de les commenter, est lui-même une opération qui se prête à toutes les mesures de la société technicienne. La lucidité a un format. Elle a une longueur, un rythme de publication, une indexation, une signature. Elle est devenue un genre. Ellul aurait dit, sans amertume, qu’il en va ainsi de tout ce qui s’écrit aujourd’hui, y compris de ses propres livres. Le constat ne suspend pas l’écriture. Il en précise la portée.
Reste à comprendre pourquoi Ellul referme la série, et pas un autre. Les diagnosticiens précédents avaient nommé une opération du pouvoir et payé le prix de l’avoir vue. Machiavel avait nommé l’apparence, La Boétie le consentement, Pascal la fuite, Schopenhauer le désir, Kierkegaard l’angoisse, Nietzsche la déconstruction, Dostoïevski la conscience excessive, Weil la chosification, Kafka la procédure, Pessoa la fragmentation, Cioran la malédiction d’exister, Arendt la banalité du mal, Orwell la novlangue, Debord le spectacle. Tous supposaient encore qu’un diagnostic juste, formulé avec assez de précision, conserverait sa charge critique. Ellul nomme l’opération qui retire cette charge. Il pose que le système moderne neutralise la critique, non pas en la réfutant, mais en l’intégrant comme contenu. Après ce diagnostic, plus rien à diagnostiquer dans les mêmes termes, parce que les termes eux-mêmes sont déjà pris dans le dispositif.
C’est pour cela que la série s’arrête ici. Non parce qu’il n’y a plus de penseurs lucides après Ellul. Il y en a, et certains poussent le diagnostic dans des directions précieuses. C’est parce que la forme de la série, qui consiste à exposer des diagnostics successifs comme s’ils s’ajoutaient, suppose que chaque diagnostic apporte quelque chose que les précédents n’avaient pas vu. Ellul retire cette supposition. Il dit que le diagnostic, comme genre, est devenu une fonction du système. Il l’a dit en l’écrivant lui-même, sachant que son texte serait absorbé. Il l’a écrit quand même. C’est la seule cohérence possible. Voir l’opération, l’écrire, savoir que l’écriture sera reprise, et continuer.
Voir cette opération ne libère pas. Cela ne donne aucune prise. Cela rend inaccessibles les fictions qui rendaient la critique supportable : l’idée d’un système à dénoncer, d’un public à éveiller, d’une lucidité qui ferait événement. Il n’y a pas de système à dénoncer, il y a un milieu qui se reproduit. Il n’y a pas de public à éveiller, il y a des fonctions qui consomment du contenu. Il n’y a pas de lucidité qui ferait événement, il y a une lucidité parmi d’autres formats, mesurable comme les autres. Ce qui reste est ce qu’Ellul a fait : écrire avec précision ce qu’on voit, sans attendre que cela serve, et sans espérer que cela échappe à l’absorption.
La série des diagnosticiens se ferme sur cette position. Elle ne donne aucune sortie. Elle nomme l’opération par laquelle toute sortie est déjà reprise par le dispositif qu’elle prétendrait quitter.
Un dernier article reprendra les visions des douze. Leur lecture transversale dira ce qu’aucune analyse séparée n’a pu dire.
Jerem Maniaco
Auteur du Codex de la Manipulation, analyste des mécaniques de pouvoir
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