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Culture(s) avec Petrus · Jul 25, 2026

Quand la mode a failli exterminer le plus bel oiseau du monde

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Culture(s) avec Petrus · Culture(s) avec Petrus

Chères lectrices, chers lecteurs,

Avant d’ouvrir l’édition de cette semaine, l’avant-dernière de la saison, permettez-moi une parenthèse pour vous dire merci. Merci de vos encouragements et surtout de ces échanges qui, d’un article à l’autre, prolongent la lecture bien au-delà de ce que j’écris.

Vous avez répondu présents sur les sujets les plus divers et c’est pour moi la plus belle des nouvelles. La curiosité qui me pousse à écrire chaque semaine, cette envie de partir en exploration culturelle, est aussi la vôtre.

Une communauté est en train de naître ici et je compte bien continuer de la faire grandir avec vous. Pour prendre le temps d’y réfléchir, je vais faire une petite pause estivale. Il n’y aura donc pas d’article les samedis 8 et 15 août.

Mille mercis, enfin, aux abonnés gratuits comme payants, de la première heure ou plus récents. Votre soutien est ce qui me donne l’énergie de continuer à écrire sur l’art sous toutes ses formes et me permet d’envisager le développement de ce projet.

Bonne lecture.

Oiseau de paradis. Le nom évoque déjà le voyage, la beauté et le rêve. On voit les forêts luxuriantes du bout du monde, la nature indomptable et l’aventure.

Pour ceux d’entre vous qui sont familiers des documentaires animaliers, vous avez peut-être même déjà en tête les parades nuptiales élaborées de ces oiseaux multicolores.

Pourtant, derrière ce nom se cache aussi l’histoire tragique d’oiseaux massacrés en masse pour leurs plumes somptueuses. Le puissant désir de beauté qui anime les humains les a conduits à exterminer des centaines de milliers d’oiseaux pour parer leurs accoutrements. La beauté et l’horreur. L’horreur pour la beauté.

Cette semaine, en lien avec la belle exposition « Plumes du paradis » actuellement au musée du quai Branly (jusqu’au 8 novembre 2026), je vais vous raconter l'histoire du basculement tragique, des premières parures des Papous de Nouvelle-Guinée à l'extraction en masse d'oiseaux pour les besoins de l’industrie de la mode européenne des XIXe et XXe siècles.

D’abord intégrées aux rites et aux mythes des peuples de Nouvelle-Guinée, les plumes des paradisiers furent transformées en Europe en objets exotiques, en symboles de richesse et de puissance, puis une fois totalement déconnectées du monde dont elles étaient issues, en marchandises produites à une échelle meurtrière.

Heureusement, un sursaut provoqué par des femmes et des hommes courageux a permis d’éviter l’extinction en masse de ces oiseaux mythiques.

Notre histoire commence sur l’île de Nouvelle-Guinée, à l’extrémité occidentale de l’océan Pacifique. Partagée aujourd’hui entre l’Indonésie et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, elle est couverte de forêts tropicales, de marécages et de montagnes.

C’est aussi l’une des régions les plus diverses du monde sur le plan culturel et linguistique. Près de huit cents langues sont parlées dans la seule Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Ceux que l’on désigne par simplicité comme les « Papous » sont donc loin de former un peuple unique partageant les mêmes coutumes et les mêmes croyances. Chaque groupe entretient avec son territoire, ses animaux et ses ancêtres des relations qui lui sont propres.

Ceux qui vivent dans la forêt ne sont qu'une espèce parmi les dizaines de milliers d’animaux et de végétaux qui peuplent cet écosystème, où les humains se sont délicatement intégrés.

Et parmi les habitants les plus extraordinaires de ces forêts se trouvent les oiseaux de paradis ou paradisiers.

Cette famille d’oiseaux regroupe environ quarante-cinq espèces, principalement présentes en Nouvelle-Guinée et dans les îles voisines, ainsi qu’au nord de l’Australie.

Répartition des oiseaux de paradis, source : musée du quai Branly

Les mâles des espèces les plus célèbres se reconnaissent à leurs longues plumes colorées, aux reflets irisés ou d’un noir de jais si profond qu’il semble absorber la lumière.

Dans leur diversité, ces oiseaux ont en commun l’extravagance de danseurs de cabaret. Et cette apparence mémorable n’est pas vaine : elle sert un rite nuptial d’une rare complexité.

