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Chaussettes de soirée · Apr 29, 2026

Internet, c’était mieux avant ?

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Renée · Chaussettes de soirée

Si vous lisez le titre dans la voix de Brice de Nice, félicitations : vous êtes ieuv, comme moi. Je suis une enfant des 90s, donc j’ai connu la musique de connexion du modem, l’ordinateur familial dans le salon, le frisson de voir une vidéo s’afficher à l’écran pour la première fois après 45 bonnes minutes d’attente.

Tu m’as l’air bien jeune pour avoir connu cette époque. Une vachette comme toi, ça sent le pipeau ton histoire. Le pipeau !

Certes, à la fin des fameuses 90s, au moment des explorations des premières camgirls, j’étais encore trop petite pour être en ligne (et même si je l’étais, je ne pense pas qu’on aurait eu un internet assez rapide dans la banlieue d’Athènes, où j’ai grandi, versus les centres urbains d’Amérique du Nord).

Aujourd’hui, le terme de camgirl est relié à l’industrie du sexe, alors qu’il désigne simplement une fille qui se filme à l’aide de sa (web)cam.

Cam Gaze : À la recherche des premières camgirls, un documentaire de Claire Richard, (co-production ARTE France et Upian Productions), revient sur la trajectoire de ces pionnières du web, qui semblent être tombées dans l’oubli numérique. Alternant témoignage et archives, le documentaire dresse un portrait d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître - et dont, malgré ma passion pour l’histoire d’internet, je n’avais jamais entendu parler !

Est-ce que c’était mieux avant ? C’est ainsi que Fabrice Blanc clôt chaque épisode de l’émission Aujourd’hui c’est data, dont j’étais l’invitée en mars. J’avais donc préparé ma réponse : en tant que femme, je n’ai aucune envie de revenir dans les années 1970, mais si on parle d’internet, j’ai le sentiment qu’une partie de ma génération est très nostalgique du web des années 2000.

Pas de pot pour moi, l’animateur a logiquement orienté la question sur « est-ce que l’humour était mieux avant », et je me suis retrouvée à m’emmêler les pinceaux en déclarant qu’Aristophane, c’est vieux mais très marrant et que non c’était pas mieux avant, l’humour.

J’ai donc gardé mon petit laïus pour Chaussettes de soirée, bafouille en moins.

Cam Gaze présente un internet qui n’était pas encore dominé par les plateformes ou l’IA slop, un lieu plus créatif et geek. La série prend pour fil rouge le parcours d’une jeune Américaine, qui sous le pseudo de JenniCam, a été la première à se filmer en continu (techniquement, on était plutôt une succession de photos) et à diffuser le résultat.

JenniCam - oui, c’est flou, et oui, vous allez comprendre pourquoi

Attention, mégagiga surprise : Internet n’a jamais été une île séparée du monde « physique » et les camgirls ont toujours eu à faire face au sexisme. Les journalistes (masculins) qui interviewent Jennifer se concentrent sur la dimension qu’ils perçoivent comme voyeuriste de son projet, jamais sur l’inventivité technique que la jeune femme, informaticienne, a dû déployer pour lui donner vie. Une autre camgirl, Sunny Crittenden, raconte qu’elle « n’est pas sortie de chez elle pendant 10 ans » après des messages menaçants.

Les plateformes, elles, commençaient à se mettre en place : quand PayPal, que nombre de camgirls utilisaient pour recevoir des dons leur permettant de s’acquitter des frais exorbitants de serveurs (plus leur site avait de succès, plus il leur coûtait cher de le maintenir en ligne) a modifié ses conditions générales pour interdire les activités liées à la sexualité (souvent, mais pas toujours, présente dans les contenus), cela a porté un coup de grâce à de nombreux sites.

