La nuit du 12 août, une éclipse, six planètes, une pluie d’étoiles m’a amenée quelques questions. Est ce que ce qui se passe au dessus de nos têtes a un impact sur notre santé ? Lequel ? Et dans mes recherches, une réflexion : les médecins d’antan étaient non seulement soignants, mais également mathématiciens, astronomes, philosophes… Aucun n’aurait soigné sans lever les yeux. À quel moment, on a perdu ça et quel impact sur notre santé ? C’est ce dont je vais vous parler aujourd’hui.
Le jour de ma thèse, j’ai prêté le serment d’Hippocrate. Comme tous les médecins avant moi, depuis vingt-cinq siècles. On jure de soigner, de ne pas nuire, de protéger le secret médical. Pourtant, ce qu’on ne sait pas aujourd’hui, le père de la médecine, celui dont on récite les mots la main levée, a dit qu’un médecin qui ignore le ciel n’a pas le droit de se dire médecin.
La formule est peut-être apocryphe, les historiens en débattent, on la lui prête sans la retrouver noir sur blanc dans ses écrits. Mais elle dit vrai sur son époque, et sur les vingt siècles qui ont suivi. Car Hippocrate, lui, a bel et bien écrit un traité entier sur la façon dont les saisons, les vents et le climat décident de nos maladies. Pour lui, soigner un corps sans lire le ciel et l’air qui l’entourent n’avait tout simplement aucun sens.
Nous avons rompu ce lien. Nous avons fait de l’astronomie une affaire d’ingénieurs et de la médecine une affaire de biologistes, et nous les avons rangées dans des tiroirs qui ne communiquent plus. Alors ce soir, en levant les yeux sur le ciel, je me demande si nous n’avons pas jeté, avec la superstition, quelque chose que ces anciens avaient compris avant nous.
Cette nuit, le ciel fait tout à la fois : la Lune est passée devant le Soleil en fin de journée. Six planètes se sont rangées le long de l’horizon avant l’aube. Et après quelques heures, sans lune pour les éteindre, les Perséides sont tombées par dizaines.
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Au delà d’Hippocrate, les hommes qui ont le mieux compris ce lien entre le ciel et le corps ne vivaient ni à Athènes ni à Rome. Ils vivaient à l’est, dans le monde arabo-persan, autour de l’an mille, et nous avons oublié à quel point nous leur devons. Imaginez ce premier millénaire qui s’achève. Au même moment, dans un croissant qui va de l’actuelle Ouzbékistan à l’Irak, trois hommes vont changer notre regard sur le corps et sur le ciel, et jamais ils ne séparent les deux sphères.
Le premier, c’est Ibn Sina, qu’on appellera Avicenne en Europe. Né près de Boukhara vers l’an 980, il écrit le Canon de la médecine, un traité en cinq livres qui restera le manuel de référence dans les facultés européennes, de Montpellier à Louvain, jusqu’au XVIIe siècle. Six cents ans de règne pour un seul livre. Et ce grande médecin observe aussi le ciel. Il voit de ses yeux la supernova de 1006, cette étoile surgie de nulle part qui brûle trois mois durant, plus vive que Vénus, visible en plein jour. Il construit des instruments pour mesurer la hauteur des astres. Pour lui, cela va de soi, le corps est un microcosme, un petit univers accordé au grand.
Le deuxième, c’est Al-Biruni, son contemporain, son interlocuteur, presque son rival. Ils s’écrivent, ils se disputent sur la nature du ciel. Al-Biruni est peut-être l’esprit le plus universel de son temps. Il calcule le rayon de la Terre depuis le sommet d’une montagne avec une précision qui laisse pantois. Il se sert des éclipses de Lune pour mesurer la distance entre les villes. Et surtout, il étudie les marées, et il comprend ce qu’aucun Grec n’avait vraiment saisi, que c’est la Lune qui soulève les mers, que le flux et le reflux suivent ses phases.
