Les femmes vivent dans une sorte d’urgence biologique et sociétale. Il faudrait à tout prix faire des enfants au plus tôt. La question qu’on ne pose jamais : qui a fabriqué cette urgence ? Voici dans cet article, une critique de cette horloge biologique, jamais questionnée, et deux découvertes récentes à propos de l’ovaire.
Si vous avez plus de 35 ans et que vous tombez enceinte, vous avez, ce qu’on appelle encore, dans certains couloirs de maternité, une ‘grossesse gériatrique’. Terrible ce terme. J’ai ri jaune la première fois que je l’ai entendu. Un oxymore reflétant certains courants de médecine. Alors pour être poli, aujourd’hui, plus communément, on appelle cela une grossesse à risque. Pourquoi ? À cause de l’âge avancé.
Avancé. À 35 ans.
Ce chiffre ne vient pas de la biologie. Il vient d’une aiguille. Pour vous raconter cette histoire. Nous sommes dans les années 70. Pour savoir si un fœtus porte une trisomie, on n’a qu’un seul moyen : piquer le ventre de la mère, l’amniocentèse. Ce geste peut provoquer une fausse couche et donc l’examen peut tuer l’enfant qu’il cherche à examiner.
Alors, restait à trancher : à partir de quand vaut-il la peine de prendre ce risque ?
On a calculé. À trente-cinq ans, le risque de trisomie 21 est d’environ 1/270. Le risque de perdre l’enfant à cause de l’amniocentèse, d’environ 1/200.
Les deux se croisent là. En 1978, une conférence des instituts américains de santé fixe officiellement le seuil.
Trente-cinq ans n’était pas l’âge où un corps décline. C’était l’âge où un examen dangereux devenait rentable.
Pire encore. Le chiffre circulait déjà avant, sans fondement particulier, depuis les années cinquante. Ce que les années soixante-dix lui ont apporté, ce n’est pas une existence, c’est une justification. Comme l’écrit un obstétricien qui a retracé cette histoire, l’âge trente-cinq avait enfin trouvé une raison d’être.
On n’a pas déduit ce seuil de la science. On a habillé de science un chiffre déjà décidé.
Et aujourd’hui ? Le calcul qui avait fait naître ce seuil n’a plus lieu d’être. On dépiste désormais par une prise de sang, sans danger pour l’enfant. L’amniocentèse existe toujours, mais elle ne sert plus qu’à confirmer un dépistage déjà positif. Elle n’est plus le geste qu’on propose d’emblée à toutes les femmes de trente-cinq ans.
Le seuil ne trie donc plus personne. Il n’a plus de fonction. Il est resté quand même. Un chiffre orphelin de sa raison d’être, et qui décide encore de la vie des femmes.
Qu’on s’entende bien : mon sujet n’est pas de contester la ménopause, qui est un fait vieux comme le monde. L’arrêt de la fertilité chez la femme survient en moyenne autour de cinquante ans, et l’humanité le sait depuis toujours, sans avoir eu besoin d’un laboratoire pour le lui apprendre. Aucune découverte ne changera ça, et ce n’est pas ce que je vous promets.
Mais regardez ce que la médecine a construit par-dessus ce fait. Elle a pris une courbe, c’est-à-dire une pente douce et continue, et elle en a fait des seuils. Trente-cinq ans, le couperet est donné.
La façon dont on a pris une biologie souple et progressive pour en faire une horloge avec une alarme.
Une courbe est devenue un seuil. Une variabilité immense est devenue une moyenne.Pourtant certaines conçoivent sans peine à quarante-trois ans, d’autres luttent à trente et on leur sert le même chiffre.
Et puis il y a l’AMH, marqueur biologique de la réserve ovarienne. Une prise de sang, un chiffre. On vous le présente souvent comme votre capital d’ovules restants. Beaucoup de femmes repartent du laboratoire avec ce nombre en tête comme on lit un solde bancaire.
Sauf que l’AMH ne dit pas ça.
Elle donne une idée du nombre de follicules encore présents. Elle ne dit rien de leur qualité. Elle ne dit rien de vos chances de concevoir naturellement. Elle n’a jamais été validée pour ça. On l’utilise en fécondation in vitro pour prévoir comment un ovaire va répondre à une stimulation, et c’est là qu’elle est utile.
