« Il va rouler beaucoup moins bien… »
Un bouchon. Un bouchon hors-saison ? À 30 km de la côte ! Se pourrait-il que les « plaines-sans-rien » soient devenues le nouveau spot à la mode ? Après avoir été boutés loin des plages où nous avons grandi, allons-nous maintenant être repoussés toujours plus loin dans les terres, comme les Indiens d’Amazonie ?
Ah non… C’est un tracteur. Ouf.
Les herbes longues dégueulent des talus. Fauchage tardif, très bénéfique pour la biodiversité. Reconnaissons-le quand l’administration prend de bonnes décisions. Mais résultat : visibilité nulle pour doubler sur cette départementale sinueuse1.
Alors, on attend.
Gugus, derrière moi, déboîte, se rabat, déboite encore, se rabat une nouvelle fois. Il ne voit rien, s’élance… s’énerve. Pour rien. Son Kangoo n’a pas davantage de reprise que ma Sandero. Surgit alors un 4x4 rutilant, celui qui n’a jamais connu la moindre ornière, et qui n’a aucun problème pour doubler toute la file sans rien voir. La voiture en face freine, fait des appels de phares : le carrosse l’ignore. Il est passé. Il a gagné. C’est la prise de risque du winner qui met tout le monde en danger, sauf lui-même (croit-il).
Il faut attendre le prochain carrefour en espérant que le tracteur tourne.
Celui qui s’énerve derrière le tracteur se met dans cet état parce qu’il croit perdre du temps. Mais cette colère révèle une erreur fondamentale : il considère déjà ce temps comme possédé. C.S. Lewis écrivait dans Tactique du Diable que la ruse du Malin permet de faire croire à l’homme qu’il dispose librement de son temps. Alors il proteste parce qu’il considère que c’est sa propriété qu’on lui vole lorsqu’on le ralentit.
Le Kangoo derrière moi, s’il piaffe d’impatience, c’est parce qu’il est soumis à un rythme qui n’est pas le sien. Il obéit à un prince qui transforme tout en métrique, en donnée, en flux à optimiser. Il ne court pas parce que sa femme l’attend à la maternité. Il court parce que «le temps c’est de l’argent » !
La colère n’est pas causée par le tracteur. Elle est causée par l’écart insupportable entre le rythme imposé par Mammon (fluidité, immédiateté, performance) et le rythme réel du monde (saisons, croissance, maturation). Mais l’Homme, dans sa prétentieuse tentation de soumettre la Création au lieu de la gérer avec sagesse a décrété que chaque Jour serait identique.
Mammon est un terme biblique désignant la richesse lorsqu’elle devient une puissance spirituelle rivale de Dieu. Par extension, le règne de l’argent, de l’utilité et de la rentabilité érigés en finalité.
Petite anecdote : le livreur que je suis doit tenir les mêmes standards chiffrés. Peu importe qu’il fasse 45°C dans la voiture l’été ou que le vent souffle à 110km/h l’hiver, m’obligeant à m’arracher l’épaule pour sauvegarder la précieuse portière : la coque de téléphone doit arriver en J+1 (car je ne suis pas même pas livreur d’organes à transplanter, ce qui justifierait l’urgence). Je me rappelle aussi cette cliente qui m’avait donné un 0 (dans la fabuleuse échelle NPS2) parce que son colis était arrivé avec une journée en retard. Il neigeait et notre camion d’approvisionnement n’était pas passé. Le jour où je lui ai enfin livré, elle ne comprenait (sincèrement) pas où était le problème.
Or, le temps n’est pas à nous, il n’est pas à Mammon. Il est à Dieu.
Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l’un et aimera l’autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. — Matthieu 6, 24
Ce possessif est le piège. Dès que je dis « mon temps », je sors de l’ordre de la Création pour entrer dans celui du Marché (ou du Monde-Machine comme il est également appelé). Le tracteur est ainsi un rappel…
« Un jour t’es là, un jour t’es plus là » a-t-on coutume de dire par chez moi. Combien de fois avons-nous dit quand on nous annonce un décès : « Merde… Je l’ai encore vu y a deux jours... ». Le temps n’est pas à moi, il m’est prêté, mais je ne sais pas pour combien de temps.
Ce tracteur qui me barre la route n’est peut-être pas à considérer comme un obstacle. Même si je serai en retard. Et je n’aime pas être en retard. Pas par obsession ou par optimisation mais par respect de l’engagement.
