Bienvenue dans cette 11e édition d’Espaces de possibles !
Une newsletter écrite avec 🧡 pour déployer tout votre potentiel grâce à des espaces et expériences bien pensés.
Si vous venez de nous rejoindre, je suis Olivia Rolin, designer d’espaces et d’expériences d’apprentissage. J’ai fondé le studio Harmonic Fabrik pour donner vie à des espaces qui soient réellement propices à l’apprentissage et au développement de la pensée.
Dans cette édition, je me suis penchée sur ce qui rend un espace vivant et en quoi cette dimension est essentielle dans un contexte d’apprentissage.
Pour ouvrir vers demain, j’ai proposé à Denis Cristol, véritable Stimulateur d’écosystème innovant, de présenter la Maison pétale - qu’il a construit avec son épouse Cécile Joly, dans le Parc régional du Haut-Languedoc - ainsi que leur projet pédagogique lié.
Bonne découverte !
Plus je me penche sur la notion de la résonance théorisée par le sociologue Hartmut Rosa, et plus je perçois sa profondeur et son importance dans nos vies.
Rosa définit la résonance comme la qualité de notre relation au monde. Elle apparaît lorsque quelque chose nous touche, que nous pouvons lui répondre et que cette rencontre nous transforme.
Dans une précédente édition, j’ai abordé la résonance qui peut émerger entre humains, notamment dans un contexte pédagogique.
En me plongeant dans son ouvrage Résonance, une sociologie de la relation au monde, je réalise que cette dimension n’est pas la seule qu’il explore.
L’axe horizontal concerne les relations humaines. Une parole, une présence ou un geste peuvent produire ce type de relation - c’est ce que j’ai déjà abordé par ici.
L’axe vertical renvoie à la relation avec ce qui dépasse l’individu : l’art, la contemplation d’un paysage, l’expérience spirituelle ou certains moments où l’on se sent relié à quelque chose de plus vaste.
L’axe diagonal enfin, concerne notre relation au monde matériel : les objets, les lieux, les outils, la nature. C’est l’axe de la relation sensible aux environnements.
Ces trois dimensions se croisent constamment. Une promenade dans la nature peut mobiliser à la fois la relation au paysage, la relation à un proche qui marche à côté et un sentiment d’élévation intérieure.
Pour penser les espaces d’apprentissage, je me suis particulièrement intéressée à ce qu’écrit Rosa sur l’axe diagonal. Il souligne que la relation au monde matériel devient résonante lorsque les choses cessent d’être de simples ressources à utiliser mais que nous dialoguons avec elles.
Comme un artisan qui travaille le bois et sent la matière guider son geste. Ou lorsqu’une personne se tient face à un paysage et ressent que le monde extérieur fait vibrer quelque chose en elle.
Dans ces moments, la relation au monde cesse d’être une relation de contrôle pour devenir ce que Rosa appelle une relation de réponse.
Aujourd’hui cependant…
…le propre de la modernité est de ne pouvoir accorder aucune qualité de résonance aux choses [...] L’univers de la modernité, qui tient sa légitimité de la connaissance rationnelle et scientifique, est par conséquent un “univers muet” dans lequel aucune voix ne se fait entendre hormis celle de l’homme. (Rosa, p.348)
Ces lignes m’amènent à percevoir la dissonance profonde qu’il peut y avoir au sein d’organisations qui souhaitent construire le monde de demain, mais qui ne sont pas en mesure de dialoguer profondément avec lui aujourd’hui.
Et en même temps, est-ce vraiment si simple ? Comment renouer un dialogue avec l’environnement quand tout est calibré et optimisé ?
À mon sens, la résonance réapparaît lorsque le monde cesse d’être totalement maîtrisable et recommence à nous affecter.
Lorsque notre rapport au monde redevient vivant.
De vivant à végétal, le saut peut être rapide.
Il me semble pourtant que le vivant va bien au-delà de l’aspect végétal. Rendre un espace vivant implique de faire appel à ses propriétés sous-jacentes dans la conception de nos espaces de vie et d’apprentissage.
Je vous propose d’explorer 5 de ces propriétés en images et en mots.