Une AMH basse ne veut pas dire que vous ne tomberez pas enceinte. Une AMH haute ne garantit rien. Et pourtant, combien de femmes sortent d’un cabinet effondrées par un chiffre qui ne répondait même pas à la question qu’elles posaient.
Voilà ce que je dis aujourd’hui : on n’a pas inventé le déclin. On a inventé l’urgence et on a fait porter toute la charge de la survie de l’espèce humaine sur les épaules des femmes, ou plutôt leurs ovaires.
L’ovaire ménopausé n’est pas un organe mort.
On l’a cru pendant des décennies. On a même retiré des ovaires en routine chez des femmes ménopausées, en se disant qu’ils ne servaient plus. On sait aujourd’hui que ces femmes ont eu ensuite plus d’accidents cardiovasculaires et de troubles cognitifs.
Une étude parue ce 10 juin 2026 va plus loin. En regardant l’ovaire après l’arrêt de la fonction reproductive, les chercheurs n’ont pas trouvé un désert. Ils ont trouvé un afflux de cellules immunitaires, une bascule complète du tissu.
Francesca Duncan, une des autrices de l’article, est biologiste de la reproduction, elle dirige un laboratoire à la Northwestern University. Elle vient de déclarer, publiquement, qu’elle croyait elle-même, comme beaucoup de ses confrères, que l’ovaire d’une femme après la ménopause était aussi inutile qu’un appendice. Un appendice. Ce petit bout d’organe dont on ne sait pas trop à quoi il sert, et qu’on retire sans état d’âme.
Ce n’est pas une militante qui dit ça. C’est une spécialiste mondiale de l’ovaire, qui reconnaît avoir porté ce préjugé. Voilà où en était la science il y a encore quelques mois.
Et ce préjugé a eu des conséquences très concrètes. Pendant des décennies, on a retiré des ovaires en routine, lors d’autres opérations, chez des femmes ménopausées, en se disant qu’ils ne servaient plus. On sait aujourd’hui que ces femmes ont eu ensuite davantage de maladies cardiovasculaires et de troubles cognitifs. On leur avait enlevé quelque chose dont on ignorait la fonction, en concluant de notre ignorance qu’il n’y en avait pas.
Alors oui, ces recherches ont été réalisées chez la souris. Il faut encore que ça soit confirmé chez la femme. La même équipe a mené un travail sur des femmes ménopausées, qui semble aller dans le même sens, mais rien d’encore confirmé au niveau international.
Cette découverte ne dit rien sur la fertilité, on est d’accord. Mais ce qu’elle dit de fondamental c’est que les ovaires ne meurent pas, ils changent de fonction. On ne l’avait simplement jamais regardé.
Comme le New York Times a titré, à propos de ces travaux, il est temps de donner un peu de respect à l’ovaire. Il aura fallu attendre 2026.
On tente de réveiller des ovaires endormis.
La technique s’appelle le PRP. On prélève votre sang, on concentre les plaquettes chargées de facteurs de croissance, on les réinjecte dans l’ovaire pour relancer la circulation locale et réveiller des follicules dormants.
Les données, sans enjolivement : chez des femmes en insuffisance ovarienne prématurée, on voit parfois revenir les règles, remonter les marqueurs, réapparaître des follicules. Quelques grossesses rapportées. Mais les études sont petites, souvent sans groupe témoin, les protocoles varient, les succès restent faibles et inconstants.
Ce n’est pas un traitement validé. C’est exploratoire.
Je le dis fermement, parce que je vois arriver la suite. Des femmes en détresse de fertilité, prêtes à payer très cher. Et des cliniques prêtes à le leur vendre.
Malgré tout, il faut le dire, la science avance vers ça. Un ovaire qu’on parvient, même parfois, à réveiller, n’était pas mort. Il dormait. Et on avait pris son sommeil pour un enterrement.
Une donnée scientifique ne reste jamais dans son laboratoire.
Elle en sort, elle devient une phrase, puis une norme, puis une injonction, puis une architecture invisible qui organise la vie de millions de femmes.
Le seuil de trente-cinq ans est devenu l’horloge biologique. Puis la phrase de la tante au mariage. Puis la pression sur le choix du conjoint, sur le calendrier des carrières, sur le droit de prendre son temps pour être sûre.