Chez nombre de ces oiseaux, les mâles sont polygames et passent pour ainsi dire leur vie à courtiser les femelles. Subsister n’est pas un problème pour ces oiseaux frugivores : les forêts qui les abritent sont abondantes en fruits. Ils n’ont par ailleurs quasiment pas de prédateurs.

C’est dans ce cadre, libéré des nécessités premières, que s’est développé l’un des systèmes de reproduction les plus étranges du règne animal. Pour accéder à la femelle, le mâle doit démontrer sa maîtrise parfaite d’une danse nuptiale spécifique à chaque espèce.

En la matière, posséder de belles et grandes plumes ne suffit pas, encore faut-il savoir s’en servir. Le moindre faux pas peut coûter l’accouplement.

Alors ils rivalisent de techniques. Certains nettoient soigneusement une portion du sol avant de danser. D’autres se suspendent aux branches, déploient leurs plumes comme des éventails ou se métamorphosent en étranges figures géométriques.

Le paradisier superbe, par exemple, rabat autour de son corps une cape d’un noir absolu, sur laquelle ne demeurent visibles qu’un plastron bleu électrique et deux petits yeux brillants.

Dans cette société d’oiseaux hyper spécialisés, il faut jusqu’à six ou sept ans pour qu’un paradisier développe les plumes appropriées et soit prêt à procéder à la danse nuptiale.

Une fois le rite accompli, l’oiseau peut déposer sa semence, en quelques brèves secondes, chez la femelle. Il part ensuite à la recherche d’une autre à impressionner.

Pas le temps pour les petits, les femelles peuvent être exigeantes sur le choix des mâles mais doivent quand même s’occuper des enfants à la fin…

Pour de nombreux peuples de Nouvelle-Guinée, ces oiseaux de paradis sont devenus un attribut central de la culture.

Ils jouent d’abord un rôle pratique, les paradisiers pouvant indiquer l’heure de la journée, les saisons ou la présence de nourriture.

Les Papous observent également leurs parades nuptiales, s’en inspirent pour leurs propres danses et festivals, et se parent de leurs plumes comme pour tracer un lien avec la terre qui les a vus naître.

Groupe Buang, coiffe de la vallée de Markham, 1990, musée du quai Branly, Paris

Chez les Kaluli du Bosavi, dans les forêts du Grand Plateau papou, on considère même que les voix humaines, diffusées dans la forêt par les chants, sont sur le même plan que les mélodies des oiseaux, formant ensemble un concert du vivant1. Les voix des paradisiers sont les manifestations évanescentes de leurs ancêtres, devenus des oiseaux après leur mort.

Un dernier détail intéressant, qui doit finir de vous convaincre de l’importance des paradisiers chez les peuples de Nouvelle-Guinée : les noms d’oiseaux sont souvent donnés aux garçons pour leur promettre un avenir radieux.

Si les peuples des forêts de Nouvelle-Guinée chassent les oiseaux et utilisent leurs plumes pour leurs parures, ils participent surtout ensemble d’un écosystème complet et construisent ce que les ethnologues ont pu appeler une co-culture.

C’est dans ce monde, où les oiseaux de paradis appartiennent autant au quotidien qu’au mythe, que les premiers Européens font irruption.

Nous sommes en 1521. Partie d’Espagne deux ans plus tôt avec cinq navires, l’expédition de Magellan cherche une route vers les îles aux épices par l’ouest. Il s’agissait d’accomplir l’impensable : faire le tour du monde en passant par un détroit encore inconnu dans les eaux australes d’Amérique.

Le navigateur portugais lui-même n’atteindra jamais son but. Il a été tué au printemps, aux Philippines, dans une querelle locale dont il aurait bien pu se passer. L’hubris est depuis toujours le poison des héros.

Ce sont les survivants, exténués par la traversée de l’interminable Pacifique et rongés par le scorbut, qui parviennent à l’automne aux Moluques, ces îles aux épices.

Jan van Doetechum, Carte de l’archipel des Moluques, début du XVIIe siècle, BnF, Paris

Là, le sultan de Bacan, l’un des princes de l’archipel, glisse les dépouilles de deux paradisiers parmi ses présents pour l’empereur Charles Quint.

Le chroniqueur de l’expédition, un noble du nom d’Antonio Pigafetta, rapporte ce qu’on lui raconte sur place : ces oiseaux viendraient du paradis terrestre et les habitants les nommeraient « oiseaux de Dieu ».

