Cette nouvelle fait suite au texte Le bunker de mon père · #30/52 que je vous recommande donc de lire en premier.
Le bunker de mon père · #30/52
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May 8
Ismaël avait beau fixer le mur du bunker depuis cinq minutes, c’était loin d’être suffisant pour raviver le moindre souvenir.
— Tu es sûr que tu n’as rien à nous dire ?
La question resta suspendue dans les airs, engourdit la pièce dans le silence. Sur sa chaise, le jeune garçon amaigri de qui on souhaitait une réponse resta muet, les yeux braqués sur le sol. À côté de lui, sa mère était suspendue à ses lèvres, au bord des larmes tant elle voulait entendre sa voix, la voix de son petit garçon.
Aucun son ne vint. Juste un geste de la tête pour dire “non”.
— Tu es sûr, Ismaël ? demanda la psychiatre.
— Oui.
C’en fut trop pour sa mère, qui essuya l’humidité au coin de ses yeux. Ça n’était pas une réponse ordinaire, que son enfant venait de consentir à donner, c’était un soupir navré, le miaulement d’un chaton perdu, le “oui” d’un enfant beaucoup plus jeune que lui.
Ismaël avait répondu dans l’espoir que la torture s’achève, qu’enfin il puisse quitter cette pièce, remplie jusqu’au plafond de mauvaise considération et d’incrédulité.
Personne ne voulait le croire.
Personne ne voulait l’écouter.
— Ils vont revenir, vous savez ? finit-il par lâcher.
Sa mère semblait terrorisée.
— Qui ça, ils, Ismaël ?
Sur sa chaise, enfin, l’enfant de douze ans la fixa droit dans les yeux.
— Les monstres qui vous ont enlevés la première fois.
Ismaël serrait son couteau aussi fort que possible. Au creux de sa main, il sentait les courbes du manche, les veines du bois épouser sa paume et ses petits doigts. Il connaissait ce manche par cœur.
Le dos calé contre une caisse en carton, prostré au fond du garage, il entendait la radio sécréter son suc indéchiffrable à la cuisine, les vibrations d’un pas lourd se rapprocher à l’extérieur… puis plus rien.
Le vide, le silence.
La respiration d’Ismaël s’arrêta une seconde. Il se relâcha un instant, interrogeant ses sens pour tenter de comprendre. Le mal ne s’était pas reproduit ? Il était toujours là, sain et sauf ?
Un bruit assourdissant le fit bondir et se tasser à nouveau dans sa cachette. Dans son mouvement, il avait lâché son couteau et le chercha à tâtons sur le sol. Quand il le retrouva, Ismaël réalisa que les sons qu’il percevait n’avaient rien de monstrueux.
Il y avait d’abord eu le bruit de la porte de garage qui s’ouvre, et maintenant la voix d’un homme qui s’adresse à ses enfants.
Des voix en réponse, des pas dans le garage.
Ismaël se pencha, tenta un coup d’œil par-dessus l’angle d’un carton. Il y avait bien là quelqu’un, une silhouette humaine dans le contre-jour.
Il y avait quelqu’un. Quelqu’un !
Ismaël n’en revenait pas. Il en avait presque aussi peur que des monstres. C’était la première personne qu’il voyait depuis quatre ans, et elle se présentait là, dans un garage, habillé non pas comme un quelconque survivant aux épreuves incompréhensibles de la catastrophe, mais comme quelqu’un qui se serait absenté une heure et serait de retour chez lui.
Ismaël aperçut l’ombre de deux enfants qui couraient dehors. Leurs pas, puis leurs voix et celle d’une adulte encore, résonnèrent dans la maison. Le père traversa le garage, passa à côté d’Ismaël sans le voir, et disparut dans le couloir menant à la cuisine.
Les mains d’Ismaël tremblaient quand il se redressa et ramassa sa sarbacane. Il avança jusqu’à la porte ouverte du garage et mit la main en visière. L’émotion fut si forte que ses jambes cessèrent de le porter. Il tomba assis sur le sol.
Partout dans la rue, des gens rentraient dans leur maison. Des familles entières étaient là, debout devant chaque porte, à se parler, se tenir dans les bras, rigoler, s’embrasser. Ils remontaient vers chez eux, vers leur habitation aux tuiles couvertes de lichen, aux fenêtres grises de poussière, aux jardins embroussaillés, aux peintures écaillées, comme si de rien n’était, comme si tout était parfaitement normal.
