Au cours du premier épisode de ce cycle thématique sur les enjeux de transformation par le design, nous avons abordé la question du capitalocène.
Parmi les enjeux soulevés, se pose celui de la mise en récit des transformations. Cette mise en récit est importante, d’autant plus que la manière dont une potentielle transformation est racontée influence son acceptabilité. Cette influence prend de multiples formes, mais elle tend à toujours véhiculer le même récit “désirable”; celui d’un futur dans lequel la technologie joue le rôle de solution à tous nos problèmes : conquête spatiale, multivers, objets connectés, smart cities…
De son côté, L’ADEME (l’agence de la transition écologique de l’état) pointe qu’il est nécessaire de créer d’autres récits face à ce récit dominant. Elle incite à construire le contre-récit d’une sobriété désirable et d’une résilience solidaire.
Comment le design peut-il accompagner la construction de ces contre-récits ? Le design fiction peut-il aider à mettre en exergue les externalités des récits futuristes dominants ? Le récit peut-il aider à co-construire une vision commune désirable dans le cadre d’un projet de design ?
Nicola Nova est professeur à la Haute École d'Art et Design à Genève et puis co-fondateur d'une structure de conseil qui fait du design fiction qui s'appelle Girardin & Nova.
Léa Lippera est praticienne de design friction au sein de Design Friction. Design Friction est un studio qui explore par le design fiction les enjeux liés aux transformations sociales, culturelles et technologiques que connaissent nos sociétés.
Marion Desclaux est designeuse et fondatrice du studio Objets du travail, qui vise à améliorer les outils et environnements de travail, notamment en milieu contraint, est également l'auteure d'une newsletter éponyme.
1️⃣ Chapitre 1 : nous définissons ce qu’est le récit et nous explorons ses liens avec le design et les différents imaginaires.
2️⃣ Chapitre 2 : nos invité•es racontent 3 projets concrets dans lesquels le récit est mobilisé.
3️⃣ Chapitre 3 : nous interrogeons la place du récit capitaliste et les conditions de création de récits alternatifs plus désirables.
Le récit se caractérise par l'organisation arbitraire des faits d'une histoire. Inspirée de faits réels ou fictionnels, la mise en récit peut se matérialiser par différents médiums : oraux, écrits, graphiques, etc. Par leur capacité à transmettre des expériences, les récits peuvent susciter des émotions qui favorisent l'engagement ou le rejet d’une histoire transmise. Parmi les diverses notions relatives aux récits, Léa parle de récits « dominants ». Selon elle, ils correspondent aux récits qui sont les plus écoutés et les plus visibles au sein de la société. Ils se maintiennent en son sein par leur répétition et/ou par l'autorité apparente des personnes qui les déclament. À titre d'exemple, un des récits dominants courant dans les pays industrialisés présente l'idée selon laquelle la résolution de la crise climatique passera par l'innovation technologique.
Cependant, la répétition et la posture d'autorité ne sont pas gages de véracité. Par exemple, la communauté scientifique consacrée aux enjeux climatiques est unanime sur la nécessité de réduire le niveau de consommation et de production pour tenter d’endiguer les effets néfastes de la catastrophe en cours. Aussi, afin de tenter d'aller vers le sens de la communauté scientifique, l'ADEME (Agence De l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie) défend l'idée de construire de nouveaux récits désirables autour de la sobriété. Qu'il s'agisse de lutter contre le réchauffement climatique ou de créer un engouement autour d'une technologie innovante mise sur le marché, les organisations mobilisent les récits pour rendre plus désirables les projets qu'elles défendent.
Par leur force d'adhésion, les récits ont un pouvoir d'influence sur les systèmes de valeurs, les choix de consommation ou les interactions sociales. Ils sont mobilisés pour fédérer autour d'un récit commun. À titre d'exemple, la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques 2024 véhicule le récit d'une ville éprise de liberté et inclusive ; alors même que l'État a décidé de déloger des locataires de résidences CROUS au profit des athlètes, et que les Jeux ont été l'occasion de mettre en place des systèmes de vidéosurveillance algorithmique critiqués pour les risques d'abus qu'ils représentent. Par ailleurs, alors que le Comité d'organisation des Jeux olympiques et Paralympiques promettait une « trajectoire zéro déchet et zéro plastique à usage unique », leur partenaire Coca-Cola a été épinglé par l’association FNE (France Nature Environnement) parce qu‘il distribuait dans des écocups des boissons issues de bouteilles en plastique à usage unique (source : France Info). Dès lors, la mise en place de récits ne correspond pas nécessairement à la réalité des actions mises en place et leur dimension méliorative peut faciliter la prise de décisions qui sont pourtant objet de débats.
