Bonjour et bienvenue,
Je vous ai promis, en début de semaine, de rebondir sur ma relation très personnelle avec Cuba et sa révolution et d’envisager le futur de l’île sous un angle qui parte de sa composition démographique et culturelle d’aujourd’hui.
Je tiens parole mais tel scénario n’est pas le seul possible.
Commençons par un état très succinct de la situation :
Cuba n’a plus de pétrole et doit ralentir toutes ses activités.
La Maison Blanche a montré à Caracas qu’elle pouvait laisser un régime dictatorial en place pourvu qu’il obéisse et qu’il paye.
Si le Vénézuéla a du pétrole. Cuba a le quart des ressources de nickel du monde + des plages dont les entrepreneurs immobiliers savent quoi faire.
Dans un tel contexte je vois trois scénarios possibles avec des variantes que la réalité saura inventer à mesure que la situation évolue :
Trump garde l’appareil de sécurité en le menaçant de destruction massive s’il ne fait pas ce qu’il veut en échange de sérieux avantages économiques.
Les plus hauts dirigeants refusent toute concession et s’exposent à l’élimination.
La souplesse propre au métissage cubain se fait entendre.
VlaDarcy parce qu’il se ferait sous l’égide des services de sécurité (en l’occurence les forces armées) comme dans la Russie de Vladimir Poutine, tout en gardant le système autoritaire en place, comme au Vénézuéla avec Delcy Rodriguez, l’ancienne vice-présidente.
Les Forces armées révolutionnaires (FAR) cubaines ont le pays bien en main, militairement (nombre de leur officiers âgés ont participé à nombre de guerres un peu partout dans le monde) ainsi qu’économiquement grâce au Grupo de Administración Empresarial (Gaesa) qui contrôle entre 50% et 70% de l’économie locale (infrastructures, certains commerces, flux financiers des expatriés, devises etc.).
Elles gardent officiellement les rênes du pays et le gèrent sous tutelle de Washington. La corruption bénéficie aux deux parties.
Probabilité - La plus haute. Déjà testé, c’est le plus simple, celui qui demande le moins d’imagination et représente le moindre coût relatif. Reste à savoir à quelle démonstration de force les US devront se livrer pour se faire entendre. Elle sera sans doute nécessaire mais, limite importante, la communauté cubaine de Miami tolèrerait mal un traitement « à la Gaza » de l’île dont elle espère bien récupérer quelque chose.
Le premier occident, l’européo-méditerranéen, connaît le sacrifice des juifs qui, assiégés par les Romains dans leur place forte de Massada se sont suicidés collectivement en se jetant du haut de leur forteresse en l’an 73.
Le tiers occident - l’Amérique Latine - a connu plusieurs drames comparables dont on parle moins tant le récit dominant est celui des conquistadores. Les premiers ont eu lieu à Cuba au tout début de la conquête quand les Taïnos de l’île ont refusé de se soumettre.
Le plus connu a eu lieu au Sumidero (donner la trad) au sud du Mexique en l’an 1528 lorsque les Mayas Soctones, encerclés par les Espagnols de Diego de Mazariegos, se sont jetés dans le vide plutôt que de se rendre. Mythe et réalité se mélangent mais le fait est indiscuté. Il a tellement marqué les esprits qu’il figure au centre de l’écu officiel de l’actuel État du Chiapas aujourd’hui.
Probabilité - Faible mais pas inexistante. Les descendants d’Espagnols qui gouvernent encore le pays comme Raúl Castro qui vient de Galice et le général Álvaro López Miera, Ministre des FAR et fils de Républicains espagnols ont fait preuve d’un manque de souplesse totale. Ils savent ce qui les attend en cas de renversement. Une mort digne couronnerait de façon honorable leur place dans l’histoire au cri d’un « Patria o muerte » dont le premier terme aurait disparu.
Mon ami Jorge Castañeda, ancien Ministre des Affaires Étrangères du Mexique et grand connaisseur de la révolution cubaine, note la participation du fils de Raúl Castro dans les négociations en cours. L’intransigeance des fondateurs saura se faire entendre. Si tel est le cas, il faudra plus qu’un coup de main des troupes états-uniennes. Les « dommages collatéraux » seront considérables.
C’est peut-être le moins probable, mais sûrement le plus intéressant.
Il part d’une question trop rarement posée, celle de la composition ethnique et de la culture des Cubains. « Au centre de la problématique cubaine, la question noire est une blessure ouverte » ai-je écrit dans Le Monde Diplomatique en 1992. C’est toujours le cas.
