Lorsque les armées de Mehmed II apparaissent devant les murailles de Constantinople au printemps 1453, elles ne font pas face à la capitale triomphante que l’on imagine souvent.
Depuis longtemps déjà, l’Empire romain d’Orient n’est plus que l’ombre de lui-même.
Pendant plus d’un millénaire, Constantinople avait pourtant défié presque tous ses ennemis. Goths, Perses, Avars, Bulgares, Arabes, Rus’, croisés : tous s’étaient heurtés à ses murailles, à sa richesse et à son extraordinaire capacité de résistance. Mais à la veille de sa chute, la situation est bien différente.
De rares voyageurs ont laissé le témoignage de ce qu’ils ont vu dans les dernières décennies de l’Empire. Parmi eux figure l’Espagnol Pedro Tafur, qui visite Constantinople en 1437. Son récit est saisissant. L’ancien cérémonial impérial est toujours observé avec minutie, mais il lui semble vide de sa substance. L’empereur conserve les apparences du pouvoir sans en posséder réellement les moyens. Tafur le compare presque à un évêque sans diocèse.
La ville elle-même porte les stigmates d’un long déclin.
Le grand sanctuaire marial des Blachernes est dans un état préoccupant. Le palais impérial voisin n’échappe pas à la décrépitude. En dehors de quelques quartiers encore actifs, le voyageur découvre une cité où de vastes espaces sont abandonnés, envahis par les jardins, les terrains vagues ou les ruines.
Même Sainte-Sophie, le monument le plus prestigieux de la chrétienté orientale, n’a plus l’éclat qui fit sa renommée. Nombre de ses richesses ont disparu depuis le sac de Constantinople par les croisés en 1204, événement dont l’Empire ne se remettra jamais complètement.
Comment une puissance qui avait dominé la Méditerranée orientale pendant des siècles a-t-elle pu en arriver là ? Le déclin est le résultat d’un long processus.
Pour les historiens, la date de 1071 constitue souvent un tournant symbolique. Cette année-là, l’empereur Romain IV est vaincu à Mantzikert par les Turcs seldjoukides. Les conséquences sont immenses : l’Anatolie, cœur démographique, militaire et fiscal de l’Empire, commence progressivement à lui échapper. Dans le même temps, les dernières possessions byzantines d’Italie disparaissent, ouvrant une nouvelle période de fragilité.
Les siècles suivants sont marqués par les guerres civiles, les conflits extérieurs et les difficultés économiques. Puis viennent les catastrophes démographiques. Comme le reste de l’Europe, l’Empire est durement frappé par la peste à partir de 1347.
Mais l’un des phénomènes les plus déterminants est sans doute économique.
À partir du XIIe siècle, puis plus encore après 1204, les grandes républiques maritimes italiennes prennent progressivement le contrôle du commerce méditerranéen. Venise et Gênes dominent désormais les routes commerciales, les ports et les échanges de la mer Noire à l’Orient.
Sur le long terme, leur puissance financière affaiblit profondément Byzance. Les richesses qui avaient autrefois alimenté Constantinople se déplacent progressivement vers les comptoirs italiens. L’Empire perd peu à peu sa capacité à financer ses armées et sa flotte.
Au XVe siècle, Constantinople n’est plus la métropole de plusieurs centaines de milliers d’habitants qu’elle fut autrefois. Les estimations varient, mais sa population se situe probablement entre 50 000 et 70 000 habitants. Son immense enceinte protège désormais une ville largement sous-peuplée.
Paradoxalement, cette période de déclin politique correspond aussi à un remarquable renouveau intellectuel.
Sous la dynastie des Paléologues, qui règne de 1261 à 1453, les érudits, théologiens, artistes et lettrés sont particulièrement actifs. L’aristocratie byzantine continue de financer les arts et les études. Jamais les savants grecs n’ont été aussi nombreux.
Lorsque Constantinople tombe finalement le 29 mai 1453, cette culture ne disparaît pas avec elle. De nombreux érudits gagnent l’Italie et l’Europe occidentale, emportant avec eux des manuscrits, des textes antiques et un savoir accumulé pendant des siècles. Leur influence contribue directement au développement de la Renaissance.
L’Empire romain d’Orient disparaît alors politiquement, mais son héritage continue de façonner durablement l’Europe.
Lorsque les Ottomans franchissent les murailles de Constantinople, ils ne prennent pas seulement une ville. Ils mettent fin à plus de onze siècles d’histoire impériale.
Mais ils héritent aussi d’un monde dont l’influence survivra longtemps à sa chute.
Toutes les informations proviennent de Jean-Claude Cheynet (cf. Pouvoir et contestations à Byzance et Empire byzantin, 2006) ainsi que de Béatrice Caseau (cf. Byzance : économie et société, 2007).
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