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Racines, Reliance & Révérence · Jun 19, 2025

Au-delà des cinq générations : qui sont nos ancêtres ?

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Hazel Volk · Racines, Reliance & Révérence

Après cinq années passées à accompagner dans la reliance aux ancêtres et la guérison des lignées, majoritairement des personnes d’origine française, d’Europe de l’Ouest, et parfois d’héritage nord-africain, j’ai vu combien notre vision du monde, à la fois matérialiste et à court terme, limite notre regard. Nous accumulons des faits, alignons des dates, retraçons des traumatismes sur cinq générations. Mais bien rarement imagine-t-on ce qui précède : les bouleversements culturels, les blessures systémiques, la beauté, la vitalité, et encore moins, la possibilité d’une relation vivante qui attend, quelque part plus en amont. Nous restons à la surface de ce que nous croyons déjà connaître. Mais les racines plongent bien plus profondément que tout génosociogramme ne saurait contenir.

Les personnes que j’accompagne, commencent souvent par nommer ce qui est blessé. La douleur transmise occupe le premier plan : violences familiales, abus, négligence, addiction, maladie, exil. Beaucoup parlent de femmes fortes mais réduites au silence, endurcies par une vie dans un monde qui ne les écoutait pas. Des femmes qui ont mis au monde enfant après enfant, élevé des familles dans l’adversité, porté des deuils en silence, et qui ont souvent vécu, puis disparu, sans avoir été vues.

On me parle aussi d’hommes qui, s’ils assuraient une sécurité matérielle, semblaient absents dans l’âme. Des hommes écrasés par des rôles qu’ils n’avaient pas choisis, par des rêves qu’ils n’avaient jamais osé vivre. Et encore, la peine brute, indicible, des guerres revient : les deux Guerres mondiales, celle d’Algérie, celle d’Indochine.

Ces guerres n’ont pas seulement brisé des corps et séparé des familles mais fracturé les âmes. Elles ont laissé derrière elles des générations de fantômes, non seulement dans les lignées, mais aussi dans la terre elle-même, où la mémoire habite encore le sol et les os. Des hommes, à la fois victimes et agents d’un système patriarcal, impérial, capitaliste, sont revenus des tranchées, des colonies, des usines, des mines, incapables de raconter ce qu’ils avaient enduré, ou infligé.

Le silence est devenu héritage. La violence, le contrôle : des tentatives désespérées pour gérer ce qui ne pouvait être apaisé.

Le colonialisme, dans mon propre pays, reste un fantôme tapi dans un coin1. Rarement nommé. Rarement affronté, mais toujours présent dans le champ subconscient de nos lignées.

En France, son poids reste souvent tu, en partie parce qu’il s’est déroulé « ailleurs ». Contrairement aux États-Unis ou à l’Australie, la violence impériale ne s’est pas imposée sur notre sol, du moins, pas de la même manière.

Les deux guerres mondiales ont, elles, profondément marqué le territoire. Les souvenirs se transmettent par les silences, les cauchemars, ou même la peur instinctive d’un avion qui passe trop bas. Des villages ont été détruits, traversés par la trahison, les règlements de compte, la honte ou la terreur. Cette mémoire est lourde, morcelée. Pourtant, elle s’est parfois vue absorbée dans un récit de résistance, de victoire, de libération. Ce que nous avons enduré est réel. Ce que nous avons infligé ailleurs, en revanche, reste souvent relégué aux marges de notre mémoire collective.

Nous avons été conquis, avant de devenir conquérants. Des Amériques à l’Afrique, de l’Indochine au Pacifique, nos grands-pères y ont participé, volontairement ou non souvent avec fierté, par loyauté, nécessité ou ambition. On évoque plus volontiers ce que nos ancêtres ont subi ou accompli avec fierté que ce qu’ils ont perpétué.

On nomme rarement l’histoire de l’esclavage, du travail forcé, ou les dynamiques de dépossession mises en œuvre dans les territoires sous domination française. Beaucoup voyagent encore vers les DOM-TOM, attiré·es par les eaux turquoise, sans conscience des rapports coloniaux toujours à l’œuvre sur ces terres.

Nos ancêtres ont, directement ou non, participé à l’effacement de langues, à la séparation d’enfants de leurs familles, à l’imposition d’un regard blanc, chrétien et patriarcal sur le monde. Ils ont pris part à la dépossession, au silence, à l’érosion de cultures enracinées depuis des millénaires.

Cette violence, encore visible aujourd’hui, témoigne autant d’une conquête extérieure que d’une fracture intérieure. Elle a semé la honte, le déni, un sentiment de supériorité, une dislocation spirituelle — autant d’échos toujours à l’œuvre dans nos lignées.

