Bienvenue dans cette 9e édition d’Espaces de possibles !
Une newsletter écrite avec 🧡 pour déployer tout votre potentiel grâce à des espaces et expériences bien pensés.
Si vous venez de nous rejoindre, je suis Olivia Rolin, designer d’espaces et d’expériences d’apprentissage. J’ai fondé le studio Harmonic Fabrik pour donner vie à des espaces qui soient réellement propices à l’apprentissage et au développement de la pensée.
Dans cette édition, je me suis penchée sur un sujet qui fait couler beaucoup d’encre en matière d’apprentissage : la concentration. Je vous propose de découvrir comment l’espace peut être soutenant, quand il n’est pas réduit au silence.
Bonne exploration !
Quand on me demande comment aménager des espaces qui permettent de mieux se concentrer, je suis souvent confrontée à un a priori très fort : le silence serait un ingrédient essentiel pour parvenir à se concentrer.
Personnellement, le réel m’a souvent montré l’inverse… J’aime travailler avec de la musique, et vous l’avez sans doute déjà vécu aussi : ce n’est pas parce que l’on se retrouve seul dans une pièce que l’on arrive forcément à se concentrer sur sa tâche.
Avouons-le, le silence porte en lui quelques élans de vérité, mais il masque à mon sens les réels mécanismes au cœur de la concentration. Pour y voir plus clair, je vous propose de commencer abordant la concentration sous un autre angle : celui du flow.
Le flow est un état de pleine présence à ce que l’on fait lorsque l’énergie circule avec fluidité et sans dispersion. Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, qui a largement documenté ce phénomène, montre que le flow apparaît lorsque le niveau d’engagement est élevé, que l’attention est soutenue, et que l’on se sent à la fois compétent, libre d’agir et suffisamment en sécurité pour s’immerger dans la tâche.
Si l’on considère que se concentrer, c’est avant tout entrer dans un état de flow, alors la concentration n’est pas tant la conséquence d’un vide autour de soi que d’une adéquation profonde entre le corps, l’esprit et l’environnement.
Cette alliance secrète comporte une condition essentielle.
Vous souvenez vous de la dernière fois où vous avez eu des difficultés à vous concentrer ?
Peut-être l’avez-vous remarqué à ce moment-là : votre intranquillité apparait très souvent lorsque votre corps cherche à s’échapper. Un besoin d’aller respirer, une faim lancinante, un mal de dos, une envie de bouger, de la fatigue, un désir de s’éloigner pour penser ou faire autre chose… Le corps est toujours de la partie.
Les recherches en cognition incarnée le montrent : lorsque le corps est négligé, l’activité cognitive finit tôt ou tard par en être affectée. L’attention devient fragmentée et se retrouve constamment sollicitée par des signaux internes qui réclament d’être entendus.
À l’inverse, lorsque l’énergie physique est écoutée, respectée, l’esprit dispose d’un terrain plus stable.
Je ne vais pas entrer ici dans le champ de la littératie physique1 qui serait beaucoup trop vaste à aborder (mais que je vous invite à explorer par ailleurs !). À la place, je vous propose de vous pencher sur la manière dont un espace peut être soutenant pour chacun, quelque soit son état physique.
S’il y a un champ de recherche qui étudie comment prendre soin du corps au à partir de solutions d’aménagement, c’est bien l’ergonomie.
Son rôle est d’apporter des réponses concrètes aux besoins corporels afin de soutenir la fluidité de la pensée. L’ergonomie ne se limite pas à un bon fauteuil ou à un bureau réglable. Elle s’incarne aussi dans la manière dont l’espace est organisé, dans les distances, les orientations, les possibilités de mouvement, la modularité des lieux…
Dans plusieurs médiathèques et learning centers universitaires nordiques par exemple, la concentration n’est pas recherchée par l’immobilité, mais par la possibilité de micro-ajustements constants. On y trouve des assises basses proches du sol pour se relâcher, des tables hautes pour alterner entre assis et debout, des alcôves où l’on peut s’adosser pour s’isoler, et des zones plus ouvertes qui permettent au corps de rester actif ou de se déplacer.
Les jeunes gens ci-dessus sont donc confortablement installés et tentent de se concentrer face à la grande baie vitrée. Mais c’est la 5e fois que Fredrika passe devant eux et leurs yeux finissent par se relever de leurs livres et écrans avec cette pensée à peine masquée “Mais qu’est-ce qu’elle fabrique depuis tout à l’heure ?”
Leurs esprits (comme le vôtre) sont naturellement attirés par la facilité et la nouveauté. Vous pouvez vous isoler au niveau acoustique avec un casque par exemple, mais tant que des corps en mouvement occupent votre champ visuel périphérique, une partie de votre attention reste captée et cherche à interpréter ce qu’il se passe pour savoir si cela comporte un intérêt (en positif ou en négatif). Et lorsque cet élément est humain, le phénomène s’amplifie.
Même si Fredrika sort du champ de vision de ces jeunes gens après son 5e passage, certains resteront néanmoins aux aguets. Car le système attentionnel ne surveille pas seulement ce qu’il se passe dans la réalité, il garde à l’esprit ce qui pourrait advenir.
