Ou comment tenter de vous convaincre de lire un album en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Mille milliards de mille sabords".
Par Natacha Lefauconnier.
FEMMES. Clémence, qui ne se remet pas de la disparition de sa mère, tombe sur une petite annonce : Jeanne possède une maison en lisière de forêt, où elle accueille des femmes qui veulent « sortir du monde », sans poser de questions. Intriguée, la jeune fille décide de rejoindre cette communauté « d’hystériques », comme elles se nomment avec autodérision. Parmi les pensionnaires : Théroigne et Goliarda (aux prénoms inspirés d’une révolutionnaire et d’une écrivaine tombées aux oubliettes), ou encore Galatée, une recluse dont la peau n’a pas vu le soleil depuis des lunes.
FUITE. Si cela ressemble fort à une fuite pour échapper à ses problèmes et sa souffrance, c’est tout le contraire qui se produit dans cette maison isolée des hommes. « Tu peux aller au bout de ce que tu dois vivre : personne ne t’influencera. Si c’est de l’aide que tu cherches, tu ne la trouveras qu’en toi », explique Jeanne. Ni dieu ni maître, ni psy ni coach en développement personnel ici.
FOLIE. C’est ainsi que chacune trace son chemin, dans une communauté de solitude, où les esprits flirtent avec la folie et les hallucinations avant de s’évader par une fenêtre… ou de se laisser dévorer. Aloÿse Mendoza déploie tout son talent dans ce deuxième album (après Ruptures, chez Lapin), avec son trait minimaliste et son sens des dialogues qui servent une histoire originale, aussi poignante, poétique et torturée qu’une chanson de Barbara.
La Maison des hystériques. Par Aloÿse Mendoza. 6 pieds sous terre, 152 p., 18 €.
Par Maxime Gueugneau.
Watership down. Par James Sturm et Joe Sutphin, d’après Richard Adams. Monsieur Toussaint Louverture, 368 p., 32,50 €. Traduction : Pierre Clinquart et Hélène Charrier.
EIles n'en sont pas à leur coup d'essai. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont l'habitude de publier des objets rutilants et séduisants comme le diable. La série de romans Blackwater de Michael McDowell aurait-elle été ce carton sans le travail magistral de l'illustrateur Pedro Oyarbide et le savoir-faire de l'imprimerie Jelgavas Tipogràfia ? Sûrement pas. On ne sait pas, pour l'instant, si la couverture de Watership Down est en cause dans son remarquable démarrage en librairie. Une chose est sûre : elle claque.
Sur un fond blanc cassé, symbole de l'innocence presque pure des protagonistes de l'histoire, se dresse un lapin – appelons-le Hazel – le regard tourné vers l'avenir et verni du bronze que son héroïsme mérite. À ses pieds et autour de lui, une nature sèche et cassante qui est autant l'image de l'environnement champêtre du livre que la métaphore d'une mort qui rôde. Complétant la composition, quelques traits signifient la présence du vent qui souffle comme la liberté tant espérée. À noter que le dessin court jusqu'à la quatrième de couverture, dévoilant un chien menaçant ; la dimension de ce visuel donne un avant-goût de la fresque de 368 pages qui se cache dessous. En somme, voici une couverture qui parvient à réunir tous les ingrédients de l'histoire à venir, tout en restant lisible et élégante : une grande épopée nous attend et nous sommes, comme le lapin de la couverture, prêts à bondir.
Mieux que cet appel à l'aventure, cette couverture met en gros plan ce qui fait la singularité du roman de Richard Adams que cette bande dessinée adapte : le lapin. Car si l'histoire originale est devenue culte, c'est d'une part parce que le suspense y est constant et les périls omniprésents, mais aussi parce qu'il met en scène un animal dont on ne soupçonne guère l'intrépidité. En faisant de cette histoire de lapins quittant leur garenne un conte mythologique époustouflant, Richard Adams a renversé toutes les échelles, physiques comme symboliques. La couverture de Joe Sutphin et des éditions Monsieur Toussaint Louverture remplit pleinement son rôle en ce sens : elle fait de Hazel un géant, une icône, une légende. À nous de découvrir pourquoi.
Focus sur une publication pour les enfants (et les grands enfants aussi).
Par Benjamin Roure.
Malheur ! La jeune Judith a retrouvé son papi inconscient, la tête dans son bol de semoule à la cannelle ! Le médecin n’est guère optimiste, mais il pense qu’une fleur rare pourrait sauver l’aïeul. Or, elle ne pousse qu’au sommet de la montagne. Mais comment l’atteindre quand on n’est qu’une toute petite souris ? Le prolifique et toujours épatant duo Anne Montel/Loïc Clément (on avait adoré Le Temps des mitaines, Miss Charity, Armelle et Mirko, et on vous conseille leur nouvelle série collective chez Dargaud, FolkLore) propose ici une série pour les plus petits, à mi-chemin entre album illustré et BD. Où l’on retrouve toutes les qualités des auteurs : une façon simple et chaleureuse d’aborder des thèmes délicats (l’angoisse, l’estime de soi, le deuil, le départ du foyer…) et des aquarelles lumineuses et sensitives.
La Ballade magique de Baumerire T1. Toute une montagne. Par Loïc Clément et Anne Montel. Glénat jeunesse, 40 p., 12,90 €.
Un regard perçant sur la bande dessinée indépendante et alternative.
Par Frédéric Hojlo.
Du pain blanc et du chocolat : fut un temps où c’était un goûter idéal. Soit que les denrées se faisaient rares, et par là même presque luxueuses, soit que ce quatre-heures renvoyait aux plaisirs simples d’une enfance tranquille. La bande dessinée de Pascal Matthey fait référence aux deux époques : à la première, celle de l’immédiat après-guerre vécu par sa mère, et à la seconde, celle de sa propre jeunesse dans les années 1980.
