J’ai terminé hier L’âge expérimental, d’Erri De Luca et Ines de la Fressange. Il est paru en italien fin 2024. J’attendais sa traduction française depuis un an et demi. Engagé « sur le haut plateau des soixante-dix ans », l’écrivain napolitain y livre ses réflexions sur la vieillesse, ponctuées d’observations d’Ines de la Fressange, son amie et admiratrice, un peu plus jeune (lui a 76 ans, elle en a 69).
L’ouvrage fait 120 pages, il est léger, illustré de photos magnifiques d’Erri à la montagne – son but dans la vie est de parvenir à entretenir son organisme pour pouvoir continuer de pratiquer l’escalade en solo (sans aucune protection). Je sentais que ce serait une parfaite lecture pour un 15 août, et ce fut le cas.
Erri De Luca démarre avec une image forte : « Selon un dicton, la vie d’un homme dure autant que celle de trois chevaux. Depuis quelques années, je suis sur le dos du troisième. » Sur le premier nous galopons, sur le deuxième nous trottons, sur le troisième nous allons au pas.
Cette idée m’a plu. Je ne pense pas qu’il faille que nos trois vies soient de durée égale. Le changement de cheval dépend de l’histoire de chacun. Lui raconte par exemple qu’il est descendu du premier après avoir passé un an en Tanzanie, où des fièvres paludéennes ont durement éprouvé son corps.
Sur quel cheval suis-je aujourd’hui ? Je chevauche le deuxième. Mon cancer du sein m’a éjectée du premier. Je me suis relevée, le corps différent. J’ai enfourché le second avec une conscience aiguë de la relation à ma monture. On avance ensemble, dans une forme d’alliance que je ne connaissais pas auparavant.
Erri De Luca explique qu’être sur le dos du troisième cheval est un âge expérimental. « J’ai l’étrange sensation que personne n’a été vieux avant moi. La vieillesse de ceux qui m’ont précédé ne me sert pas de modèle et ne me prépare à rien. Lorsqu’elle arrive, c’est la première fois pour le corps de chacun. » Je comprends, même s’il me semble que l’on peut dire cela de tous les âges de la vie. Nous avons besoin d’expérimenter chaque étape par nous-mêmes. J’ai beau expliquer la vie à mon ado, lui est convaincu d’être le premier à ressentir ce qu’il ressent. Et d’une certaine façon, c’est vrai : personne n’est à sa place. Nous traversons la vie en débutants.
Erri De Luca nous rappelle toutefois un élément fondamental que notre époque tend à nous faire oublier : nous sommes les héritiers d’une très longue histoire humaine. « J’habite un animal préhistorique mis à l’épreuve et sélectionné par dix mille générations, écrit-il. Il a été testé par toutes les catastrophes, il s’est adapté à tous les climats, des déserts aux glaciers. »
Homo sapiens, l’humain moderne, existe depuis 300 000 ans. Ce repère m’aide à relativiser les injonctions contemporaines, tout ce que nous devrions faire ou ne pas faire pour préserver notre santé. Notre « vieille et mystérieuse machine », comme la désigne Erri, a su s’adapter à tant de bouleversements que je peux lui faire confiance. Elle en a vu d’autres ! Ce n’est pas parce que je ne mange pas bio tous les jours qu’elle va s’arrêter.

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