Le troisième, c’est Ibn al-Haytham, né à Bassora, en Irak actuelle. Enfermé sur ordre d’un calife, il observe un jour, dans sa cellule, un rayon de lune qui traverse un petit trou du mur et vient frapper la paroi en ligne droite. De cette observation naît son Livre de l’optique, l’ouvrage qui fonde la science de la lumière et de la vision. Il comprend le rôle de la rétine, il pose les bases de la méthode expérimentale elle-même, six siècles avant Galilée. La lumière du ciel, l’œil du corps, le même homme, le même livre.
Trois savants, la même génération, et pas un seul qui aurait compris qu’on range un jour l’astronomie et la médecine dans des tiroirs séparés.
On croit souvent que cette médecine des astres se résumait à des horoscopes. C’est faux, et ce qu’ils faisaient réellement rejoint la science.
Prenez le Canon d’Avicenne. Son livre premier pose déjà une idée qui nous parle étrangement aujourd’hui, que la santé est un équilibre, et que deux signaux permettent de le lire à tout instant, le pouls et les urines. Avicenne était un maître du pouls. Il en distinguait les rythmes, les tensions, les irrégularités, et il savait que ce battement changeait selon l’heure, selon l’état, selon le moment. Son livre quatre développe l’idée de crise dans les fièvres, ces moments où la maladie bascule. Car il hérite là d’une tradition qui vient d’Hippocrate, celle des jours critiques. L’idée est simple et puissante, dans une maladie, l’état ne se dégrade pas au hasard, il bascule à des moments repérables, et le bon médecin apprend à les prévoir pour agir au bon instant.
Voilà ce qu’ils cherchaient, tous. Le bon moment. Les Grecs l’appelaient le kairos, l’instant opportun, celui où le geste porte. On saignait en lune décroissante parce qu’on croyait qu’elle retirait les humeurs vers la périphérie et réduisait le risque d’hémorragie. On choisissait l’heure d’un remède selon le ciel. Tout cela reposait sur une conviction, le corps a des rythmes, et soigner, c’est les épouser.
Alors ils sont tombés juste sur certains faits, et se sont trompés sur d’autres, que la science actuelle est venue corriger. Par exemple, on sait maintenant que la Lune ne commande pas les humeurs, les astres ne décident pas d’une fièvre, et il faut le dire clairement pour ne pas sombrer dans la crédulité qui menace toujours ces sujets. Mais en notant jour après jour l’état du malade et la configuration du ciel, ils faisaient quelque chose que personne n’avait fait avant eux. Ils tenaient des observations datées, comparées, répétées : la première base de données clinique de l’histoire, le geste fondateur de toute médecine sérieuse : mesurer, horodater, chercher un rythme.
Revenons à al-Biruni et à ses marées. Aujourd’hui on en sait un peu plus. Il a été brillant et visionnaire : la Lune soulève en effet les océans, ses phases commandent le flux et le reflux. Mais l’intuition trompeuse qui a traversé les siècles et qui semblait logique, c’est que si la Lune soulève les mers, et si notre corps est fait d’eau aux trois quarts, elle doit bien soulever nos liquides à nous, notre sang, nos humeurs. C’est le fondement de toute la croyance lunaire, celle qui fait dire encore aujourd’hui, dans les maternités, que la pleine lune fait accoucher et rompt les poches des eaux.
Et pourtant, c’est faux, pour une raison de pure physique qu’al-Biruni lui-même n’avait pas les moyens de calculer. Une marée ne naît pas de l’attraction de la Lune en elle-même, mais de la différence d’attraction entre deux points éloignés, la face de la Terre tournée vers elle et sa face opposée, douze mille kilomètres d’écart. Il faut cette distance immense, et une masse d’eau continue à son échelle, pour qu’un renflement se forme. C’est pourquoi l’océan Atlantique a des marées spectaculaires, quand un lac, même vaste, n’en a presque aucune, et qu’un verre d’eau n’en a aucune du tout. Entre votre tête et vos pieds, il y a un mètre soixante-dix. La différence d’attraction lunaire y est si infime qu’aucune marée ne peut s’y former. On l’a calculée, un moustique posé sur votre bras exerce sur vous une force plus grande que la Lune entière.