Si vous regardez attentivement les récentes photos prises par Lucien Lung et publiées dans Le Monde, vous constaterez qu’on n’y voit pratiquement aucune personne susceptible d’être considérée, dans les États-Unis de Marco Rubio et Donald Trump, comme « blanche », c’est-à-dire sans la moindre goutte de sans noir.
Leur ADN le confirme.
Une étude réalisée en 2013 sur 531 personnes de plus de 65 ans a montré qu’en moyenne, parmi ceux qui avaient la peau « noire », 49% de leurs gènes étaient d’origine africaine et 45% d’origine européenne. Chez ceux dont la peau était couleur « métisse », les proportions étaient de 28% et 64%, en moyenne, alors que pour les peaux « blanches » elle était de 6% et 91% en moyenne. Conclusion, même les blancs sont noirs ou, plus exactement, tous sont métis.
Au risque d’être excessivement simplificateur je dirai que la question de la race dans les Caraïbes est passée par trois étapes : l’asservissement racisé dans la plantation, la revendication de l’identité noire (avec Aimé Césaire côté francophone) puis la découverte de la réalité métisse et de sa dynamique « créolisante »(avec Édouard Glissant).
En termes simples, les métis des caraïbes, outre leur sang mêlé ont une façon d’être bien à eux forgée dans la lutte pour survivre depuis des siècles.
Un « truc » poétiquement racontée par Antonio Benitez Rojo, (1931-2005) sans doute l’intellectuel le plus remarquable de sa génération, dans son livre La Isla que se repite: el Caribe y la perspectiva posmoderna (L’île qui se répète: Les Caraïbes et la perspective postmoderne, non traduit en français).
Il en a la révélation un après-midi d’Octobre 1962, en pleine crise des fusées. Les enfants de son quartier ont été évacués. Un silence grave plane sur la ville quand il voit « deux vieilles noires passer d’une certaine façon (de cierta manera) sous [son] balcon ».
Un terme insaisissable, mais le seul qui rende compte de ce moment encore unique dans l’histoire : « Il m’est impossible de décrire cette « certaine manière » ; je dirai seulement qu’il y avait une poussière dorée et ancienne entre leurs jambes noueuses, une odeur de basilic et de menthe dans leurs vêtements, une sagesse domestique, presque culinaire, dans leurs gestes et dans leur bavardage ». Cette vision, raconte-t-il, lui fit comprendre instantanément que l’apocalypse n’était pas pour ce jour-là. Une telle notion « n’existe pas dans la culture caribéenne. Les propositions de crime et de châtiment, de la bourse ou la vie, de la patrie ou de la mort, n’ont rien à voir avec [nous] ; il s’agit de propositions occidentales [...] que les Caraïbes ne partagent qu’en termes déclamatoires, ou plutôt en termes de lecture superficielle. […] La plantation de fusées semée à Cuba était une machine russe ; mais ni la mer ni les rivières ne l’étaient. » Dans toute autre partie du monde, précise-t-il, une telle crise aurait entraîné la destruction de l’île et son retour à l’âge de pierre pour ses habitants.
Probabilité - Faible. Elle passe essentiellement par une prise de conscience et une volonté des cadres les plus jeunes des FAR, aussi noirs (ou métis) que la population. Les Afro-Cubains ont participé de toutes les insurrections anti-coloniales et anti impérialistes depuis le début du XIXème siècle et se sont toujours vus reléguer au deuxième plan après la victoire.
Je ne dispose d’informations récentes ni sur leurs sentiments, ni sur leurs positions hiérarchiques au sein des forces armées, mais suis convaincu qu’ils y occupent assez de postes de commandement pour lancer un coup « noir », « métis » ou comme ils voudront l’appeler.
J’ignore s’ils y pensent, s’ils le veulent.
Mais ils représentent une source d’énergie encore disponible. Pas totalement libérée.
La voie des Castro a échoué. Peut-être parce qu’elle était encore trop blanche.
La flexibilité se trouve pourtant au coeur de la culture cubaine habituée à négocier « de cierta manera » avec beaucoup plus puissants qu’eux. Il en faut beaucoup aujourd’hui pour sauver le droit de se révolter face à des réalités changeantes mais toujours adverses.
Et si vous voulez - sans trop d’illusion - vous en faire une idée joyeuse, et clairement contestataire, pensez à Bad Bunny au Super Bowl, à la réaction de Trump et à son impuissance…

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