C’est pourquoi le silence, à lui seul, ne suffit pas. L’esprit a besoin d’une forme de sécurité quant à sa continuité.
À la Renaissance, les studioli italiens offraient déjà aux humanistes et aux moines des lieux clos, conçus pour l’étude et la pensée lente. Ces espaces leur donnaient l’assurance que leurs idées pourraient suivre leur cours sans être interrompues.
Des siècles plus tard, Virginia Woolf invitera les femmes à s’autoriser elles aussi de tels espaces. Dans son ouvrage Une chambre à soi, elle affirme que « la liberté intellectuelle dépend des choses matérielles ». Elle décrit ce que lui apporte cette protection spatiale :
« Mon corps semblait enfermé dans une merveilleuse chambre de verre où nul bruit ne pouvait pénétrer, et mon esprit, délivré de tout contact avec les faits […] libre de s’arrêter à telle ou telle méditation, était en harmonie avec l’instant. »
C’est beau.
Et en même temps, ces zones de conforts individuels comportent deux limites :
La première, c’est que les écoles et les entreprises sont aujourd’hui majoritairement conçues sur un mode collectif : les openspaces représentaient déjà 40% des espaces de travail en France en 2019 d’après une étude de la DARES2 et ce chiffre a très certainement augmenté depuis l’épidémie du COVID. Le travail à domicile a apporté une alternative individuelle aux espaces ouverts mais a aussi déporté le problème en brouillant la séparation entre vie personnelle et professionnelle d’une part, et en démotivant beaucoup de personnes à retourner sur site d’autre part.
Ce qui nous amène à une seconde limite : l’espace individuel a pour risque de nous enfermer dans un espace mental décorrélé du réel. C’est évidemment problématique lorsqu’on sait l’importance des autres dans notre apprentissage et le développement de nos activités en général.
Si la concentration nécessite parfois des espaces isolés, elle a donc aussi besoin de se déployer au sein d’espaces collectifs. Et qui dit espaces différents, dit temps différents.
Comment les organiser dans une démarche d’apprentissage ?
L’exemple de la Vittra School en Suède apporte des clés de réponse. Cette école a été imaginée par le studio Rosan Bosch3 de sorte à favoriser une pluralité d’activités et une liberté importante des élèves.
L’un des élèves de l’école partage dans une interview4 son ressenti sur le lieu : « C’est bien, parce qu’on ne se sent pas pris au piège ». Même constat du côté de l’enseignante qui observe que les élèves se concentrent mieux, précisément parce qu’ils ne passent plus leur temps à se demander quand ils vont sortir.
Pour que les espaces collectifs puissent déployer tout leur potentiel, la liberté s’avère être un levier central. Lorsqu’on autorise la liberté de mouvement d’un apprenant, il peut répondre à ses besoins physiques, émotionnels et mentaux par lui-même.
Cette liberté passe donc d’une part, par la diversité des espaces qui lui sont proposés ; et d’autre part, par une pédagogie qui soutient réellement l’autonomie des apprenants. Le lieu ne devient soutenant qu’avec une pédagogie associée.
C’est ce type d’espace et de pédagogie que j’ai pu observer au Cube EIC5 à Tourcoing, découvert l’an dernier lors d’une intervention au Forum éducation et innovation pédagogique. C’est aussi ce que teste le LP2I avec le Future Classroom Lab6, où chaque salle est associée à un type d’action.
Dans une prochaine édition, je reviendrai sur l’attention essentielle à porter aux flux de déplacement afin que ces configurations conduisent à des expériences fructueuses pour chacun, et non à un joyeux chaos.
Le silence a son rôle à jouer pour parvenir à se concentrer, mais in fine, ce silence est beaucoup moins lié au calme extérieur qu’à une tranquillité intérieure dont dépend l’état du corps.
Le confort physique, le sentiment de sécurité et de liberté agissent ensemble pour canaliser l’énergie et soutenir la fluidité et la profondeur des pensées. Si vous souhaitez favoriser la concentration de vos apprenants, je ne peux donc que vous encourager à cultiver ces ingrédients dans vos espaces d’apprentissage et votre pédagogie. Vous l’avez compris : l’un ne va pas sans l’autre !
Merci pour votre lecture !
📍Pour celles et ceux qui souhaiteraient fluidifier l’expérience d’apprentissage au sein de leur lieu de formation, je propose 2 audits d’espaces gratuits jusqu’au 6 février. L’audit fait émerger les besoins réels de votre public en lien avec l’espace, le potentiel de votre lieu et les points de frictions existants ainsi que des premiers axes de recommandations. Pour en bénéficier, vous pouvez prendre un premier rendez-vous avec moi ou m’écrire directement.
📍Le 28 janvier prochain, nous organisons avec Olivia Lanselle et Roxane Paleczny la 17e édition parisienne de l’Apéro pédago tout près du salon Learning Technologies qui a lieu au même moment. N’hésitez pas à me faire signe si vous êtes de passage, je serai ravie de vous y retrouver en présentiel.
À bientôt !
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