Vos veines sont des ruisseaux minuscules à l’échelle du ciel. La Lune ne les fait pas monter. Ni le sang d’une plaie, ni les eaux d’un accouchement. Et le décompte le confirme, des études portant sur des dizaines de milliers de naissances ne trouvent aucun pic les soirs de pleine lune. La croyance survit parce que nous retenons la garde chargée qui tombait un soir de pleine lune, et que nous oublions toutes les autres.
Plus nos instruments deviennent fins, plus ils exhument des liens réels entre le ciel et le corps. Pas ceux qu’imaginaient les anciens savants
La Lune touche bien notre sommeil. Une étude menée à Bâle, en chambre isolée pour écarter toute autre cause, l’a montré, autour de la pleine lune on met plus de temps à s’endormir, on dort une vingtaine de minutes de moins, on perd jusqu’à un tiers de sommeil profond, la mélatonine baisse. L’effet est réel. Mais son mécanisme n’est pas la marée, et ce n’est pas non plus la simple clarté, car la lumière de la pleine lune, un dixième de lux, est cent fois trop faible pour freiner directement notre mélatonine. Le lien existe, par un chemin qu’on ne comprend pas encore, peut-être une horloge interne d’environ un mois que la Lune synchronise, un vestige d’un temps où elle était notre seule lampe. On ne sait pas, et je préfère le dire que l’inventer.
Ce qu’on sait, en revanche, glace le sang. Ce que la Lune ne parvient pas à faire à un dixième de lux, nos écrans l’infligent chaque soir sans effort. Le téléphone tenu dans le noir envoie cent à deux cents fois la lumière d’une pleine lune, droit dans ces cellules de la rétine découvertes il y a vingt ans à peine, celles-là mêmes dont Ibn al-Haytham devinait la fonction, qui relient l’œil à l’horloge centrale du cerveau.
Nos ancêtres subissaient une pleine lune une nuit par mois. Nous vivons sous une pleine lune artificielle chaque soir, collée aux yeux, et nous nous étonnons de ne plus dormir.
Le Soleil, lui, ne nous envoie pas que de la lumière. Il projette des vents de particules qui, lors de ses éruptions, secouent le champ magnétique de la Terre, les mêmes bourrasques qui allument les aurores. Une méta-analyse parue en 2025 a rassemblé les études reliant ces orages à notre cœur, et le constat se répète d’un travail à l’autre. Pendant ces tempêtes, les infarctus augmentent, le risque d’accident vasculaire cérébral grimpe, jusqu’à cinquante pour cent lors des plus violentes, surtout chez les diabétiques et les cardiaques. Le mécanisme passe par une baisse de la variabilité du rythme cardiaque, cet écart minuscule entre deux battements qui mesure l’équilibre de nos nerfs, et dont l’effondrement est un facteur de risque reconnu. Comment un champ aussi ténu nous atteint-il ? La piste sérieuse mène à des protéines de la rétine, les cryptochromes, sensibles au magnétisme, celles qui servent de boussole aux oiseaux migrateurs. Une étude de 2019 a montré que le cerveau humain, lui aussi, réagit à une variation du champ terrestre. Nous ne sentons rien. Quelque chose, en nous, enregistre pourtant.
Je pose cependant une limite en tant que médecin : cette science si ancienne et à la fois si jeune dans ses conclusions, ses preuves imparfaites et une partie des études restent des observations sans mécanisme tranché. Le sujet attire les charlatans qui vendent des cures détox aux phases de la Lune. Je ne vends aucune certitude. Je dis que le signal existe, qu’il est publié dans de vraies revues, et qu’on ne peut plus le balayer au nom de notre confort d’êtres qui se croient détachés du ciel.
La preuve la plus nette du lien entre notre santé et l’univers, on l’obtient en l’arrachant. Dès qu’un corps quitte la Terre, la médecine spatiale mesure tout ce que notre planète faisait pour lui en silence.