Et parfois, ce qui demande réparation, ce n’est pas seulement ce qui a été fait mais la manière dont nous avons appris à percevoir, nommer et réduire « l’autre ». Car l’ « autre », dans l’héritage colonial, n’est pas une simple altérité : c’est une figure construite, dévalorisée, assignée à l’infériorité. Cette vision du monde s’est transmise dans les récits, les silences, les regards. La réparer, c’est aussi changer de narration, retrouver une manière plus juste, plus humaine, de ré-entrer en relation.

Ce n’est pas seulement de l’Histoire. C’est de la mémoire. Non résolue. Transmise.
Et tant qu’une véritable réparation décoloniale n’est pas entreprise, non seulement dans le monde, mais dans le champ ancestral, en nous, ces blessures restent béantes.

Ces ancêtres récents, ceux dont on connaît encore les noms, ne portent qu’une partie de l’histoire. Mais leurs silences s’accumulent : peines tues, regrets, culpabilité, peurs, confusion. Nous les portons dans nos corps comme des courants sans nom, des brumes dans l’âme. Car les racines sont restées en friche.

Et sous ces silences se cache une fracture plus ancienne encore : la perte de la mémoire ancestrale.

En Europe, des siècles de persécutions religieuses, d’inquisitions et de guerres ont arraché les fils du lien. Les chasses aux sorcières n’ont pas seulement été des actes de misogynie ; elles ont rompu l’accès au savoir intuitif, à l’intimité avec la Terre, aux femmes qui transmettaient leur sagesse à travers les naissances, les plantes, les rêves, les morts depuis la nuit des temps. La mémoire d’avoir été pourchassées, brûlées, vit encore dans nos systèmes nerveux, ce que l’on appelle aujourd’hui la « blessure de la sorcière ». Elle murmure la peur d’être vue, la peur de parler trop fort, la peur de faire confiance à notre propre savoir. Elle se manifeste dans notre désir de créer librement, et dans cette partie de nous qui attend encore l’autorisation.

Puis le rationalisme est venu renforcer la séparation. On a glorifié ce qui se mesure, au détriment du mystère. Le contrôle a remplacé la communion. L’esprit a dominé le corps. Le naturel, le spirituel, le relationnel ont été marginalisés. Le monde n’a plus été perçu comme une toile vivante de relations, mais comme un système à classer, posséder, exploiter, au nom du Progrès.

Ce progrès est devenu la justification de la conquête, de la conversion, de l’extraction, de l’effacement. Et dans cette course en avant, nous avons oublié de regarder en arrière. Nous avons oublié ce que signifie appartenir.

La différence est devenue hiérarchie. L’homme blanc, chrétien, « civilisé » ainsi que la femme, est devenu la norme du vrai, du juste, du puissant. La colonisation des terres s’est reflétée dans celle des esprits. Dans ce basculement fondé sur la séparation, la peur et la domination, nous avons perdu tout un mode d’être au monde. Mais le rationalisme n’a fait que figer une fracture plus ancienne.

Depuis la conquête romaine il y a deux mille ans, jusqu’aux flammes inquisitoriales, de la domination coloniale au capitalisme industriel, un même fil traverse l’histoire : nos lignées ont été arrachées à la Terre. Déracinées.

Et une fois coupés de la terre, de nos lignées, du sens sacré de la Vie, nous devenons vulnérables à la peur, à la manipulation, à la radicalisation, à la violence, au désespoir.

La rupture d’une identité collective fondée sur le territoire, amorcée dès le Néolithique, n’a pas seulement blessé nos âmes. Elle a préparé le terrain à la destruction écologique que nous connaissons aujourd’hui. Car quand on oublie que la Terre est vivante, on oublie qu’on lui appartient. Cette nostalgie sourde vit souvent sous le seuil de la conscience. Mais elle agit comme une faim de l’âme, un manque d’appartenance qu’aucun produit de consommation, aucune distraction temporaire, ni aucune réussite moderne ne pourra jamais combler.

Mais avant ce passage trouble, boueux de notre rivière ancestrale, il y eut d’autres ancêtres. Ceux qui ont vécu avant la colonisation, avant la religion organisée, avant l’État-nation.

Pendant des millénaires, à travers l’Europe, des cultures animistes enracinées ont prospéré. Elles étaient diverses, complexes, profondément relationnelles.

Elles vivaient en dialogue constant avec le monde vivant qui les entourait. Leurs langues et leurs pratiques naissaient de relations réciproques avec la forêt, la pierre, la source, l’étoile. Elles honoraient le sanglier et le lièvre, faisaient des offrandes aux sources des rivières, écoutaient la terre comme une enseignante, non par superstition, mais par respect, par réciprocité, par appartenance. Elles étaient ancrées dans un cosmos vivant et rempli de sens, où chacun connaissait sa place, son rôle, son identité.