Ismaël parvint à se relever, à courir vers son vélo à roulettes affublé de sa remorque. Il l’enjamba et prit la route, pleura comme l’enfant qu’il était sur le trajet qui le séparait de sa maison. Il pédala aussi vite que le lui permettaient ses jambes, et sa vision rendue trouble par les pleurs qu’il ne pouvait retenir.
Quand il arriva devant sa maison, Ismaël n’avait plus pour visage qu’une boule rougie par les larmes, que le nez coulant d’un enfant de huit ans, celui qui avait été abandonné de tous si longtemps auparavant.
Deux silhouettes bougeaient dans la maison, il les remarqua tout de suite, lui qui n’avait perçu que le mouvement de quelques animaux quatre années durant. Ismaël se précipita à l’intérieur, reconnut sa mère, sa maman, sa maman à lui. Il courut vers elle et se jeta dans ses bras en sanglotant de plus belle.
Ce n’est qu’une fois les pleurs passés que le second choc lui apparut. Sa mère lui parlait, mais pas pour dire tout son amour, pas pour dire à quel point il lui avait manqué, pas pour lui expliquer pourquoi, pendant quatre ans, elle avait été absente avec tous les autres humains de la planète. Elle lui disait plutôt toute son incompréhension, demandait ce qui se passait, voulait savoir pourquoi il pleurait.
Comme s’ils ne s’étaient jamais quittés.
Comme si la vie avait continué normalement.
Dehors, dedans, tout reprenait son cours. L’humanité entière revenait à la maison, comme après un retour de vacances.
Ismaël se tenait le plus loin possible des adolescents de son âge et de leurs jeux d’enfants. Il n’avait plus envie de foot, de cartes à collectionner, de jeux vidéos. On n’a plus envie de ces choses-là quand on a connu comme objectif de journée de trouver de l’eau potable et d’aiguiser sa lame.
Ismaël se tenait donc à l’écart, assis contre un arbre, ou plutôt contre l’arbre, le seul et unique de sa nouvelle cour d’école. Il regardait toujours les autres comme des anomalies ambulantes, comme si leur présence était anormale.
Parce qu’elle l’était. Ils n’avaient rien à faire là, tous, pas après avoir disparu de la sorte. On ne peut pas réparer un mystère par un autre, ça ne marche pas comme ça.
Une année entière s’était écoulée depuis les retrouvailles avec ses parents et avec le reste du monde. Au début, le garçon avait pensé que sa mère, et les autres, avaient perdu la mémoire. Puis Ismaël s’était regardé dans un miroir, et avait réalisé que si tel était le cas, elle aurait dû être choquée de retrouver un enfant de douze ans alors qu’il en avait huit dans son souvenir.
Non. Pour son père, pour sa mère, le temps s’était écoulé normalement. Quand Ismaël questionnait ses parents sur les dernières années, ils s’avéraient incapables de parler de quelque chose de spécifique. Ils n’évoquaient que des généralités : des voyages insignifiants, des anniversaires banals, des repas de famille ennuyeux… En somme, des choses de la vie qui auraient pu arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. Ils en parlaient avec tant de conviction qu’Ismaël devait se secouer la tête pour ne pas que ces faux souvenirs ne s’impriment dans son esprit.
Dehors, le bunker était bien là. Son papa l’avait retrouvé vidé de ses réserves d’eau et de nourriture, le mur gravé d’un calendrier approximatif et improvisé, et n’avait rien dit de particulier à ce propos. Il avait été faire les courses pour remplir les stocks à nouveau, dans un supermarché dont on repeignait les lignes du parking.
Sa mère avait recommencé à lui parler de son amour du vélo, d’ailleurs elle avait retrouvé le sien, ses pneus dégonflés, sa chaîne rouillée… Elle avait regonflé les pneus, changé la chaîne, et retournait maintenant travailler dans un bâtiment d’entreprise décrassé par d’acrobatiques nettoyeurs de fenêtres, harnachés à l’extérieur.
À côté, les Jansens avaient retrouvé leur tondeuse au milieu d’une pelouse de hautes herbes et leur nuage de grains rosâtres. Ils l’avaient ramenée au garage, l’avaient remise en route, et avaient tout tondu comme un dimanche normal, entre 10h et 12h. Monsieur Jansens saluait de la main Ismaël chaque fois qu’il le voyait, exactement comme s’il l’avait croisé trois fois par semaine sans discontinuer depuis des années.