En apesanteur, l’os se déminéralise d’environ un pour cent par mois, le muscle fond, le cœur lui-même s’atrophie faute de pomper contre la pesanteur. Privé de l’alternance du jour et de la nuit, sur une station où le Soleil se lève toutes les quatre-vingt-dix minutes, l’horloge interne s’affole, le sommeil se déchire, l’immunité, qui en dépend, faiblit. Et hors du bouclier magnétique terrestre, les rayons cosmiques traversent les corps, au point que les astronautes d’Apollo décrivaient des éclairs derrière leurs paupières fermées, ces particules qui perçaient leur rétine. On ne mesure jamais mieux ce que la Terre nous donne qu’en regardant ce qui manque à ceux qui la quittent. La gravité qui tient nos os, le jour qui règle nos hormones, ce champ invisible qui nous protège.
Ils se trompaient sur la cause et voyaient juste sur le lien. Hippocrate, Avicenne, al-Biruni, Ibn al-Haytham croyaient que le ciel commandait le corps. Il ne le commande pas. Mais nos corps sont bel et bien accordés à lui, à sa lumière, à ses rythmes, à ses champs, façonnés par lui pendant des centaines de milliers d’années. Ces hommes sentaient l’accord et se trompaient sur sa musique. La science ne les humilie pas, elle leur rend justice, et plus profondément qu’ils ne l’imaginaient.
Et elle nous laisse face à une vérité gênante.
Ce n’est pas le ciel qui nous dérègle, c’est nous. Nous avons fabriqué une lumière que la Lune n’a jamais su produire, nous avons chassé la nuit, brouillé nos horloges, coupé le fil qui nous reliait au dehors. Le mal de notre époque n’est pas d’être trop soumis au ciel, c’est de nous en être arrachés en croyant nous en libérer. Nous avons perdu quelque chose que le médecin de l’an mille possédait sans le savoir, le sens que le corps appartient à un ordre plus vaste que lui.
Voilà ce que je me dis en regardant tomber le ciel ces dernières nuits. Les Perséides ne brillent que parce que la Lune est absente, parce que le ciel est enfin noir. C’est l’obscurité qui révèle les étoiles. Peut-être nous faut-il, à nous aussi, un peu de vraie nuit, un peu de vrai silence, pour réentendre ce à quoi nous sommes reliés et que le vacarme du monde a recouvert. Lever les yeux n’a jamais été fuir la médecine, c’est la pratiquer à l’échelle du vivant tout entier.
Un dernier mot en tant que médecin. Si vous avez regardé l’éclipse, j’espère que ce ne fut pas à l’œil nu, ni derrière de simples lunettes de soleil. Un Soleil même caché aux neuf dixièmes brûle le fond de l’œil sans la moindre douleur, car la rétine ne sent rien, et les lésions ne se réparent pas. Ibn al-Haytham, avait compris pas mal de choses sur la lumière et vous l’aurait dit mieux que moi. On lève les yeux vers le plus beau, et le plus beau peut aveugler. Le ciel soigne et le ciel blesse. Depuis mille ans, tout tient encore dans la manière de le regarder.
Cajochen C et al. Evidence that the lunar cycle influences human sleep. Curr Biol. 2013.
Phillips AJK et al. High sensitivity and interindividual variability in the response of the human circadian system to evening light. PNAS. 2019.
Zenchenko TA, Breus TK. The influence of geomagnetic storms on the risks of developing myocardial infarction, acute coronary syndrome, and stroke: systematic review and meta-analysis. 2025.
Feigin VL et al. Geomagnetic storms can trigger stroke: evidence from 6 large population-based studies in Europe and Australasia. Stroke. 2014.
Wang CX et al. Transduction of the geomagnetic field as evidenced from alpha-band activity in the human brain. eNeuro. 2019.
Han H et al. Cardiovascular adaptations and pathological changes induced by spaceflight. Mil Med Res. 2024.
Et alors, selon vous, doit-on ajouter une formation astronomie aux médecins ? Et une formation médicale aux astrophysiciens ?
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