Depuis quelques années, les métiers du design traversent une zone de turbulence.
L’arrivée massive de l’intelligence artificielle, la pression croissante sur la rentabilité des produits numériques et la difficulté à faire reconnaître la valeur du design dans les organisations ont profondément transformé les conditions de travail.
Beaucoup de designers et designeuses expriment aujourd’hui un malaise diffus.
Une fatigue.
Parfois même une crise de sens.
Et si cette crise révélait quelque chose de plus profond ?
Et si nous étions, nous aussi, pris dans un modèle qui nous rend plus performants… mais moins robustes ?
Pour explorer cette question, nous avons croisé trois regards :
Olivier Hamant, biologiste et directeur de l’Institut Michel Serres
Audrey Coudrin, designeuse et fondatrice du collectif territorial MARÉES
Chloë Breuillé, UX designeuse et cofondatrice de l’écolieu la Ferme des Coudreaux
1️⃣ Chapitre 1 : la robustesse, une leçon du vivant
Pourquoi les systèmes naturels ne sont pas optimisés mais robustes, et ce que cela change pour penser nos organisations et nos pratiques.
2️⃣ Chapitre 2 : coopérer dans un monde fluctuant
Comment la robustesse transforme les manières de travailler : collectifs, territoires, coopération et projets ancrés dans le réel.
3️⃣ Chapitre 3 : réinventer la posture du designer
Ralentir, diversifier ses compétences, sortir de l’hyper spécialisation et redéfinir ce que signifie concevoir aujourd’hui.
Cet épisode a été réalisé par Marie Grataloup et Nicolas Guérin. La post-production est réalisée par Anthony Adam. Les voix off sont de Zoé Pasquier.
Merci à Laura Dussier pour son aide sur l’identification des intervenant·es
Au sein du vivant, les systèmes les plus robustes ne sont pas les plus performants. Ils sont traversés par des lenteurs, des redondances, des erreurs, des inefficacités. Ce sont précisément ces contre-performances qui leur permettent de résister aux fluctuations du monde.
Appliquée au design, cette hypothèse agit comme un révélateur. Et si le problème n’était pas seulement la multiplication des outils, la transformation des marchés ou l’irruption de l’IA ? Et si nous étions, nous aussi, pris dans un modèle qui exige toujours plus de performance, mais en nous rendant moins robustes ?
Ce déplacement est précieux, parce qu’il permet de sortir d’une lecture purement individuelle de la crise. Il ne s’agit plus seulement de mieux s’adapter, d’être plus à jour, plus agile, plus compétitif. Il s’agit de remettre en question les critères eux-mêmes. Pourquoi valorisons-nous autant la vitesse ? Pourquoi assimilons-nous encore la spécialisation à la légitimité ? Pourquoi le design devrait-il toujours prouver sa valeur à travers l’efficacité immédiate ?
Dans cette perspective, la robustesse n’est pas un retour en arrière. Elle n’est pas non plus une nostalgie de la lenteur. Elle propose autre chose : une manière d’habiter l’incertitude sans s’effondrer, de concevoir avec plus de liens, plus d’ancrage, plus de diversité.
Cette transformation ne reste pas théorique. Elle prend forme dans des projets très concrets.
Avec Audrey Coudrin, elle se traduit par un travail ancré dans le territoire du bassin d’Arcachon, au croisement du design, de l’écologie territoriale et de la coopération. Son récit montre comment un design moins tourné vers la performance individuelle peut devenir un outil de mise en relation, de construction collective et de réponse située à des problèmes locaux. Le projet de filtre low-tech qu’elle accompagne pour la filière ostréicole en est un exemple très fort : ici, le design ne consiste pas à imposer une solution parfaite, mais à organiser des conditions de coopération dans un contexte instable, avec de faibles moyens, beaucoup d’acteurs et une forte dimension expérimentale.
Avec Chloë Breuillé, la réflexion s’ouvre sur le numérique et sur ses contradictions. Longtemps pensé comme neutre ou immatériel, il apparaît lui aussi pris dans des logiques de croissance, d’accélération et de déni de ses propres impacts. Son engagement sur le projet Bénéfriche puis dans la création d’un écolieu montre qu’il est possible de déplacer sa pratique sans renoncer à créer. Ce déplacement passe par un ralentissement, mais aussi par une redéfinition de ce qu’est concevoir : non plus seulement produire des interfaces ou des livrables, mais créer du lien, des usages situés, des cadres de coopération.