En septembre 1522, le Victoria, seul navire rescapé parmi les cinq partis de Séville trois ans plus tôt, rentre en Espagne avec sa cargaison d’épices et ces somptueuses peaux d’oiseaux. Le paradisier vient d’entrer en Europe pour y rester avec sa légende.

L’idée d’un oiseau associé au Ciel se transmet avec les récits de voyage, mais aussi une croyance plus étrange : ces oiseaux n’auraient pas d’ailes et flotteraient au gré des vents.

Cette méprise va perdurer des générations et s’explique par l’altération des peaux offertes par les habitants. Les Papous et les marchands des îles voisines les préparaient en leur ôtant les pattes, souvent les ailes, et en fumant le corps pour conserver le plumage. L’oiseau arrivait donc en Europe démembré.

Or un oiseau sans pieds ne peut pas se poser. On en conclut qu’il passait sa vie entière suspendu dans les airs, la face tournée vers le soleil et ne touchait terre qu’à l’instant de mourir.

Grand oiseau de paradis, auteur français non identifié, vers 1550, New York Historical Society

Cette légende a tenu deux cents ans. Ainsi, en 1758, quand le Suédois Carl von Linné entreprend de donner à chaque être vivant un nom latin, il baptise le plus grand de ces oiseaux Paradisaea apoda, le « paradisier sans pieds ».

Fort d’une pareille réputation, l’oiseau fait son entrée dans la peinture européenne, ce qui prépare peu à peu la marchandisation de ses plumes.

Dans son tableau allégorique L’Air, le peintre anversois Martin de Vos le représente sans ailes ni pattes, flottant au-dessus du paysage comme s’il n’appartenait qu’au ciel (regardez en haut à droite).

Martin de Vos, L’Air, XVIe siècle, musée du Prado, Madrid

Puis vient le Flamand Rubens, dont on oublie parfois qu’il fut aussi diplomate, et qu’il séjourna à la cour de Madrid, où affluaient les curiosités des Indes et du Nouveau Monde. L’oiseau de paradis paraît deux fois dans son œuvre.

Dans l’Adoration des Mages du Prado, une plume d’oiseau de paradis coiffe le roi mage noir, celui qu’on imaginait venu du bout de la terre pour saluer l’enfant.

Rubens, L’Adoration des Mages, 1609, musée du Prado, Madrid

Dans l’Échange des deux princesses de France et d’Espagne, l’un des grands tableaux qu’il peignit pour la reine Marie de Médicis, une plume du même oiseau sert de panache au casque de la figure qui personnifie l’Espagne.

Rubens, Échange des deux princesses de France et d’Espagne, vers 1622-1625, musée du Louvre, Paris

Et la fascination pour les paradisiers gagne jusqu’aux ateliers de Hollande. Le jeune Jan Lievens, qui partageait alors un atelier à Leyde avec un certain Rembrandt, plante une longue plume d’oiseau de paradis dans le turban de son Garçon à la cape et au turban.

Lievens, Garçon à la cape et au turban, vers 1631, The Leiden Collection, New York

Au-delà du monde sous domination espagnole, l’oiseau de paradis devient également un symbole d’exotisme et de pouvoir dans la partie orientale de la Méditerranée.

À Venise et jusque dans l’Empire ottoman, l’association de l’oiseau avec le Ciel, qui a transité par l’Inde moghole, en fait un attribut du pouvoir tout trouvé.

Soliman le Magnifique s’est ainsi vu offrir un casque-couronne, fabriqué à Venise, surmonté d’un panache de paradisier.

Agostino Veneziano, Soliman le Magnifique portant un casque orné, vers 1540-1550, Metropolitan Museum of Art, New York

Cette intégration à l’iconographie européenne sert bien sûr la beauté et le désir d’exotisme des artistes et des puissants.

Mais la plume devient ainsi un objet à représenter et bientôt une marchandise à échanger, sans plus de considération pour l’écosystème ou l’animal derrière.

Longtemps, l’oiseau de paradis n’arriva en Europe qu’au compte-gouttes, comme un luxe hors de prix réservé aux cabinets des puissants.

Dès le XVIe siècle, et plus encore aux deux siècles suivants, il entre dans un tout autre commerce, celui des « marchandises exotiques » dont on remplit les cabinets de curiosités des collectionneurs et les étagères des naturalistes.

