On entend beaucoup le mot génie en ce moment. Pas un jour sans que nous le lisions quelque part. Souvent c’est au sujet d’Elon Musk comme si le milliardaire à la tronçonneuse s’était approprié le mot qui le suit désormais comme un halo narratif. Il y a ceux qui n’en doutent pas, Elon Musk est un génie. Il y a ceux qui débattent, est-ce qu’Elon Musk est vraiment un génie ou est-ce que son histoire d’adolescent apprenant à programmer seul son ordinateur Commodore fait partie d’un storytelling bien huilé, auquel cas c’est un génie de la manipulation. On n’y échappe pas. On échappe d’autant moins au génie que Musk est loin d’être seul à revêtir le mot, comme on revêt une fiction miroitante, une cape royale ou un costume de super héros. Mark Zuckerberg, Peter Thiel, Jeff Bezos, tous ces hommes qui firent fortune dans la vallée de silicone ont en commun le mot génie. Sont-ils ce qu’ils disent être ? Là n’est pas la question. Là se trouve l’acte de magie noire, le piège à (détourner l’) attention.
Retournons donc la magie à l’envoyeur. Décortiquons le sortilège. Que nous dit celui qui se proclame, ou se fait proclamer, génie, telle est la question. Quel message entend-t-il faire passer ? Quelles émotions, quelle transe entend-t-il faire naître, quelle hallucination ? D’abord que son intelligence est supérieure à la nôtre. Le sens moderne du mot génie naquit à la Renaissance avec Léonard de Vinci, l’homme d’exception, l’artiste total, capable de peindre la Mona Lisa et de dessiner des ailes volantes. Comment ne pas faire confiance à quelqu’un qui comprend tout et le comprend tellement mieux que vous ? Je réclame ta confiance, nous dit celui se proclame, ou se fait proclamer, génie. Il est légitime que tu me l’accordes.
Mais aussi un sous-entendu, comme une pointe de curare, un poison débilitant : Je comprends là où tu ne comprends pas. Là où tu ne comprends rien. Chaque fois que le mot génie est prononcé, ceux qui l’entendent reçoivent une microdose de sidération.
Mais aussi une ombre. Une menace. Car le mot génie revêt un sens spécial dans notre imaginaire, celui d’un inexplicable pouvoir, divin ou démoniaque, pouvant à tout moment transformer son porteur en génie du mal, tels Frankenstein, Gordon Gekko ou Hannibal Lecter, sans compter toutes les figures de serial-killers supérieurement intelligents des séries policières. Inconsciemment, celui qui se proclame, ou se fait proclamer génie, nous prévient. Si nous le poussons à bout, il peut passer du côté obscur. Il a les moyens de nous ruiner, de nous dévorer, de nous transformer. Il a les moyens de nous menacer de mort. Chaque fois que le mot génie est prononcé, ceux qui l’entendent reçoivent une microdose de menace.
Mais aussi la séduction. La séduction est le composant le plus fortement dosé, le cœur de l’ensorcellement. Dans notre imaginaire comme dans nos fictions, le génie est un don de naissance, une supériorité mystérieuse et fascinante qui sauve le héros méritant de l’adversité – une puissance innée qui ne tient ni aux études (prestigieuses) ni à la fortune (familiale). Celui qui se proclame génie sous-entend qu’il doit tout à ses propres dons, à sa volonté, à son audace, à son talent – qu’il est un pur produit de la méritocratie. C’est son génie qui l’a hissé au sommet, non la fortune de son père, non ses conseillers financiers, non ses privilèges. Le mot héritage serait plus juste mais tellement plus banal, tellement moins efficace pour détourner l’attention d’une réalité monstrueusement asymétrique. Il y a aussi la promesse, pour ceux qui admirent et qui obéissent, que le halo fictionnel laissera sur eux ses traces pailletées. Oui, nous pouvons en être, il suffirait que le génie nous reconnaisse comme siens pour que tombent dans nos mains tendues et notre pauvre tête quelques points de son immense QI.
Intelligence supérieure, don naturel ne devant rien aux privilèges, menace de mort pour qui n’y croit pas: tel est le sort qui nous est jeté.
L’avantage de comprendre comment un sort se fabrique et quel halo de fiction transporte un mot, c’est de pouvoir le défaire. Je me souviens d’une conversation avec un ami scénariste au sujet des personnages de tueurs en série. Le problème pour construire ce genre de personnage, me dit-il, c’est que le tueur en série supérieurement intelligent type Hannibal Lecter, ça n’existe pas dans la vraie vie. Les tueurs sont bien plus retors, bien plus sadiques, bien plus désinhibés que la plupart des gens – mais ils ne sont pas plus intelligents que la moyenne. La plupart le sont même moins (comme le montre par exemple la série Mind Hunters basée sur des faits réels). Le génie du mal est une créature de fiction, tout comme le vampire, tout comme le loup-garou, une figure destinée à nous épouvanter, à nous séduire, à jouer sur nos peurs et sur notre empathie – à nous ensorceler, car l’ensorcellement est le rôle de la fiction. Peut-être est-il obscurément rassurant d’imaginer que le mal a du génie, qu’il procède de créatures surnaturelles ou d’une forme d’élite, plutôt que d’une réalité ordinaire. Dans la vraie vie, les tueurs en série sont hantés par un scénario répétitif. Dans la vraie vie, les pervers narcissiques ont la cruauté d’enfants de cinq ans. Dans la vraie vie, ce n'est pas l’intelligence détruisant l’intelligence, c’est l’avidité obsessionnelle, l’avidité détruisant tout. Tout ça n’a rien de romantique. Tout ça n’a rien de génial.