J’ai vu le documentaire à sa sortie, fin 2025. Six mois après, je suis sûre que j’ai déjà oublié plein de choses racontées. Il y a quelques années, j’ai tenté de me générer un « second cerveau » à l’aide du logiciel Roam Research. L’objectif : prendre des notes sur tout ce qu’on « consomme » pour passer en mode création (avec l’aide d’un outil qui promettait de faire des liens entre notes). J’ai tenu trois mois. Ça prenait trop de temps, et je pense que c’est comme vouloir filtrer l’eau de mer avec une passoire : on ne va jamais tout retenir. Ma méthode est donc de m’appuyer fièrement sur mes obsessions. Si un truc me marque, il restera, sinon… tant pis, j’aurais passé un bon moment avec ce bouquin/cette vidéo YouTube.

Cette approche cavalière s’applique aussi à mes archives, notamment numériques, que je tiens avec assez peu de rigueur. Cela me met à la merci de la disparition des plateformes : qui me dit que Substack, que j’utilise pour vous écrire cette missive, existera encore dans dix ans ?

Si les premières camgirls semblent avoir disparu de la mémoire du web, c’est parce qu’elles sont seules dépositaires de leurs archives. Il ne reste presque rien de l’expérience de JenniCam (qui a elle-même disparu sans laisser de traces numériques - on lui souhaite une vie épanouie loin des haters !). Des séquences du documentaire montrent Sunny Crittenden classant des pages imprimées dans des dossiers roses et Ana Voog numérisant des cassettes qu’elle n’a pas revisionnées depuis des années.

Si elle n’a pas de lieu où s’exprimer, la mémoire personnelle ne devient jamais collective. L’effacement des camgirls n’a rien d’anecdotique, et connaître leur histoire permet de mieux comprendre celle du web (et de notre monde).

L’époque où je restais scotchée devant MAD TV (l’équivalent grec de MTV) en espérant voir le dernier clip de Kylie Minogue ne me manque pas spécialement. Je suis très contente de pouvoir accéder à toute la musique du monde (et de découvrir des sons qui ne seraient jamais passés à la télévision).

Au moins, je me rappelle vaguement la transition entre deux modes d’accès à la culture. Comme Charli XCX, qui est née en 1992 et peut chanter en toute bonne foi « I just want to go back to 1999 » dans son hit 1999.

Quand à son invité Troye Sivan… je laisse la parole à AttackingTucans via son commentaire sous la vidéo :

J’adore le fait que Troye avait seulement 4 ans en 1999. Soyons honnêtes ce qu’il regardait vraiment c’était bob l’éponge et les razmokets.

La passion pour l’esthétique des années 2000 (qu’on nomme souvent 2YK) semble être forte chez des personnes qui ont été bien trop jeunes pour les vivre vraiment. Mais est-ce que ça invalide leur émotion, alors que même celleux qui les ont traversées en ont une vision au mieux floue, au pire fausse ? J’ai été étudiante aux États-Unis en 2012/2013, et penser que j’ai tout fait (et sans aucun souci) avec un Nokia noir et rouge à touches, sans accès à Internet, me semble de la (rétro) science-fiction.

Ah, et la citation de Brice de Nice disant « c’était mieux avant » ? J’ai cherché, elle n’existe pas. Pourtant, je l’entendais tellement clairement dans ma tête que j’aurais parié qu’elle figurait dans un des sketchs du personnage.

Comme l’écrit l’artiste et théoricienne Svetlana Boym dès 2001 dans son essai The Future of Nostalgia (cité dans l’excellent Vibes Lore Core, Esthétiques de l’évasion numérique de Valentina Tanni, publié en 2025 par Audimat éditions)

La nostalgie est un sentiment de perte et de déplacement, mais c’est aussi une histoire d’amour avec notre propre imagination.

Alors, est-ce que c’était mieux avant ? La fin de la réponse que j’avais prévue de partager au micro de Fabrice Blanc était : « il se passe encore des trucs cools, il faut juste chercher un peu ».

Chercher, et attendre, parce que ça sera pour la prochaine édition. À dans 15 jours !

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Read the original on chaussettesdesoiree.substack.com

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