Dans la nature, on passe rarement d’un milieu à un autre sans transition : une plage forme une zone intermédiaire entre un océan et le morceau de terre qu’elle approche par exemple. Ces zones permettent à notre cerveau de basculer plus facilement d’un état à un autre. Elles créent la disponibilité pour accueillir ce qui vient.
Au niveau design, cela implique de porter une attention particulière aux seuils : couloirs, alcôves, paliers, zones informelles… Plus les seuils sont soignés et plus la transition pourra être fluide au niveau cognitif et pleinement habitée au niveau sensoriel. Cela peut passer par des matières, des couleurs, une lumière…
Depuis 2023, les galeries souterraines de l’hôpital Necker prennent vie grâce aux œuvres de plus de 125 artistes street art. Elles accompagnent le long trajet souterrain (400m!) des enfants malades. Un trajet relativement anxiogène jusque-là, qui s’est transformé en visite de musée.
Les bâtiments modernes sont souvent beaux et lisses au démarrage, mais vieillissent mal à vue d’œil. Ils sont construits à l’inverse de la nature qui se transforme et s’adapte constamment au fil des jours, des mois, des années.
Pour habiter un espace vivant, il est essentiel d’habiter aussi le temps.
Un monde marqué par le remplacement incessant et accéléré des surfaces matérielles (sols, papiers peints, cuisines et salles de bain, vêtements et outils, véhicules et médias) nous contraint véritablement à nous rendre étrangers aux choses : les choses ne doivent plus nous toucher, sans quoi nous ne pourrions plus les jeter ni les changer, et elles ne parviennent plus à nous toucher, car nous n’avons plus suffisamment de temps pour les assimiler […]. (Rosa, p.359)
En design cela implique d’envisager les variations de lumières, d’utiliser des matériaux durables et qui patinent, de mettre en place un mobilier qui change d’usage et de forme, de redonner une seconde vie à l’ancien… C’est ce que nous enseigne l’esthétique japonaise du wabi-sabi qui voit la beauté dans ce qui est imparfait, incomplet et changeant.
Dans les années 1930, l’architecte Alvar Aalto a conçu pour les écoles finlandaises une série de meubles en bouleau lamellé-collé, édités par Artek, dont la célèbre Chair 69. Ce qui a guidé la conception ? Une volonté de concevoir des objets robustes, facilement réparables et capables de durer longtemps dans des usages publics comme les écoles ou les bibliothèques. Le dossier a été conçu en contreplaqué de bouleau, un matériau légèrement élastique qui permet à la chaise d’absorber les micro-mouvements du corps.
Qu’on en ait conscience ou non : aucune forme n’est neutre. La géométrie des objets et des espaces influence directement la manière dont nous le percevons.
Cette influence est liée à ce que le corps connaît du vivant depuis des millions d’années. Ainsi les formes courbes sont généralement perçues comme plus agréables, tandis que les formes comportant des angles aigus sont plus souvent associées à une sensation de menace1.
C’est ce qui ont conduit les architectes Takaharu et Yui Tezuka à concevoir l’école ouverte Fuji (Tokyo) sous la forme d’un ovale rassurant pour les enfants. Ou encore, l’agence japonaise SANAA qui a conçu tout en courbes le Rolex Learning Center qui abrite l’École polytechnique fédérale de Lausanne… Car les enfants ne sont pas les seuls à avoir besoin d’être rassurés !
Dans un écosystème, aucun organisme n’existe isolément. Les racines des arbres échangent des nutriments avec les champignons du sol, les plantes modifient l’humidité et la lumière pour les espèces voisines.
Certaines plantes peuvent même prévenir leurs voisines d’un danger : lorsqu’elles sont attaquées par des insectes, elles libèrent dans l’air des composés chimiques qui déclenchent chez les plantes alentours des mécanismes de défense2.
Transposé au design, cela invite à penser l’interdépendance possible entre la lumière, l’acoustique, la circulation et les usages.
J’ai été surprise de découvrir le système très simple qu’avait mis en place une école bretonne pour que la lumière de la salle de cantine change de couleur lorsque le niveau sonore devenait trop élevé. L’environnement réagit au comportement du groupe et lui permet de prendre conscience de lui-même pour s’ajuster.
La plupart des environnements contemporains sont lisses et homogènes. Ces surfaces sont rapides à produire et faciles à entretenir, mais engendrent très peu de sensations chez les personnes qui en sont au contact.