Bien sûr, Ismaël avait parlé à ses parents. Il leur avait raconté leur propre disparition, le cauchemar de sa survie, la solitude. Son père, comme sa mère, avaient balayé ses idées d’un revers de main, fendant le cœur de leur fils. C’était là qu’il avait tenté de leur faire parler des quatre années précédentes, et obtenu des réponses banales et évasives. Et pourquoi n’avaient-ils aucun souvenir spécifique ? pourquoi n’avaient-ils pas de photos de cette période ? Ça ne prouvait rien, avaient-ils répondu. Et pourquoi lui avait-il des preuves, à commencer par le calendrier du bunker ? Il avait toujours été là, avait répondu son père d’un haussement d’épaules.
À l’école, Ismaël fut envoyé en sixième primaire, en pleine année scolaire, comme si sa place avait toujours été là. C’était normal pour ses parents, pour qui la scolarité avait suivi son cours. Sauf qu’Ismaël avait manqué l’école et pris beaucoup de retard. Il lisait moins bien que les autres, n’arrivait plus à tenir en place, n’en pouvait plus de rester là à regarder passer la vie plutôt que d’être dehors, à tenter de comprendre ce qui s’était passé.
Pour ses parents, il était perturbé, en baisse de régime, et cette confrontation à des résultats médiocres correspondait justement avec les histoires cauchemardesques d’abandon qu’il avait commencé à raconter. Ils avaient alors commencé à l’emmener voir une psychiatre, et l’avaient changé d’école quelques mois plus tard, profitant du passage en secondaire pour l’éloigner des camarades, pour qui il était devenu un sujet de moquerie.
Assis contre l’arbre de la cour, Ismaël butait du talon dans le gazon, trouant la terre de sa chaussure en silence.
Était-il fou ?
Parfois, il se le demandait. Les échanges de regards entre sa mère et sa psychiatre semblaient l’indiquer. Il n’y avait qu’à voir leur tête quand sa mère racontait qu’il écoutait la radio avec “une espèce de crainte”. Puis il se rappelait qu’il n’avait pas qu’un paquet de souvenirs à disposition. Il avait son couteau, sa sarbacane, le calendrier du bunker gravé dans le béton pour le prouver.
— Je te connais.
Ismaël avait vu l’ombre arriver, étendue sur le sol aux pieds de celle qui la provoquait. Il ne leva pas les yeux, continua de buter le talon contre la terre. La phrase suivante, en revanche, arracha son regard au gazon, et l’envoya se figer directement dans ceux de son interlocutrice :
— Je t’ai vu sortir du garage en pleurant, le jour où ils sont revenus…
Ismaël était suspendu aux lèvres de la fille, mais il avait un nœud au fond de la gorge, trop serré pour pouvoir répondre. Elle continua :
— Je t’ai vu avec ton vélo, ta brouette. Je crois que tu pleurais…
Baissant les yeux, elle dit enfin :
— Moi, je pleurais.
Ismaël prit le temps de la regarder. La jeune fille était un peu plus âgée qu’elle. Elle avait des yeux noirs et tristes, des doigts fins qu’elle tordait devant elles. Il vit des griffures blanches sur la peau de ses mains, elle avait pu se faire ça en tirant une corde, en ouvrant une boîte au couteau, en s’écorchant sur un bout de verre dans la terre. Elle avait une posture gênée, comme si elle avait cessé de grandir, comme si elle n’assumait pas sa stature de fille de quatorze ou quinze ans.
C’était une survivante, comme lui.
Certaines personnes peuvent vous changer la vie à un point tel que vous en pleurez d’émotion. C’était l’effet que Leila provoquait chez Ismaël. Il n’était plus seul. Il n’était pas fou. Tout cela, toutes ces années passées à errer pour survivre, avaient bel et bien existé.
Leila vivait quelques kilomètres plus loin, dans une maison, avec sa mère. La jeune fille était descendue à la cave un jour, pour remonter et découvrir un monde vide de tout, et surtout, de tout le monde. Comme Ismaël, elle avait survécu chez elle, puis dans sa rue, son quartier, et avait étendu ses zones de recherche de ressources au fur et à mesure, de plus en plus loin. Jusqu’à ce qu’elle s’aventure exactement là où Ismaël avait décidé d’aller.
— On aurait pu vivre tout ça et ne jamais se croiser, avait dit le jeune garçon.
Leila et Ismaël passèrent toutes les récréations à parler de leur expérience commune. Quiconque s’approchait d’eux les faisait automatiquement taire, ils n’avaient certainement pas envie de partager ce lourd secret avec d’autres. Pour encore être source de moqueries…
Un jour, Ismaël demanda à son amie si l’école n’était pas trop compliquée pour elle, en troisième. Elle répondit que non en riant. Plus tard, Il se trouva bête d’avoir posé cette question tant il réalisa à quel point Leila était intelligente.
