RSS Amplifier

Racines, Reliance & Révérence · Jan 12, 2026

Anti-suprématie vs Gatekeeping

0
Sign in to vote or save

Hazel Volk · Racines, Reliance & Révérence

Issue de culture française, ayant vécu dans le désert australien et aujourd’hui installée au Canada, je me trouve souvent en lisière. J’apprends et je désapprends en permanence, en essayant de comprendre comment la culture, l’histoire et les traumatismes (personnels, familiaux et systémiques) vivent dans mon corps, mon esprit et mes réflexes. Mon travail de guérison ancestrale et mes études sur l’approche sensible du trauma m’ont montré à quel point il est facile, même avec les meilleures intentions, de reproduire les schémas mêmes que je cherche à déconstruire.

La décolonisation et les luttes de libération ne concernent pas seulement les systèmes « à l’extérieur » ; elles concernent aussi les systèmes nerveux « à l’intérieur ».

Je reviens souvent à cette réflexion : les stratégies de survie qui ont façonné la colonisation (le contrôle, la certitude, la domination) continuent de circuler en nous, surtout lorsque la honte ou la peur sont activées. La honte et la culpabilité peuvent facilement se déguiser en vertu.

Dans les milieux de la justice sociale et de la spiritualité, j’observe régulièrement des personnes blanches (moi comprise, parfois) glisser vers des rôles de gatekeepers1 : défendre, traduire ou parler au nom de celleux que le système blesse ou opprime. L’intention peut être sincère, mais lorsque notre propre deuil ancestral, notre culpabilité (face à nos privilèges) ou nos traumatismes ne sont pas reconnus, cette énergie se projette souvent vers l’extérieur. Elle peut prendre la forme de sermons, de corrections ou de mises à l’index d’autres personnes blanches, plutôt que de nourrir une solidarité réelle, ancrée dans l’humilité et la relation.

C’est là que la domination morale remplace la domination structurelle, et que le contrôle devient une nouvelle forme de sécurité intérieure. Sans en avoir conscience, nous risquons alors de recréer les dynamiques mêmes que nous cherchons à démanteler.

D’où cette question, pour celleux qui parlent de justice sociale et de libération : quelle part de moi parle ici ? Celle qui cherche la relation, ou celle qui cherche à contrôler ?

Lorsqu’une personne blanche s’érige en porte-parole ou garante de la justice pour des personnes racisées ou marginalisées, sa posture peut, sans qu’elle s’en rende compte, glisser vers le sauveurisme, une manière subtile de se recentrer sur soi. Cela devient « je vais rappeler mes semblables à l’ordre » au lieu de « j’apprends à vivre dans des relations justes.»

Sous la surface, beaucoup de descendant·es de colons portent une honte héritée (ou une culpabilité ancestrale) en parallèle de leurs privilèges. Au lieu de transformer cette honte en l’honorant par le deuil, l’humilité et la réparation, nos systèmes nerveux basculent vers le contrôle, la performance morale ou la domination intellectuelle. Je vois cela comme une sorte de contournement « trauma-sensible » : se dire anti-suprémaciste tout en continuant à fonctionner depuis une physiologie de domination. C’est la mémoire corporelle de l’archétype du colonisateur : le contrôle perçu comme sécurité, la droiture morale comme régulation.

Ainsi, même en parlant de démanteler la suprématie, nous risquons de la rejouer sans nous en rendre compte : par le jugement, la tokenisation ou en divisant le monde entre les « bons » et les « mauvais ».

 Agir avec intégrité ne naît pas de la culpabilité. Cela naît d’une présence ancrée. Cela nous demande d’apprendre à ressentir notre inconfort plutôt que de le projeter sur les autres, et de remplacer l’impulsion de contrôler par le courage de ressentir et d’entrer en relation.

Parce que l’expérience du privilège ou de l’oppression n’est pas la même pour tout le monde. Oui, être « blanc·he » confère un avantage social dans un monde racialisé, c’est indéniable. Mais la blanchité recouvre aussi une immense diversité : des réalités de classe, des situations de handicap, des traumatismes intergénérationnels, et la solitude de l’hyper-individualisme liée à la rupture avec la terre et les cultures.

