Elle est artiste. Elle peint.
Ce matin-là, elle vient pour un bilan de dépistage tout ce qu’il y a de plus classique.
Pendant la réalisation des clichés, elle me parle d’une nouvelle technique qu’elle explore : le pouring.
Après l’échographie, en essuyant le gel, elle sort son téléphone et me montre quelques-unes de ses toiles.
C’est superbe.
Une peinture brillante, presque laquée, où les couleurs se déversent en cascades douces. Des camaïeux de bleus, de verts, de bruns chauds : des teintes entre la glace et la lave.
Des paysages lunaires, aquatiques ou minéraux.
On y voit tout et rien à la fois.
Des planètes, des racines, des fonds marins, des filaments d’orage. Un désert vu du ciel, une cellule en pleine division, un orage sur Neptune.
Ou rien du tout.
C’est abstrait et pourtant ça raconte quelque chose.
J’aime beaucoup.
L’examen se termine.
Je lui annonce que tout est parfait : son dépistage est strictement normal.
Elle me coupe, un peu sèche :
- Évidemment. Ça, je le savais.
- Ah bon ? Vous le saviez ?
- Bien sûr. Mon médecin me l’avait dit.
- Votre médecin vous l’avait dit ?
- Oui. À cause de mes crayons.
Petit flottement.
- Pardon ? À cause de vos crayons ? Mais… vous ne peignez pas à l’acrylique ?
Elle soupire.
- Mais si. Mais moi, je vous parle des crayons dans ma prise de sang.
- … Vos crayons dans la prise de sang ?
À ce stade, quelque chose glisse doucement.
Un changement de densité dans l’air.
Le sol reste ferme, mais on ne sait plus très bien dans quelle pièce on est.
Tout est normal et, pourtant, plus rien ne l’est.
On sourit encore, mais l’âme cherche une rampe.
Je cherche dans ma tête s’il existe un code couleur oublié, une nouvelle classification sanguine. Quelque chose que j’aurais manqué lors d’un congrès ou dans une note en bas de page du Lancet.
Une réforme récente, peut-être.
Crayons HB, 2B.
Anémie en pastel sec.
Globules en fusain.
Éosinophiles en crayon aquarellable.
Plaquettes en feutre indélébile.
Rien.
Elle me regarde comme si tout était parfaitement limpide.
Et moi, j’essaie de garder l’illusion que nous sommes encore sur le même fil.
- Donc… les crayons ont permis à votre médecin de vous dire que tout allait bien ?
Elle fouille dans son sac, sans urgence.
Puis elle s’arrête net.
Fronce les sourcils.
Lève un doigt.
Ses yeux s’éclairent soudain :
- Mais attendez ! Non, non, je me trompe. Pas les crayons. Les marqueurs ! C’est les marqueurs qui sont normaux dans ma prise de sang !
Et là, comme un rideau qui tombe doucement, je comprends qu’il ne faut plus chercher.
Il n’y aura pas de sens.
Seulement une beauté étrange.
Et ce léger vertige que la consultation laisse parfois derrière elle.
Petite leçon de consultation flottante :
Il existe parfois des dialogues où le langage tangue un peu, comme un radeau.
On avance doucement. On fait des phrases. On se passe les mots comme des rames.
Et puis, tout à coup, sans prévenir, on se rend compte qu’on ne va plus dans la même direction.
L’un est sur un lac.
L’autre dans une aquarelle.
On ne sait plus très bien qui est le médecin, qui est le poète, ni si les marqueurs sont biologiques ou permanents.
Alors on sourit.
On se souhaite une bonne journée.
Et chacun regagne sa rive...
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