Linard, Les cinq sens et les quatre éléments, 1627, musée du Louvre, Paris

Seules les populations locales savent pénétrer assez profondément dans la forêt pour l’atteindre, et ce sont elles qui, pour le compte des marchands européens, fournissent les milliers de peaux qui prennent la route de l’Europe.

Au XIXe siècle, un nouveau tournant s’opère : les naturalistes ne se contentent plus des peaux sans pattes ni ailes que l’on rapportait jusque-là. Pour décrire et classer l’oiseau, il leur faut des spécimens complets. C’est ainsi que l’un d’eux, Alfred Russel Wallace, codécouvreur de la sélection naturelle avec Darwin, revient en 1862 avec deux paradisiers bien vivants qu’il installe au zoo de Londres.

Ces années sont aussi celles où s’ouvrent les grands muséums d’histoire naturelle, qui alimentent à leur tour la demande de spécimens.

Mais c’est surtout la mode qui fait tout basculer. Le XIXe siècle est le moment où l’oiseau de paradis passe de la coiffe des sultans aux chapeaux des dames, et entre dans le commerce de masse.

Au début du siècle, ces plumes sont encore rares et chères, puisqu’on ne peut pas domestiquer cet oiseau, contrairement aux autruches, également prisées des modistes.

Vicente López Portaña, Marie-Christine de Bourbon, reine d’Espagne, 1830, musée du Prado, Madrid

Réservé d’abord à une élite, l’engouement pour les plumes se démocratise au tournant du XXe siècle, porté par ces magazines de mode qui dictent désormais la tendance à des centaines de milliers de lecteurs.

La demande explose et rien ne l’arrête. Si l’on ne peut l’élever, il faut le chasser, et c’est là que l’histoire bascule vraiment dans le macabre.

Ross, The woman behind the gun, 1911, Library of Congress

À l’apogée du négoce, entre 1905 et 1920, ce sont trente à quatre-vingt mille peaux de paradisiers qui gagnent chaque année les grandes ventes de Londres, de Paris et d’Amsterdam.

Imaginez tous ces oiseaux, qui ont normalement une espérance de vie pouvant atteindre dix ans, arrachés à leur milieu naturel pour orner des chapeaux.

L’horreur pour décorer les salons des bourgeois qui ignorent les conséquences de l’achat de leurs belles parures.

La beauté mystique des paradisiers risquait alors de se payer de la disparition de plusieurs espèces.

Lorsque se manifestent les pires travers des humains, il y a toujours ceux qui savent se dresser contre leurs pairs pour y mettre fin.

En l’occurrence, la réaction vint d’abord d’Angleterre et elle vint des femmes.

En 1889, dans la banlieue de Manchester, Emily Williamson, lassée de voir la grande union des ornithologues, réservée à ces messieurs, rester les bras croisés devant l’horrible commerce, fonde une ligue pour la protection des oiseaux.

Photo d’Emily Williamson, vers 1890

La règle d’adhésion tient en une phrase : ne porter la plume d’aucun oiseau tué pour cet usage. Ce mouvement, presque entièrement féminin, grandit vite.

En 1904, la société reçoit une charte royale et devient la Royal Society for the Protection of Birds, aujourd’hui la plus grande association de protection de la nature d’Europe.

Et après des années de batailles parlementaires, ouvertes par une proposition de loi en 1908, le Parlement britannique finit par voter, en 1921, une loi interdisant l’importation des plumes d’oiseaux sauvages.

En France, le combat fut plus difficile, malgré la création en 1912 de la Ligue pour la protection des oiseaux, au vu des intérêts économiques gigantesques du secteur. Paris n’était pas seulement une capitale de la mode, c’était la capitale mondiale de la plume. On y comptait des centaines de maisons de plumassiers et des milliers d’ouvrières qui vivaient de ce travail.

Et ce lucratif négoce se défendait vigoureusement contre toute attaque.

À ceux qui dénonçaient le carnage, les marchands répondaient que les plumes étaient ramassées au sol, tombées d’elles-mêmes à la mue, ou produites dans de lointaines fermes.

Tout était faux concernant les paradisiers, bien entendu. L’écrasante majorité venait d’oiseaux abattus, tués à la flèche, souvent émoussée pour ne pas abîmer le plumage, dans les forêts de Nouvelle-Guinée.

Et quand ces arguments fallacieux ne suffisaient plus, on rejetait la faute sur les chasseurs indigènes, comme si la demande européenne n’y était pour rien.