Si nous voulons un véritable changement et une solidarité réelle, nous avons besoin de nuance. D’un regard intersectionnel qui ne réduit pas les vies des gens et ne prétend pas connaître leur histoire de l’extérieur.

C’est là que la compréhension du trauma approfondit le travail de justice sociale. Elle m’aide à voir que ce qui ressemble à de la domination, de l’effondrement ou du contrôle moral est souvent un système nerveux qui cherche à se sentir en sécurité. Le nommer n’excuse pas les torts, mais ouvre une autre voie : une voie où la réparation est possible sans humiliation, et où la responsabilité n’exige pas l’effacement.

Au fond, ce travail ne consiste pas à être « les bons ». Il consiste à devenir des personnes capables de rester présentes face à des vérités multiples, au deuil et à la différence, sans se détourner et sans se retourner les unes contre les autres.

  1. Que ressent mon corps en ce moment : ouvert et curieux, ou tendu et sur la défensive ?

  2. Quand je parle de justice ou de pouvoir, suis-je ancré·e dans la relation (état ventral vagal, pour celleux qui connaissent le langage du système nerveux) ou dans l’urgence et la peur (sympathique ou dorsal) ?

  3. Est-ce que je me sens assez en sécurité pour faire une pause et écouter, ou ai-je besoin d’agir ou de parler pour soulager un inconfort intérieur ?

  4. Quand je corrige ou enseigne, quels besoins se cachent sous la surface : relation, protection… ou contrôle ?

  5. Est-ce que j’associe le fait d’avoir « raison » au fait d’être en sécurité ou digne ?

  6. Face à la complexité ou à l’ambiguïté, puis-je rester dans le non-savoir, ou est-ce que je me précipite pour réparer ou définir ?

  7. Est-ce que je confonds clarté morale et régulation du système nerveux ?

  8. Comment réagis-je au désaccord ou à la critique : curiosité, retrait ou domination ?

  9. Est-ce que je cherche inconsciemment une hiérarchie (enseignant·e–élève, bien–mal, éveillé·e–non-éveillé·e) pour me sentir orienté·e ou en sécurité ?

  10. Quand je suis en position d’influence, est-ce que je laisse de la place à l’agencéité des autres, ou est-ce que je « gatekeep » sans m’en rendre compte ?

  11. Comment est-ce que je tiens le pouvoir : comme un pouvoir sur, ou comme une responsabilité avec ?

  12. À quels moments réprime‑je ma vérité, mon intuition ou ma colère pour préserver l’appartenance ou éviter le conflit ?

  13. Est-ce que je confonds calme et sécurité, ou conformité et paix ?

  14. Est-ce que je performe l’harmonie tout en portant, sous la surface, du ressentiment, de la fatigue ou du deuil ?

  15. Comment savoir si je suis dans l’apaisement des autres ou dans un choix sincère de compassion ?

  16. Quand la honte surgit (privilège, erreurs ou torts causés), est-ce que je m’effondre, j’attaque ou je reste présent·e et curieux·se ?

  17. Puis-je distinguer culpabilité qui appelle à réparer et honte qui me fige ?

  18. Est-ce que j’utilise inconsciemment ma « bonté » ou mon engagement militant pour gérer la honte ou la culpabilité plutôt que pour l’intégrer ?

1

Gatekeeping (pas d’équivalent direct en français) : Posture défensive, souvent inconsciente, qui consiste à surveiller, corriger ou filtrer les autres pour se sentir en sécurité, moralement « juste » ou en contrôle. Elle revient à décider qui peut parler, agir ou être légitime dans un espace (militant, culturel, spirituel ou communautaire), souvent au nom de la protection, mais au détriment de la relation et d’une solidarité réelle.

Exemple (contexte colonial) :
Dans certains contextes coloniaux, le gatekeeping apparaît lorsque des personnes blanches parlent à la place des personnes concernées (autochtones, etc.) et contrôlent l’accès aux relations ou à l’information. Même présenté comme protecteur, cela peut reproduire des dynamiques de contrôle et de dépossession de l’agencéité.

Aucun post

Read the original on hazelmarievolk.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.