Quand le garçon évoqua les crépitements dans le téléphone et la radio, au moment de la disparition et de la réapparition, elle parla de perturbations électromagnétiques, et des mots si longs enchaînés si naturellement l’impressionnèrent.
— Tu as toujours ton vélo ? lui demanda-t-elle, et Ismaël rougit en pensant aux roulettes qui y étaient encore attachées.
Même s’il avait honte, il avait surtout envie de savoir où Leila voulait en venir.
— Tu verras, lui répondit-elle. Je pourrais t’envoyer des photos, mais le mieux, c’est que tu les voies en vrai. Quel jour on est ?
— Mardi.
— Parfait, demain c’est mercredi. Viens jusqu’au bois à vélo, après l’école. Je t’attendrai à l’entrée.
On ne pouvait pas survivre seul au monde pendant quatre ans sans apprendre la discrétion. Âgé de huit ans à l’époque de la catastrophe, Ismaël avait dû apprendre à chasser pour survivre, un concept ancestral qui lui était revenu après un nombre important de jours de faim. Vite, à force de voir les oiseaux s’envoler à la moindre de ses approches, il avait compris qu’il lui faudrait ralentir le pas, le souffle, et tout autre mouvement. Le garçon le plus seul de son environnement allait devenir le plus silencieux.
Au retour de ses parents, Ismaël avait atteint tant de maîtrise dans le bruit de ses déplacements qu’il avait plusieurs fois fait sursauter sa mère, en apparaissant dans son dos. Aujourd’hui, quitter la maison sans se faire repérer, attraper son vélo à roulettes, et rouler jusqu’au bois lui semblait donc être un objectif plus qu’atteignable.
C’est donc en quelques minutes à peine, après avoir emporté son couteau, qu’Ismaël se retrouva à se laisser glisser dans la légère pente menant progressivement à l’entrée du bois.
Une route traversait les arbres, et à plusieurs endroits sur cette route, de petits renfoncements servaient de parking et de départ de sentiers. Ismaël suivit les instructions que Leila lui avait données, sans aucune crainte — il avait déjà fait tellement pire, seul.
Ismaël retrouva la silhouette fine et noire de son amie un peu plus loin, son vélo jaune entre les jambes, et elle lui fit signe de la suivre. Elle portait son sac à dos de l’école, elle n’avait pas dû rentrer chez elle avant de venir.
Ismaël rougit d’avoir encore de petites roues, mais Leila ne fit aucune remarque.
— Tu es prêt ? lui demanda-t-elle.
— Oui.
— Non, tu n’es pas prêt, le contredit Leila avant de commencer à pédaler.
Il ne leur fallut que quelques minutes à peine pour rejoindre l’endroit que Leila tenait tant à lui montrer. Elle avait d’abord suivi le sentier, puis avait bifurqué dans des orties qui, heureusement, pour la plupart, avaient déjà été couchées au sol par plusieurs passages. Cela n’empêcha pas Ismaël de se piquer les avant-bras, mais il en fallait plus pour le décourager.
— On y est, annonça Leila en descendant de selle.
Ismaël pédalait encore dans une montée entre les arbres. L’ascension était pénible. Le garçon voyait la silhouette de son amie comme si elle était debout au bord d’un précipice. Quand il parvint à la rejoindre, il réalisa qu’il avait tort.
Il n’y avait pas de relief naturel ici. Pas de falaise, pas de gouffre. Aux pieds de Leila, il y avait cependant un profond sillon, large d’une bonne quinzaine de mètres, long d’une cinquantaine, dans lequel des arbres morts étaient couchés, déracinés, et où quelques plantes avaient commencé à repousser.
On aurait dit que quelque chose d’immense s’était écrasé là, que sa vitesse s’était éteinte à l’impact avec le sol.
Leila ouvrit son sac et tendit à Ismaël un livre, dont la couverture était couverte de figures géométriques.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
Le livre s’ouvrit dans ses mains là où Leila avait laissé un marque-page. Des photos de taches dans le ciel, aux formes ovales et aux contours flous, apparaissaient sur le papier. Ismaël lut : “objet volant non identifié”.
— C’est ici qu’ils ont atterri, dit Leila en fixant l’ornière gigantesque qui crevait la forêt.
— Tu penses, dit Ismaël, que c’est ça qui a enlevé nos parents ?