À travers ces récits, une idée se dessine : sortir de la performance n’est pas un renoncement. C’est un déplacement. Un déplacement du regard, du rythme, des critères de valeur.
L’un des apports les plus forts de cet épisode est sans doute là : dans la possibilité d’offrir aux designers et designeuses en crise non pas une solution toute faite, mais un nouvel angle de lecture sur ce qu’ils et elles traversent.
La robustesse n’apporte pas de recette miracle. Elle n’efface pas les tensions économiques, les contraintes du marché ou les transformations brutales à l’oeuvre dans les métiers. Mais elle aide à reformuler certaines questions.
Peut-être que la fatigue ressentie n’est pas seulement personnelle.
Peut-être qu’elle est structurelle.
Peut-être qu’elle dit quelque chose du modèle dans lequel nous exerçons.
Dans ce cas, redéfinir sa pratique ne signifie pas forcément tout quitter. Cela peut vouloir dire :
ralentir
choisir autrement ses projets
sortir de l’obsession de l’expertise totale
réhabiliter l’écoute, la relation, l’ancrage
assumer des trajectoires hybrides
penser le design comme posture autant que comme production
Autrement dit, la robustesse n’est pas une morale. C’est une boussole.
Robustesse : capacité d’un système à rester viable malgré les fluctuations, sans chercher l’optimisation permanente.
Contre-performance : lenteurs, redondances, erreurs ou hétérogénéités qui, loin d’être des défauts, peuvent contribuer à la stabilité d’un système.
Monde fluctuant : monde marqué par l’incertitude, l’instabilité, les crises écologiques, énergétiques, politiques ou économiques.
Coopération : forme d’organisation dans laquelle on accepte de limiter sa performance individuelle pour renforcer la robustesse du groupe.
Hyper spécialisation : découpage extrême des compétences, souvent valorisé dans les organisations, mais qui peut fragiliser les individus et les collectifs.
Posture de design : manière de se situer dans un projet, de poser des questions, d’écouter, de relier et de faire émerger des solutions, au-delà des seuls outils ou livrables.
La robustesse ne cherche pas la performance maximale. Elle cherche la capacité à durer dans un monde instable.
Dans le vivant, ce sont souvent les lenteurs, les marges de manoeuvre et les contre-performances qui permettent la survie des systèmes.
Pour les métiers du design, cette idée ouvre une critique forte du culte contemporain de la vitesse, de l’optimisation et de l’hyper spécialisation.
Les formes de coopération robustes ne reposent pas uniquement sur de bonnes intentions. Elles demandent du temps, de l’ancrage, des liens et une autre manière de définir la valeur.
Le design peut jouer un rôle central dans cette transformation, non seulement par ce qu’il produit, mais par la posture qu’il adopte : écouter, relier, situer, expérimenter.
Pour de nombreux designers et designeuses en crise, la robustesse offre moins une réponse immédiate qu’un cadre de réflexion pour repenser leur métier sans céder à l’épuisement.
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Olivier Hamant
Ses travaux sur la robustesse, à la croisée de la biologie, de la systémique et des sciences sociales.
→ Son interview dans le podcast Metabolism of Cities
→ Son ouvrage “Antidote au culte de la performance” aux éditions Gallimard
https://www.gallimard.fr/catalogue/antidote-au-culte-de-la-performance/9782073047342
Collectif MARÉES / Audrey Coudrin
Un travail de design territorial, de coopération locale et de projets ancrés sur le bassin d’Arcachon.
→ Explorer :
https://www.xn--lecollectifterritorialmares-zoc.fr/
Bénéfriche / Chloë Breuillé
Un outil soutenu par l’ADEME pour objectiver les bénéfices socio-économiques et environnementaux de la reconversion des friches.
→ Explorer :
https://benefriches.ademe.fr/
La Ferme des Coudreaux / Chloë Breuillé
Un projet d’écolieu pensé comme espace de lien, de création et de sobriété.
→ Explorer :
https://www.instagram.com/lafermedescoudreaux/

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