Et au bout de ce trajet, il y a des vies. Des femmes mariées trop vite pour ne pas rater le train. D’autres devenues mères avant d’être prêtes, poussées par la peur. D’autres qui n’ont pas eu d’enfant et qui portent, en plus du chagrin, la culpabilité d’avoir trop attendu. Comme si c’était une faute morale d’avoir vécu.
Non, soyons cohérents. De manière tout à fait honnête, je ne suis pas en train de vous vendre des femmes de soixante dix ans qui pourraient devenir mères à cet âge.
Comme toujours, la nuance, et la pleine possession de son corps. Celle d’avoir la possibilité de parler à chaque femme de sa trajectoire, de manière personnalisée, et non pas de la moyenne mondiale d’une population. De dire à celle-ci, votre réserve est confortable, vous avez du temps, respirez. Et à une autre, votre situation demande qu’on en parle maintenant, voici pourquoi.
Sortir de l’urgence collective pour entrer dans la vérité individuelle.
C’est possible aujourd’hui. On ne le fait pas, parce qu’il est plus simple de faire peur à toutes que de regarder chacune..
Je pourrais conclure en disant super, la science vous réhabilite, vos corps sont plus puissants qu’on ne l’a dit, et vous laisser sur cette note-là. Mais, ce serait le même piège, retourné.
Si la science change à ce point, alors ce que je viens d’écrire sera peut-être corrigé demain. Tout cela est jeune, fragile, provisoire. Je ne troquerai pas un dogme déprimant contre un dogme flatteur en vous demandant de croire au second avec la naïveté qu’on a exigée de vous pour le premier.
Et la bonne nouvelle a déjà ses marchands. Le jour où l’on annonce aux femmes que rien n’est jamais fini, ce jour-là ouvrent les cliniques, les offres, les espoirs facturés à celles qui n’en peuvent plus d’espérer.
On vous a dit périmées. On va vous dire réparables à l’infini. Dans les deux cas, on vous fait vivre sous le regard d’une science qui décide de votre valeur.
Je ne vous demande donc pas de croire à la puissance de vos corps.
Je vous demande plutôt de ne laisser plus aucun récit vous enfermer. Ni celui du déclin, ni celui de la toute-puissance. Gardez, sur tout ce qu’on vous présente comme le destin définitif de votre corps, une petite marge de doute.
C’est là que vous êtes libres : pas dans la vérité du moment, qui passera mais dans le droit de ne pas y être réduites. Vos corps ne sont pas des machines dont on connaîtrait toutes les pannes. Ce sont des territoires qu’on explore encore, à la lampe, dans le noir.
Ne laissez pas les cartes provisoires de cette exploration vous dire qui vous êtes.
Hâte de lire tous vos retours sur le sujet :)
Sources
1. Converse A, Dipali SS, Schowe IP, Kelly EB, Jambunathan SS, Ocañas SR, Stout MB, Pritchard MT, Duncan FE. The post-reproductive ovary shifts from a reproductive to an immune-like organ. Mol Hum Reprod. 2026;32(2):gaag038. doi:10.1093/molehr/gaag038
2. Newberger DS. Down syndrome: prenatal risk assessment and diagnosis. Am Fam Physician. 2000;62(4):825-32. PMID: 10969860
(J’avais écrit « Newberry SJ ». C’était faux. C’est Newberger DS.)
3. Wallace WHB, Kelsey TW. Human ovarian reserve from conception to the menopause. PLoS One. 2010;5(1):e8772.
4. Hansen KR, Knowlton NS, Thyer AC, Charleston JS, Soules MR, Klein NA. A new model of reproductive aging: the decline in ovarian non-growing follicle number from birth to menopause. Hum Reprod. 2008;23(3):699-708.
5. Hagen CP, Vestergaard S, Juul A, Skakkebaek NE, Andersson AM, Main KM, et al. Low concentration of circulating antimüllerian hormone is not predictive of reduced fecundability in young healthy women: a prospective cohort study. Fertil Steril. 2012;98(6):1602-8.
6. American College of Obstetricians and Gynecologists. The use of antimüllerian hormone in women not seeking fertility care. Committee Opinion No. 773. Obstet Gynecol. 2019.
7. Practice Committee of the American Society for Reproductive Medicine. Testing and interpreting measures of ovarian reserve: a committee opinion. Fertil Steril. 2020;114(6).
8. American College of Obstetricians and Gynecologists. Anticipatory counseling regarding ovarian-factor fertility decline. Committee Statement. Washington (DC): ACOG; novembre 2025.
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