Les ancêtres faisaient encore partie du village. Les morts étaient honorés. Le dialogue n’avait jamais été coupé. On parlait avec révérence de celles et ceux qui revenaient par les nouveau-nés, poursuivant le cycle de la vie, de la mort, et de la renaissance.

Ils avaient, comme nous, leurs failles. Mais ils savaient qu’un être qui chute touche le tissage tout entier. Alors, ils se rassemblaient. Ils offraient une chant au lieu d’un exil, une main tendue au lieu d’un jugement.

La guérison était collective. Le chagrin était traversé dans le rituel, par les lamentations, les battements de tambours, les veillées silencieuses, pour que les morts trouvent leur chemin, et que la peine ne se cristallisent pas dans une seule poitrine. Le mystère n’était pas à craindre.

Mais avec le temps, la doctrine a remplacé le mythe. La Terre est devenue propriété. Le corps, péché. La femme, danger. L’autre, ennemi. Le passé, honte. Et les ancêtres ont été oubliés. Mais la mémoire n’est pas perdue, elle est enfouie. Les ancêtres ne sont pas partis, ils attendent.

Leurs os reposent encore sous nos pieds. Leurs chants résonnent dans les contes populaires, dans les noms des rivières, dans la médecine des plantes qui jadis nous nourrissaient et nous soignaient. La terre pulse encore de leur savoir. Et ils attendent que nous les écoutions à nouveau.

Nous pensons souvent que le traumatisme commence avec une guerre, un père abusif ou une mère absente. Mais ce ne sont que des symptômes.

La racine, c’est la déconnexion de la Terre, des ancêtres, de la trame sacrée du Vivant.

Il nous faut remonter, en amont. Non pour fuir, mais pour comprendre. Pour cesser de répéter les récits qui blessent. Pour nous souvenir que nous descendons aussi de la beauté, de la créativité, de la révérence, de l’intelligence ancrée dans la Terre.

Avant d’être humaines, notre lignée ont pris de multiples formes : L’animal, le microbe, l’élément. Nous portons ces sagesses. Nous sommes la Terre qui se souvient d’elle-même.

En temps d’effondrement social et écologique, ces récits anciens ne sont pas de simples vestiges, ils sont essentiels. Nous ne pouvons guérir les générations récentes sans prendre soin des eaux profondes dont elles sont issues.

Il y a un trop-plein de chagrin non exprimé, de morts non pleurés, de violences non digérées. Notre tâche n’est pas seulement de panser les blessures familiales, mais de raviver la mémoire culturelle, d’accompagner les morts souffrants, de nettoyer les eaux troubles, de libérer le passage pour que bénédictions et savoirs intacts puissent à nouveau descendre jusqu’à nous.

Guérir, ce n’est pas seulement lâcher prise. C’est réparer. C’est restaurer.
Ce n’est pas revenir à un passé idéalisé, mais se souvenir, avec rigueur, de ce que signifie être humain·e, relié·e, enraciné·e, responsable.

Êtes-vous prêt·e à rencontrer les histoires derrière la douleur ?
Entendez-vous les voix qui murmurent encore à travers vos os ?
Sentez-vous le fil sacré qui, en vérité, ne s’est jamais perdu ?

Le passé n’est pas derrière nous.
Il est en nous.
Sous nos pieds.
Au-dessus de nos têtes.
Et il est vivant.

1

Note personnelle :
J’écris depuis la perspective d’une Française ayant vécu et travaillé de nombreuses années sur des terres colonisées — d’abord en Australie, puis au Canada.
C’est là, loin de mon lieu de naissance, que j’ai commencé à ressentir pleinement les effets encore vifs de la colonisation. Jusqu’alors, je n’en avais jamais mesuré toute la portée. Être confrontée à ces réalités vécues a profondément bouleversé ma compréhension de l’histoire, des lignées, et des chemins de guérison — à la fois personnels et collectifs.

Bien que je travaille principalement avec des personnes issues du contexte français, et que je m’adresse à celles et ceux façonné·es par cette culture dans toute sa complexité, je ne parle au nom de personne, et ne prétends connaître l’histoire de quiconque.
Je suis le fil de mes propres ancêtres — les os qui résonnent dans ma terre d’origine et qui m’appellent à faire ce travail.
Et si les formes de rupture et les voies de réparation varient selon les cultures, la blessure racine — la perte du lien à la terre, à la lignée, au sacré — me semble, hélas, universelle.

Je n’offre pas ce travail en tant qu’experte, mais comme une personne en pratique vivante.
Une écouteuse. Une apprentie de la mémoire. Une témoin de ce qui cherche à se rappeler à nous.

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Read the original on hazelmarievolk.substack.com

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