— C’est une hypothèse, dit-elle, et Ismaël n’osa pas dire qu’il ne savait pas ce que cela signifiait.
Leila poursuivit :
— Cette trace immense, là, peut-être d’atterrissage… elle n’existait pas avant la catastrophe. Il y avait des arbres, ici, avant. J’y venais toujours avec ma mère, on y mettait deux transats, on écoutait les oiseaux…
Ismaël attendait une suite, mais aucun mot ne vint. Il réalisa que son amie s’était mise à pleurer. Lui qui l’avait toujours vue grande, pleine de force et d’intelligence, en fut d’autant plus perturbé. Le garçon lui posa une main sur le bras dans un bref contact, qu’il interrompit aussitôt. Il avait été suffisamment long pour que l’émotion passe entre eux, cependant. Leila calma ses pleurs et reprit :
— Ma mère ne vient plus ici. Depuis qu’elle est revenue, elle refuse de venir au bois. Et si je l’y traîne après avoir insisté des heures, impossible de la convaincre de venir ici. Elle refuse, comme si nous n’avions aucun souvenir ici.
— Moi, mes parents me parlent du passé comme si j’avais vécu avec eux, comme si on ne s’était jamais quittés, dit Ismaël.
— Il se passe quelque chose de très bizarre…
— Qu’est-ce qui se passe à ton avis ?
Leila se tourna vers son ami, le prit par les épaules. D’un regard profond dont elle avait le secret, elle lui dit solennellement :
— Je crois que ce ne sont pas nos parents. Je pense que ce sont des clones, des doubles de remplacement.
Ismaël n’avait jamais pédalé aussi vite. Il aurait pu tomber, se blesser, mais il n’en avait rien à faire. Tout ce qui comptait, c’était de rentrer, de vite rentrer à la maison.
Cette maison, c’était la sienne. Le théâtre de sa solitude, de sa vie d’adulte qui avait commencé trop tôt, puis qui s’était interrompue pour le ramener brusquement en enfance. Une nouvelle enfance, une nouvelle expérience de la solitude.
Mais qui était sur scène ?
Ismaël freina devant chez lui, abandonna son vélo sur le trottoir. Qui était cette femme, dans le garage, en train d’ajuster sa hauteur de selle ? Sa mère, ou peut-être pas sa mère, lui sourit quand il approcha. Un sourire joyeux, qui gardait en coin un peu d’inquiétude, la même qui la maquillait quand elle l’emmenait voir la psychiatre.
Ismaël ne parvint pas à réfléchir davantage. Essoufflé par sa course furieuse depuis l’entrée du bois, il se jeta dans les bras tendus vers lui et fondit en larmes.
Personne ne pouvait avoir cette odeur, avoir ces gestes, commettre cette étreinte précise avec tout cet amour. Cette femme, c’était sa mère, pas une copie, pas une imitation, c’était impossible. C’était bien elle, entière, humaine, terrienne. Elle n’était rien ni personne d’autre, Ismaël le savait, le sentait, il venait d’elle, il venait de ce ventre et l’explication de tout ce qui s’était passé se trouvait forcément ailleurs.
Sa mère pleurait de le voir pleurer, et essuya ses yeux quand il lui dit être fatigué.
— Papa va bientôt rentrer, lui dit-elle.
Puis après quelques secondes, alors qu’elle le tenait encore contre lui, elle dit :
— Ah ! Eh bien, le voilà…
Le bruit du moteur grandit dans le dos d’Ismaël, puis s’arrêta brusquement. Le garçon se retourna, fit un pas en avant, puis stoppa en voyant le visage de son père, qui venait de sortir de la voiture.
Il y avait sur ce visage de l’incompréhension, presque de la peur. Ismaël aurait voulu courir vers lui, mais la crainte qu’il identifiait en lui le retenait.
Ce n’est qu’à ce moment qu’Ismaël remarqua qu’il y avait quelqu’un d’autre à bord. Un quelqu’un qui ouvrit la portière passager, et descendit et la claqua dans un geste familier.
Derrière lui, sa mère poussa un cri. À côté de la voiture, debout près de son père, se tenait un autre Ismaël. C’était lui, exactement lui, debout là-bas, à le regarder droit dans les yeux.
Ce qui terrorisa Ismaël, tandis qu’il glissait la main dans sa poche, rassuré d’y sentir son couteau, ce fut le regard de son double. Un regard plein d’incompréhension. Le même, sans doute, que celui qu’il portait sur son visage.
Ismaël pensa à Leila.
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