J’entends des pluies
De l’eau coule de la nuit en vapeur d’ombres sur l’été finissant. Un chat sur un balcon essore des miaulements dans un pot de fleurs. J’entends des pluies qui n’arrivent pas à tomber des nuages.
Les satisfactions que j'ai cherchées pour combler une vie, un vide, une nostalgie et que j'ai obtenues ont réussi parfois, mais si peu, à masquer le malaise existentiel. [ Eugène Ionesco ]
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De l’eau coule de la nuit en vapeur d’ombres sur l’été finissant. Un chat sur un balcon essore des miaulements dans un pot de fleurs. J’entends des pluies qui n’arrivent pas à tomber des nuages.
Dans l’assiette, la peau des fruits flétrit sous la lumière. Une chair de pêche, un frisson d’abricot, hier encore fiers de l’été, les voilà tout ratatinés par l’affliction sans nom du temps qui a passé.
Je cherche un signe dans la maison qui tirerait le silence de mon poing. La vibration vient de la fenêtre, pleine du sommeil des autres. Un éclat rôde sur la vitre : un regard sur la ville, j’ouvre la main.
Des rires s’échappent d’une fenêtre, rire de si bon bonheur alors qu’il n’est pas huit heures : ce n’est pas donné à tout le monde. Le jour a encore des marques sur les joues, la bouche sèche. Le chemin vers le café est tortueux, mais des gens à la fenêtre rient. Un bon jour à ne rien faire d’autre qu’écouter.
Je déjeune d’une tomate et d’un bout de fromage, accoudé à la table. Sans bouger, une pensée folle se met à courir de ma main qui tient le morceau de fromage à l’assiette où se trouve la tomate, par des chemins aléatoires et métaphysiques sur le sens de la vie, la courbure du temps et mon inaptitude au monde. Je vais reprendre un verre de vin.
L’arbre a baissé ses branches, un regret de saison. À qui veut l’entendre, il soigne sa désolation de n’être qu’un arbre sans foi ni raison, planté dans le cul de la rue, entre une poubelle et l’église où le cureton fait son sermon.
La rue tenait son rôle de rue. Celui de faire circuler les gens dans un ordre que l’on aurait pu croire aléatoire alors que la rue calculait tous les déplacements. La preuve en était que les accidents de piétons étaient très rares. Même serrés sur les trottoirs, face à face et en marche avant, chacun savait ce qu’il devait faire : descendre ou monter au bon moment pour éviter son congénère, sans…
Alors que la Terre tourne sur elle-même à une vitesse qui défie l’entendement, qu’elle a parcouru des milliers de kilomètres autour du Soleil le temps d’écrire ces lignes, que la Voie lactée se déplace dans l’univers avec d’autres galaxies tout aussi véloces, eh bien, le pêcheur à la ligne près du lac où je me trouve, lui, n’a pas bougé un cil depuis presque deux heures.
Midi, quelque chose se pose sur le balcon. Un temps mal défini, quelque chose d’un effort sans récolte, d’une perte sans regret, un calme qui n’a plus peur ni de la tempête ni du soleil. Est-ce cela, la paix ?
Trois garçons en vacances consciencieusement bullent sur les marches de l’école, pour narguer le temps, étaler leur été et les clopes à rouler. Trois garçons, tout sourire, pleins de l’ennui qui forme les poètes, me dévisagent sur mon passage : — Eh, vous, vous êtes prof de maths ! — Non, j’aurais aimé. — Prof de géo, je suis sûr ! — Non plus ! — Prof de quoi ? — Mais je ne suis pas prof ! —…
Dimanche est ovale, je ne sais pourquoi, je le vois former un œuf Un œuf plein des bruits du dimanche : de la vaisselle s’entrechoque dans un évier ou un placard, un bavardage dans la rue s’éteint de lui-même, un bébé pleure puis rit, le ronronnement du frigidaire répond au loin à une rumeur d’autos, — le silence est là pour écaler les vides. Le tout se tient bien serré dans la tête, comme si…
Au comptoir, un homme seul devant sa chope de bière décortique la vie. Les bulles remontent, élargissent ses yeux et la plaie des remords. Chaque seconde tombe sur le zinc puis dans son gosier, comme un espoir qui meurt.
Les étoiles sont sur le toit ; par la fenêtre je les vois ravir au bleu finissant leur place de choix. Une à une — vapeurs dans le presque noir, puis grains de sel dans la soupe du soir —, elles s’allument, les stars de la mélancolie, tôt ou tard, finiront par dévisser la tête des rêveurs.
Bien sûr, il y a la lumière qui danse dans les arbres, le reflet de l’eau mêlée au soleil, le bassin d’eau verte, des enfants rouges qui jettent de la mie de pain aux canards. Mais, il y a des manques dans l’éclairage, des petites plaies à la surface. Le temps circule mal entre les lueurs, les couleurs n’ont pas d’épaisseur, le cliché manque de sincérité comme une photo trop instagrammée.