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Ma Petite Lettre · Oct 25, 2025

MPL73 — Jour 17000

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Damien Aresta · Ma Petite Lettre

Salut toi,

Alors voilà, il y a exactement 17000 jours, je m’étranglais avec mon cordon ombilical, j’ai quand même réussi à trouver la sortie, j’ai pris une grande respiration et je suis né.

Je ne suis pas en pleine crise existentielle (enfin, pas plus que d’habitude). Mais ce chiffre m’a mis une petite claque. Dix-sept mille jours. C’est beaucoup et pas grand-chose à la fois.

J’ai toujours été obsédé par le temps qui passe. Pas dans le sens anxieux genre mon dieu je vieillis — j’ai toujours dit que l’âge c’est dans la tête des autres — mais plutôt cette fascination pour “Comment on peut capturer le temps, l’archiver, le rendre tangible”. Parce que sinon, quoi? Les jours se ressemblent, ils se confondent, et ce mardi de mars 2031 n’existera plus nulle part sauf dans nos têtes qui oublient tout.

C’est pour ça que j’écris tous les jours, ou presque, sur Obsidian, l’outil de prise de note que j’utilise actuellement. Le genre d’outil qui va me lasser dans 3 ans, et puis je devrai tout exporter, et puis je devrai tout importer dans le nouveau logiciel, celui qui m’aura fait de l’oeil, le 25 mars 2031. Et puis cette digression était trop longue, alors je reprends. C’est pour ça que je note tous les jours, pas seulement sur Obsidian, mais aussi dans mon petit carnet jaune, la date, le lieu où je me trouve, et quelques lignes sur ce qui se passe. Des trucs insignifiants souvent: “café avec David”, “pluie toute la journée”, “découvert ce groupe incroyable”. Rien de spectaculaire. Mais c’est mon petit rituel à moi pour me souvenir que ce jour-là, j’ai vécu.

On Kawara. Ce génie japonais qui a passé des décennies à peindre des toiles avec juste... une date. “JAN. 4, 1966” en lettres blanches sur fond noir. Un tableau = un jour. Si le tableau n’était pas fini avant minuit, il le détruisait et recommençait. Il a aussi envoyé des cartes postales à ses amis pendant des années avec juste marqué “I Am Still Alive” et l’heure d’envoi. Aujourd’hui a existé, et lui aussi.

Roman Opalka. Cet artiste polonais qui en 1965 a décidé de peindre les chiffres de 1 à l’infini. Il a commencé à 1 et il a continué jusqu’à sa mort en 2011, arrivé à 5607249. Chaque toile, c’est des milliers de chiffres écrits à la main. Au début en blanc sur noir, puis il ajoutait 1% de blanc à chaque toile, allant progressivement vers le blanc total. Une vie entière à compter. À matérialiser le passage du temps.

Je trouve ça sublime et terrifiant. Cette patience. Cette rigueur. Cette acceptation que oui, les jours passent, et la seule chose qu’on peut faire c’est les noter, un par un.

Justement, en ce moment je lis les journaux de David Sedaris (j’ai commencé avec Theft By Finding: Diaries 1977-2002), et c’est exactement ça qui me fascine. Quarante ans de journaux intimes qu’il a enfin accepté de publier. Quarante ans à noter absolument tout : les conversations entendues dans le métro, le nombre de cigarettes ramassées lors de ses marches quotidiennes, les remarques assassines sur les gens qu’il croise, ses angoisses, ses dîners ratés.

Ce qui est dingue, c’est que Sedaris écrit pour archiver. Il sait que dans 20 ans, il voudra se rappeler de cette soirée bizarre chez des amis, de cette phrase entendue à la radio, de ce qu’il pensait vraiment de telle personne. Ses carnets, c’est pas de l’introspection profonde, c’est du stockage brut de réalité. En lisant, tu te dis: Voilà, c’est quelqu’un qui est passé par là, au milieu de la vie, et qui a tout noté.

Ça me donne envie de continuer mon propre truc, même si c’est beaucoup moins drôle et brillant que Sedaris évidemment. Mais l’idée reste la même: dans 10 ans, quand je relirai “mardi 25 mars 2031. Bruxelles. Au bureau. J’ai vu passer cette nouvelle app de prise de note, j’ai kiffé et j’ai décidé de tout migrer. J’en ai pour 2 jours”, ça fera remonter tout un pan de vie que j’aurais pu complètement oublier.

Est-ce que tu gardes des traces, des photos datées compulsivement, des playlists mensuelles, des tickets de ciné dans une boîte?

Ou tu fais comme mes enfants, tu laisses filer? En mode “j’ai de la mémoire, je m’en souviendrai”. Spoiler: non, tu ne t’en souviendras pas. D’ailleurs j’ai beau leur dire, ils ne notent rien.

En tous cas moi j’ai besoin de ces petits rituels. Peut-être parce que tout va trop vite. J’avais déjà posté un petit truc du genre en 2021: Écrire, c’est vivre deux fois. Je sais pas si ça fait du sens, mais en tous cas ça a existé.

Quoi qu’il en soit, j’ai bien kiffé ces 17000 jours. Vivement les 17000 suivants.

PS: Si cette petite lettre t’a plu et que tu veux recevoir mes élucubrations perso/culturelles tous les mois, tu peux t’abonner par ici.

PS2: Et si t’as des recommandations de livres, films, musiques ou autres sur le thème du temps qui passe, balance tout en commentaire, je prends.

PS2bis: tu peux vérifier, le 25 mars 2031 tombe vraiment un mardi.

Read the original on damienaa.substack.com

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