Introduire des matériaux bruts, texturés, odorants, redonne à l’espace une dimension sensorielle qu’il a progressivement perdu en s’éloignant de la nature. Lorsque les milieux s’appauvrissent sensoriellement, une part de notre relation au monde disparaît avec eux malheureusement.
C’est en partant de ce constat que le designer Thomas Heatherwick a conçu le centre de cancérologie Maggie’s Centre qui prend place au cœur du Campus de l’hôpital universitaire St James à Leeds (UK). Un bâtiment pensé en bois brut, avec des formes courbes qui rappellent celles des champignons, et qui fait la part belle aux plantes - quand même ! - dont les effluves émanent dans tout le lieu pour créer un cocon rassurant.
Si cette approche du vivant est pertinente pour tous les environnements que nous habitons, elle l’est peut-être encore davantage pour les lieux où nous apprenons.
Le psychologue américain Carl Rogers parlait de tendance actualisante : tout organisme vivant possède une inclination naturelle à se développer et apprendre lorsqu’il évolue dans un environnement favorable.
Les milieux naturels se sont développés de sorte à favoriser cet apprentissage.
En reprenant les propriétés du vivant, nous pouvons (re)créer des espaces capables de soutenir cette dynamique naturelle de développement… et continuer à apprendre dans les conditions qui nous sont les plus favorables.
📢 Cette année encore, j’ai l’opportunité d’animer un atelier autour des espaces d’apprentissage et de leur appropriation par les enseignants lors de la 4e édition du Forum Éducation et innovation pédagogique organisé par le Cube à Tourcoing, et qui se déroule… en ce moment même.
📢 J’interviendrai également le 31 mars prochain - avec un volet aménagement plus prononcé cette fois ! - lors d’un Masterclass en ligne auprès de l’organisme de formation MMI qui forme au métier de la décoration et de l’architecture d’intérieure… Vous pouvez vous inscrire gratuitement par ici.
Stimulateur d’écosystème innovant… et bien plus !
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🔗 Le labo Rêve de Dan’A et sa Maison Pétale
Le Labo vivant du Rêve de Dan’A, installé dans la Maison Pétale au cœur du Haut-Languedoc, explore la mésologie de l’apprenance collective : une recherche sur la manière dont les milieux vivants influencent nos façons d’apprendre ensemble. Inspiré par Francisco Varela, il s’appuie sur l’idée d’une cognition incarnée où la connaissance naît de la relation entre le corps et l’environnement. De John Dewey, il retient l’apprentissage comme expérience vécue et partagée. Et d’Augustin Berque, il mobilise la notion de médiance, c’est-à-dire l’unité dynamique entre un lieu et ceux qui l’habitent.
Dans ce dispositif, la Maison Pétale joue un rôle déterminant. Sa forme circulaire, son espace central ouvert et son ancrage écologique en font bien plus qu’un lieu d’accueil : elle agit comme un co-facilitateur. Les cercles de parole sur tapis et assises, les temps de création et de réflexion qu’elle abrite favorisent une qualité d’attention particulière. La maison co-figure l’apprentissage, en invitant les équipes pédagogiques à ralentir, à écouter le lieu et à entrer dans une dynamique de présence et de résonance collective.
Quatre itinérances pédagogiques ont déjà été menées dans les paysages du territoire. Marches réflexives, dialogues en mouvement et haltes d’observation, accompagnés par les ânes, constituent un terrain d’expérimentation pour les équipes pédagogiques. Les matériaux recueillis sont aujourd’hui analysés par une équipe de chercheurs. À partir d’entretiens d’explicitation, un référentiel d’éco-compétences existentielles émerge, permettant d’identifier les pédagogies où les personnes se sentent plus vivantes.
Un premier article scientifique, à paraître en 2026, analysera la facilitation régénératrice en distinguant facilitation, coaching et animation. Les travaux du laboratoire sont également diffusés via une lettre d’information et des articles de veille dans la revue Thot Cursus Édu.https://www.sciencefocus.com/science/why-do-we-find-circles-so-beautiful
https://cordis.europa.eu/article/id/436468-can-plants-communicate-with-one-another/fr
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