Je vous retranscris, par exemple, les propos tout empreints de colonialisme d’Edmond Lefèvre, président du comité d’ornithologie économique, le comité de défense de l’industrie plumassière :

Bien avant que n’existassent les causes de cette destruction dues aux progrès de la civilisation, les peuples plus ou moins sauvages avaient commencé à tuer un grand nombre d’oiseaux de leurs propres pays pour se procurer leurs plumes, qu’ils employaient à la parure ou à divers autres usages.

En résumé, les autochtones le font depuis des millénaires, alors pourquoi venir troubler ce petit commerce ? Et ce monsieur Lefèvre était soutenu à la fois par les plumassiers, qui vivent de l’importation de plumes exotiques, et par une partie des ornithologues, qui n’ont pas intérêt à voir naître des réglementations compliquant l’accès aux spécimens dont ils ont besoin2.

En raison de ce contexte économique et idéologique, il faudra attendre la convention de Washington pour que le commerce d’un oiseau exotique comme le paradisier soit enfin efficacement encadré en France. Ce texte, qui réglemente le commerce international des espèces menacées, entre en vigueur en 1975 mais n’est appliqué par la France qu’en 1978.

Un siècle plus tard, où en sommes-nous ?

L’oiseau de paradis est d’abord devenu un symbole politique. En 1971, quatre ans avant son indépendance, la Papouasie-Nouvelle-Guinée a placé le paradisier de Raggi sur son drapeau. L’oiseau qu’on massacrait pour orner les chapeaux est aujourd’hui l’emblème d’une nation.

Drapeau de la Papouasie-Nouvelle-Guinée

Sur le terrain, la situation demeure cependant contrastée. La famille des paradisiers compte environ quarante-cinq espèces et la plupart ne sont pas menacées à court terme. Quelques espèces, en revanche, continuent d’inquiéter, comme le paradisier bleu, à l’aire réduite et à la population clairsemée, classé vulnérable.

La menace a changé de visage. Elle ne vient plus des chapeaux des dames, mais de la disparition de la forêt, grignotée par l’exploitation du bois, les mines et l’huile de palme.

Reste aussi la chasse traditionnelle. En Papouasie, la loi protège les oiseaux, mais elle autorise les communautés à en prélever un nombre limité pour leurs parures de cérémonie.

C’est la reconnaissance d’un usage vieux de plusieurs millénaires, celui-là même par lequel notre histoire avait commencé.

Le paradoxe, aujourd’hui, est que l’essentiel de la demande de plumes vient des habitants des villes. L’exode rural entraîne une perte de repères et beaucoup de Papous cherchent dans ces plumes un moyen de renouer avec leur terre. Le problème, c’est que cette demande croissante risque à nouveau de dépasser ce que la forêt peut fournir sans mettre les espèces en danger.

Heureusement, une prise de conscience s’installe. Mieux vaut conserver les plumes déjà prélevées et les coiffes anciennes que d’abattre de nouveaux oiseaux. Et en pratique, les plumes qui coiffent les danseurs des grandes fêtes papoues se transmettent souvent de génération en génération, précieusement gardées par les communautés.

Les périls subis par les oiseaux de paradis ne sont qu’un exemple, parmi beaucoup d’autres, des ravages que peut causer un désir parfaitement légitime. L’aspiration à la beauté est l’un de nos plus nobles penchants. Et c’est elle, pourtant, qui a failli emporter des espèces entières.

Le destin des paradisiers pose une question sans réponse simple : jusqu’où puiser dans la nature pour nourrir notre culture ?

On sent bien que l’usage qu’en font les populations locales est plus légitime que celui des bourgeois du XIXe siècle.

Celui qui vit dans la forêt en dépend, en connaît les limites, et sa parure garde un sens profond.

L’acheteur d’un chapeau, à Londres ou à Paris, n’a jamais vu ni l’oiseau ni la forêt. Entre son désir et l’oiseau abattu, il n’y a que le marché, qui dissimule les conséquences.

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1

Pour approfondir sur cette question : Steven Feld, « Chants en cascade. Une acoustémologie de la résonance du lieu au Bosavi », Cahiers de littérature orale, 87, 2020

2

Pour approfondir sur les combats entre protecteurs des oiseaux et plumassiers : Anne Monjaret, « Plume et mode à la Belle Époque. Les plumassiers parisiens face à la question animale », Techniques & Culture, 50, 2008, p. 228-255.

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