Ruiner notre propre planète n’a rien de génial. Semer la terreur n’a rien de génial.
Comme le disait Toni Morrison dans l’une de ses dernières interviews: “Le mal est bête. Il peut être horrible, mais il n’est pas fascinant. Le mal est prévisible. Il a besoin d’un costume, il a besoin de gros titres, il a besoin de sang et d’ongles, il a besoin de toute la panoplie - pour attirer l’attention.”
Le premier contre-sort, le plus urgent peut-être, est de cesser de romantiser le mal. Voir à travers la cape hallucinatoire, à travers le halo fictionnel – l’avidité, la simple avidité, la bête avidité.
Deuxième contre-sort : Se souvenir de l’ancienne signification du mot génie. Ce daemon qui nous guide. Cette intuition. Cette mémoire qui n’est pas la nôtre et que la nôtre transporte, c’est elle, notre héritage. Pas l’héritage matériel mais l’héritage chamanique et secret, l’ancien héritage de nos ancêtres fait de traumas et de chaos, mais aussi de force, de joie, de résilience et de remèdes. Puisque nous sommes ici. Puisque nous sommes vivant.es. Leur génie est en nous. Chaque fois que les faux héros font miroiter leur cape, souvenons-nous que deux parents, quatre grands-parents, huit arrière-grands-parents, autant d’ancêtres que de puissances de deux nous ont légué leur mémoire. Nous y trouverons bien quelques Muses, quelques poèmes et quelques armes.
Troisième contre-sort : Compter sur le scenius, comme dirait mon amie Nathalie Sejean qui m’a enseigné ce concept (et bien d’autres pratiques de résistance, je ne peux que vous conseiller de suivre ses ateliers). L’expression, initialement forgée par Brian Eno, vient de la fusion des mots scene et genius. Le scenius est le collectif de personnes amies, alliées, inspirantes, qui permet aux idées d’éclore et aux poèmes de s’écrire. Les livres, les chants, les découvertes ont beau n’être signées que d’un nom, parfois de quelques-uns, toutes naquirent d’un écosystème de pensée et d’intuitions. Le genius est l’arbre qui cache le scenius. Cultivons notre écosystème d’amitiés et d’inspirations. Cette lettre est mon offrande à notre scenius commun.
Quatrième contre-sort : Rester maître.sse de sa propre transe. Celui-ci est le plus difficile. C’est aussi celui qui se rapproche le plus du rêve lucide. Car nous sommes des rêveurs. Nous sommes hypnotisables. Cette malléabilité fait notre faiblesse, elle peut même faire notre ruine, si nous vivons dans l’illusion d’une identité rigide, imperméable à la suggestion. Car nul n’est plus vulnérable au conditionnement que celui qui croit que la transe, l’hypnose et la magie, n’ont rien à voir avec lui. C’est pourquoi les rationalistes se laissent si facilement envoûter, imaginant à tort que l’envoûtement n’a pas de prise sur eux. Assumer notre nature rêveuse, reconnaître que nous sommes hypnotisables, mutables, en résonance permanente, c’est être vraiment rationnel. S’entraîner au rêve lucide, s’entraîner à reconnaître l’état émotionnel que tente d’induire une image ou un discours, me semble extrêmement salutaire en un monde de post-vérité. Plusieurs fois par jour, plusieurs fois par heure, certaines expressions, certains saluts nazis, certaines tronçonneuses, certaines provocations, certains mots, tentent d’induire en nous certains états émotionnels – la peur et la colère, pour ne pas les nommer, toutes les intensités de peur et de colère, de la microdose à l’attaque de panique. En prendre conscience, comme dans un rêve lucide, c’est éviter le cauchemar. Refuser la tentative de transe forcée. Refuser de se laisser vider de ses émotions. Refuser l’abrutissement qui s’ensuit, cet abrutissement semblable à une gueule de bois, cette fatigue caractéristique à laquelle on reconnaît qu’on s’est fait détrousser de ses affects. Plus on en devient conscient, moins la tentative d’effraction émotionnelle fonctionne. Ma méthode est simple. J’analyse les effets des mots sur moi et je partage dans cette lettre mon travail de chimiste. Histoire de contribuer au scenius.
Je vous embrasse. Et on se retrouve dans la rue le 8 mars.
PS: Vous voulez partager une méthode de rêve lucide? Vous pensez que d’autres mots mériteraient d’être analysés en laboratoire? N’hésitez pas à réagir en commentaires.
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