Bien que le récit puisse faciliter l'adhésion, il peut également être utilisé pour soulever des débats, ce qui est l'objectif du design fiction. Face aux enjeux de transformations des organisations, cette pratique consiste à extrapoler certaines hypothèses en les matérialisant. En mobilisant le récit, le design fiction permet d'impliquer les différentes parties prenantes d'une organisation sur les conséquences de la mise en place de leurs décisions de transformation. L’agence Design Friction parle par exemple de provotypes : des prototypes qui ont pour objectif de créer un effet de provocation. Par exemple, l’agence a conçu en 2017 le provotype Soulaje - une montre connectée qui permettrait de s’euthanasier soi-même. Par sa dimension radicale, il permet de se questionner sur les conditions acceptables de l’adoption d’un tel projet politique. Aussi, ces prototypes permettent d’ouvrir le débat en faisant émerger les tensions autour de ces potentielles décisions.
Les récits peuvent avoir un effet normatif sur les comportements et systèmes de valeurs des membres d'une organisation sociale. Toutefois, et le design fiction en est un exemple, il est possible de participer activement à la construction de récits émergents.
Par sa capacité à faire le lien entre différentes parties prenantes, le design a la possibilité de se défaire de la logique des récits dominants pour construire de nouveaux récits désirables. Aujourd'hui la notion de sobriété est majoritairement associée à l'idée d'austérité et de privation ; elle pourrait être demain, grâce entre autres au design fiction, associée à une notion d'équilibre et d'équité au sein de la société.
Qu’est-ce que le récit ? Par essence, le récit est protéiforme. Il est forme littéraire, orale, roman, documentaire, discours politiques (les jeux olympiques, nos choix de sociétés) ou outil de design… Il permet également d’explorer différents imaginaires, d’imaginer un futur ou à construire le présent.
Ce sont ces aspects qui rendent le récit difficile à saisir, puissant et surtout très influent sur la façon dont nous imaginons nos choix de vie et de sociétés. En effet, autour de nous, plusieurs entités — personnalités politiques, entreprises privées — ont su se saisir du récit pour l’utiliser à leur avantage. Le récit à donc une grande influence sur notre façon d’imaginer notre futur, au point de devoir se questionner sur notre capacité à penser des récits alternatifs à ceux dominants.
« Quand on design quelque chose, il n'existe pas encore. C'est quelque chose qui a une forme de récit, une interaction possible ». Comme l’explique Nicolas, le récit est aussi un outil de design. Il peut venir appuyer ce que nous concevons pour lui donner du contexte, permettant à cette conception de se situer dans nos imaginaires et ceux des utilisateur•ices.
Le design fiction est une des pratiques de design qui exploite le récit et les imaginaires. En concevant un récit — par exemple la voiture autonome en libre-service — il va permettre d’aider les citoyen•nes à se projeter et à mesurer de façon plus concrète comment une innovation va changer leur ville et leur vie. Ce récit, comme outil de design, va donc à la fois influencer la forme de la solution (le produit du design) mais également soulever les questions sur ses externalités (positives ou négatives).
Nicolas et Léa soulignent qu’il existe une certaine « panne des imaginaires ». Soit une capacité moindre à dépasser les imaginaires hégémoniques pour concevoir des alternatives, par exemple la conquête spatiale afro futuriste. Pour Nicolas, cette panne n’est pas généralisée, mais plutôt localisée au monde de l’entreprise.
Enfin, il est nécessaire à la fois de prendre conscience du poids et du pouvoir du récit pour s’en saisir pleinement et l’utiliser comme un outil de design. Le problème, c’est que le récit capitaliste a « colonisé nos imaginaires » comme l’explique Jean-Baptiste Molina. Pourtant, c’est en partie notre responsabilité de se saisir du récit pour imaginer des alternatives à des choix de société par lesquelles nous épuisons notre planète.
