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Faits dits verts et engagés · Jun 27, 2026

Confidences : Je fuis les cours de yoga

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Natasha Tourabi · Faits dits verts et engagés

J’ai commencé à m’intéresser à la philosophie du yoga lors de mon premier voyage en Inde, en 2003. J’aimais l’idée d’une pratique alliant des exercices corporels à la méditation ainsi qu’à des principes moraux pour tendre vers un certain bien-être et équilibre physique, mental et spirituel.

C’est avec mes amies Maya, norvégienne, et Marieta, espagnole, que j’ai assisté à mes premiers cours de yoga, à Pune. Vers 6 heures du matin, nous nous retrouvions sur le toit d’un petit immeuble pour enchaîner quelques asanas au rythme du soleil levant. C’était une manière agréable de réveiller notre corps et d’accueillir chaque nouvelle journée. Cette première expérience ne m’a toutefois pas entièrement comblée puisqu’elle se résumait à un simple exercice physique, sans explications ni contextualisation, sans doute ainsi conçu pour les touristes occidentales que nous étions.

Bien qu’ils m’aient laissée sur ma faim, ces premiers cours de yoga m’ont donné envie de poursuivre cette pratique et d’en approfondir ma compréhension. De retour en Europe, je suis restée à l’affût de cours de yoga près de chez moi mais leur coût exorbitant ainsi que les images et discours occidentaux autour de cette pratique m’ont dissuadée de mettre les pieds dans un studio. À force de voir des profs blanches, minces et musclées portant des tenues légères et moulantes, contorsionné·es sur des tapis haut de gamme au milieu d’accessoires divers, j’ai eu tôt fait de penser que je n’y serais pas à ma place. À cela s’est ajouté mon malaise face à toustes ces adeptes du yoga blanc·hes partageant des vidéos de leurs enchaînements ou des photos de leurs plus belles postures sur les réseaux sociaux : quand est-ce que cette pratique profondément intime et spirituelle est-elle devenue un moyen d’exposer son corps, son endurance et sa souplesse ? Partager ce type de contenu pour promouvoir son travail en tant que professeur·e ou partager un message en lien avec la philosophie du yoga est une chose, le faire pour attirer le regard sur ses exploits physiques, par le biais d’une pratique dont ce n’est pas le but, en est une autre.

Pourtant, mon envie de prendre des cours de yoga a subsisté alors quand nous avons emménagé dans un immeuble adjacent à un studio dont les cours étaient moins chers qu’ailleurs, j’y ai vu une opportunité. Accueillie par un prof blanc qui m’a saluée d’un « Namaste » en joignant ses mains, dans une salle aseptisée, sobrement décorée d’un portrait de B. K. S. Iyengar et pourvue d’étagères remplies d’accessoires impressionnants, j’ai eu à la fois envie de rire et de fuir. Tout sonnait « faux », voire ridicule et rien ne semblait à sa place – surtout moi ! Que faisaient là ce salut indien et ce portrait de B. K. S. Iyengar ? Venaient-ils apporter un semblant d’authenticité à une pratique allègrement déformée et appropriée par combien de profs avant et après lui ? Et moi, que faisais-je là, au milieu de ces tapis, briques, sangles, cordes et barres murales à 1 000 lieues de la sobriété de mes tout premiers cours de yoga sur les toits de Pune ? C’est à se demander comment le yoga a bien pu exister avant l’avènement du capitalisme et tout ce qu’il a ajouté à cette pratique : des brassières à 55 euros, des leggings à 80 euros, des tapis à 89 euros, des sacs de transport à 59 euros… En l’espace de quelques décennies, une pratique observée en toute sobriété, parfois simplement chez soi et en famille, dans le confort de son logement et sans artifice particulier est devenue une activité lucrative pour professeur·es averti·es en même temps qu’un exercice élitiste inaccessible au plus grand nombre.

J’ai malgré tout assisté à quelques cours, sans y trouver mon compte. L’attention portée à chaque détail de chacune de mes postures, les « corrections » constantes et l’usage d’accessoires improbables ont fini par me lasser : j’avais l’impression d’être dans une quête perpétuelle de performance et d’amélioration, et non pas de bien-être physique et mental. Par ailleurs, ma compréhension du yoga dans son ensemble restait superficielle.

J’ai alors cherché à mieux comprendre le décalage entre mes attentes et les cours de yoga proposés : avais-je une compréhension complètement erronée de la philosophie du yoga ? Mes attentes étaient-elles justifiées ? Les cours que je recherchais existaient-ils seulement ? Au fil de mes lectures, j’ai réalisé que mon malaise était partagé par d’autres membres de la diaspora indienne en Europe et en Amérique du Nord : au-delà de la déformation de cette pratique aux mains du capitalisme patriarcal, de l’éloignement de ses fondements de base pour en faire une pratique sportive et compétitive axée sur la performance, nombre de professeur·es ou d’élèves de yoga – d’origine indienne ou non – déplorent également le racisme, la grossophobie et le validisme régnant dans certains studios. C’est sans parler de pratiques nommées yoga – telles le « yoga chèvre » ou le « yoga facial » – alors qu’elles s’éloignent complètement des fondements de cette philosophie tout en les dénigrant. Il faut dire que le yoga est une étiquette très vendeuse et qu’il se prête si facilement à l’appropriation culturelle !

Bien évidemment, toustes les professeur·es de yoga n’ont pas une posture discriminatoire et nombre d’entre elleux proposent des cours inclusifs, aussi respectueux de leurs élèves que de la philosophie du yoga dans son ensemble. Malheureusement, force est de constater que ce n’est pas la norme et que se rendre dans un studio sans connaître le positionnement, l’attitude et les valeurs de ses professeur·es, c’est prendre le risque de s’exposer à différents degrés de violence envers soi-même ou d’autres élèves. Alors pendant que d’autres s’approprient et profitent des bienfaits d’une pratique élaborée par nos ancêtres, comme beaucoup de membres de la diaspora indienne, je fuis les cours de yoga…

Pour aller plus loin

En Français

En anglais

Read the original on echosverts.substack.com

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