Mais si je suis ralenti, l’énervement n’amènera rien. Pas plus que la prise de risque absurde ne m’aidera à gagner. Il n’y a pas de compte-à-rebours à respecter parce que je serais chargé de sauver le monde. Non, non, nous ne sommes pas les super-héros de l’activité économique.
Au lieu de laisser la colère monter, ce poison qui nous détourne de la Charité, utilisons ces minutes que le monde considère comme « perdues » mais que Dieu nous offre malgré tout à vivre. C’est lui le vrai maître des horloges.
Alors que faire derrière ce tracteur ?
Respirer à plein poumons comme le conseillent les coaches en développement personnel ? Bonne idée mais c’est aussi oublier que les tonnes d’acier qui roulent devant sont propulsées par un beau moteur diesel. Et que ça fait tousser.
Mais rien n’empêche de transformer cette contrainte en oraison. Regarder le paysage, même s’il est urbain et bétonné. Ne plus avoir la tête dans le guidon (tout en restant vigilant sur sa conduite) permet de découvrir bien des choses devant lesquelles on passe tous les jours sans même savoir qu’elles existent. Écouter, y compris le monde. Pas juste de la musique. Mais les radios « en direct » regorgent d’avis et de discussions plus ou moins tranchées. Les sujets sont variés et nul besoin d’adhérer aux discours. Mais y réfléchir en tant que chrétien est un exercice au discernement. Et prier… Toujours.
Et ce tracteur s’il me ralentit sur la route peut aussi exister dans ma vie de tous les jours.
La création est lente. Les herbes poussent lentement. Les saisons avancent lentement. Un enfant grandit lentement. La sainteté se construit lentement. À l’inverse, la finance, les notifications et les tableaux Excel exigent l’immédiateté. Ils veulent tout, tout de suite. Comme des ados capricieux.
La vitesse nous fait croire que nous pouvons tout faire, que nous sommes infinis. C’est un mensonge. Nous sommes finis. Nous sommes des créatures. Le tracteur nous ramène à notre finitude. Et dans cette finitude acceptée, il y a une paix profonde.
Tenir, résister. Face au monde qui s’emballe, choisir la lenteur n’est pas de la paresse. C’est un acte de résistance. Les luddites3 brisaient les machines par désespoir de voir leurs métiers séculaires être détruits. Nous, catholiques, nous pouvons « briser » la machine intérieurement en refusant d’en adopter le rythme, pour ne pas voir notre Foi être menacée de destruction en raison de sa non-productivité. Sans violence, mais avec une fermeté tranquille.
Mammon veut que nous courrions vers le néant. Dieu nous invite à marcher vers Lui à notre rythme, au rythme qu’il sait bon pour nous. Qui sait si le tracteur, le chantier mobile, ou la voiturette sans permis n’est pas notre Ange Gardien déguisé en ferraille rouillée, envoyé par Dieu pour nous dire « Arrête. Respire. Je suis là. ».
Charles.
P.S. : En écrivant cet article, j’ai songé à ce que je fais, de mon côté, pour ralentir, pour résister au rythme de Mammon. Pas parfaitement, pas continuellement, mais les astuces pour ne pas plier et l’aide que je peux trouver pour tenir. Car « s’indigner » c’est bien mais prier est la meilleure aide pour agir. J’ai tenté de formaliser ça simplement pour appliquer les principes de cet article : 7 gestes pour chrétiens (op)pressés.
Disponible gratuitement et sans abonnement ici.
Pourquoi ne fait-on pas des routes bien droites ? Simplement parce que la plupart reprennent le tracé des routes médiévales, épousant le micro-relief. Les routes droites, c’était les Romains, l’équivalent de nos autoroutes d’aujourd’hui. Le reste appartenait et appartient au territoire, et donc à la lenteur.
Net Promoter Score (NPS) : derrière cet acronyme barbare se cachent les petites étoiles sympas et colorées qui vous invitent à noter votre satisfaction. Ou l’art subtil de réduire la complexité d’une âme humaine à un chiffre entre 0 et 10 et de quantifier l’indicible : la fidélité, la confiance et parfois le simple soulagement d'avoir été entendu.
Le luddisme est un mouvement ouvrier anglais du début du XIXe siècle dont certains membres détruisaient les machines qu’ils considéraient comme responsables de la disparition de leurs métiers et de leurs conditions d’existence. En France, un mouvement similaire fut porté à Lyon par les ouvriers de la soie : la révolte des canuts. Les progressistes les traitaient alors de réactionnaires, ces mêmes progressistes dont les descendants pleurent aujourd’hui parce que leurs métiers sont menacés par l’IA. C’est triste.

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