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Fondée en 2024 par Fabien Girardin et Nicolas Nova, Girardin & Nova est une agence pluridisciplinaire qui s'intéresse aux questions planétaires urgentes, de la numérisation des villes aux implications des changements environnementaux.
www.girardinnova.com >
Design Friction est un studio de design qui explore par le design fiction les enjeux liés aux transformations sociales, culturelles et technologiques que connaissent nos sociétés.
design-friction.com >
Studio fondé par Marion Desclaux, Objets du travail, vise à améliorer les outils et environnements de travail, notamment en milieu contraint. C’est aussi une newsletter éponyme, qui explore l'histoire et le futur des objets du travail, de la pointeuse au clavier en passant par l'échelle.
Site internet >
La newsletter Objets du travail >
Les ateliers de l’antémonde sont cités par Léa pendant l’épisode.
Voir le site >
Nicolas Nova, Les Moutons électriques
La science-fiction, dans sa version littéraire ou cinématographique, a depuis longtemps alimenté les visions technologiques en mettant en scène toutes sortes d’objets « futuristes ». Voitures volantes, vaisseaux spatiaux, stations orbitales et autres robots humanoïdes ont ainsi formé l’ossature de bien des récits.
https://www.moutons-electriques.fr/futurs
Camille Le Boulanger, Babelio
https://www.babelio.com/livres/Leboulanger-Eutopia/1427229
David Pontille et Jerome Denis, La Découverte
https://www.editionsladecouverte.fr/le_soin_des_choses-9782348064838
Emmanuel Dockes, Éditions du Détour
https://editionsdudetour.com/index.php/les-livres/voyage-en-misarchie-2/
Swann Périssé, Binge Audio
À quoi ressembleront nos vies si on ne fait rien pour stopper la crise climatique ? Avec autodérision et beaucoup de taquinerie, Swann Périssé pose la question à des spécialistes de l’écologie.
https://www.binge.audio/podcast/ya-plus-de-saisons
Anthony Masure, Septembre 2017
Ce constat, qui reste à interroger, fait dire au chercheur Nicolas Nova qu’il existerait ainsi une « panne des imaginaires ». Alors qu’il est fréquemment demandé au design d’« innover », nous nous demanderons en quoi certaines séries récentes comme Mr. Robot ou Black Mirror permettraient de contester cette injonction.
https://www.anthonymasure.com/articles/2017-09-panne-imaginaires-technologiques-design-monde-reel
Nicolas Nova et Gauthier Roussilhe, Sciences du Design, 2020/1 n° 11, p.91-101.
Article cité (et rédigé) par Nicolas Nova.
En tant que phénomène visant à renforcer l’intégration des techniques numériques dans les organisations et dans les activités du quotidien, l’injonction actuelle à la transformation numérique se heurte de fait à une crise environnementale systémique dont les symptômes et effets sont aussi multiples que bien documentés.
https://shs.cairn.info/revue-sciences-du-design-2020-1-page-91?lang=fr
Antoine Reverchon, Le Monde, 20 décembre 2018
Jean-Baptiste Molina, chercheur et activiste en fiction spéculative, Culture et Démocratie.
Le capitalisme s’est infiltré dans nos inconscients, il a colonisé nos imaginaires. Nous l’avons érigé comme l’aboutissement inévitable de l’humanité, au point qu’il nous est devenu impossible de penser des alternatives. C’est cette impasse cognitive généralisée, où il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme, que le philosophe Mark Fisher appelle le réalisme capitaliste.
https://www.cultureetdemocratie.be/articles/speculativisme-sortir-du-realisme-capitaliste-par-la-fiction-speculative/
Entretien entre Zelda Soussan, Ruggero Franceschini et François Schuiten, Culture et Démocratie.
L’accélération continue de nos vies et la saturation inédite du « maintenant » qu’elle engendre nous empêchent de penser le long terme.
https://www.cultureetdemocratie.be/articles/sortir-du-deni-imaginer-demain/
Fabienne Denoual et Pia Pandelakis, Revue française des sciences de l’information et de la communication
Design, Transmedia : les productions inscrites dans ces champs ont ceci de commun qu’elles travaillent à fabriquer des mondes en même temps qu’elles s’inscrivent dans le monde. Elles utilisent en somme le même terreau : le réservoir créatif constitué par la fiction.
https://doi.org/10.4000/rfsic.2591
Le Laptop
https://www.lelaptop.com/quel-avenir-pour-le-design-fiction/

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