Du pain blanc et du chocolat est à la fois un prolongement et un pas de côté dans la bibliographie du dessinateur suisse. Comme dans ses précédents ouvrages, déjà édités par L’employé du moi (Les Têtards, Pascal est enfoncé…), Pascal Matthey part de ses souvenirs : petits évènements de l’enfance et images mentales enregistrées à vie émaillent ses ouvrages depuis plus de vingt ans. Mais il dévie cette fois de l’autobiographie pour explorer son histoire familiale. De ses propres vacances chez ses grands-parents, en Allemagne, il remonte à l’enrôlement forcé de son grand-père dans la Wehrmarcht et à ses conséquences.
Le dispositif narratif de l’auteur évolue peu par rapport à ses premiers livres, mais suffisamment pour marquer l’exceptionnalité de son récit. Dans un gaufrier au format légèrement plus grand qu’auparavant, de six cases sans « gouttière » cette fois, il propose toujours un dessin précis en dégradés de gris, mais s’accorde quelques mots, comme pour souligner l’importance de ce qui a été longtemps tu. Et cela lui permet finalement d’ajouter, à la puissance évocatrice de ses précédentes bandes dessinées, l’émotion inhérentes aux – bons – récits de filiation.
Du pain blanc et du chocolat. Par Pascal Matthey, L’employé du moi, 88 p., 18 €.
On aime bien aussi ces albums-là.
Tête de Mule contre-attaque, d’Øvynd Torseter (La Joie de lire).
Après l’orage, de Jean Crémers (Le Lombard).
La Dent de l’iguanodon, de Clément Xavier, Lisa Lugrin et Pol Cherici (FLBLB).
Beast King and the medicinal herb #1, de Tatsukazu Konda, Asahi Sakano et Momochichi (Doki Doki).
Je pense que j’en aurai pas, de Catherine Gauthier (Éditions des Équateurs).
L’Abîme de l’oubli, de Paco Roca et Rodrigo Terrasa (Delcourt).
Un album qu’on aurait mieux fait de ne pas lire.
Par Oliver Pratt.
Surfant sur une hype qui ne redescend pas depuis ses débuts sur Instagram et ses strips sur les EPHAD, L’Homme étoilé s’essaie depuis quelque temps à la BD plus classique (son premier album de fiction, Je suis au-delà de la mort est sorti en septembre 2023). Malheureusement, manier l'émotion et l’humour sur un strip de quelques cases est un exercice bien différent que de développer une intrigue cohérente sur presque 200 pages. Appliquer les mêmes recettes, c’est se retrouver avec des visages caricaturaux en très gros plan dans des cases elles-mêmes surdimensionnées, des décors rarissimes, répétitifs et simplistes, et beaucoup, beaucoup de vide, autant dans la forme que dans le fond. Au final, on n’est pas loin d’un webtoon vendu un tiers plus cher que les productions coréennes…
Sur le fond, donc, Tu ne marcheras jamais seule raconte l’histoire de Clémentine et Simon, un couple qui, malgré l’arrivée imminente d’un enfant, s’éloigne peu à peu. Faute d’une réelle intrigue, cette tranche de vie est entièrement construite sur la relation entre les deux protagonistes. Une relation racontée du point de vue de Clémentine, de flashback en flashback, et à laquelle on ne croit malheureusement pas. Les personnages (principaux comme secondaires d’ailleurs) n’ont aucune épaisseur. Simon n’est qu’un archétype de mari qui travaille trop et parle trop peu. Clémentine, malgré des tentatives aussi grossières qu’inutiles de lui donner du corps, n’existe qu’à travers l’absence de son homme et vit des situations de plus en plus irréalistes (non, on ne peut pas habiter la suite royale d’un hôtel, même quand on l’a soi-même retapée). Le Lombard annonce fièrement “un récit bouleversant et lumineux” sur son bandeau qui a oublié l’humilité. Le récit n’a rien de lumineux, à aucun moment, tant l’histoire est sordide. Il n’est pas non plus bouleversant tant il manque de rythme, enchaînant les planches de remplissage, et tant il résume les séquences d’émotion à de lourds clichés gênants (la danse dans le parc ou la promenade en bord de mer, pour ne citer que ceux-là).
Et si on arrive jusqu’au bout, la lecture, irritante car les silences de Simon sont d’abord incompréhensibles, n’est sauvée en rien par une explication bien trop évidente.
Tu ne marcheras jamais seule. Par L’Homme étoilé. Le Lombard, 176 p., 21,95 €.
La BD, ce n’est pas qu’en librairie.
Pour leur 29e édition, les Rendez-vous de la BD d’Amiens auront un invité exceptionnel : Naoki Urasawa. L’auteur de 20th Century Boys, Monster ou Pluto sera présent pour des dédicaces et une masterclass : attention, les tirages au sort ont déjà eu lieu, mais une exposition consacrée à son oeuvre est présentée à la Maison de la Culture. Parmi les autres propositions alléchantes (davantage que l’affiche ci-dessus, pas top top, soyons honnête) de ce festival gratuit qui se déroule les 4 week-ends de juin : une exposition croisée euro-américaine sur New York, une autre sur les 50 ans de Métal Hurlant et de son éphémère pendant féminin Ah!Nana, un focus sur la série Brume et l’album Verts…
L’interview d’Anaïs Flogny, qui dévoile les secrets de fabrication du Jour du caillou et de Rivages lointains.
L’interview d’Edmond Baudoin, encore ému de son reportage en Syrie.
Peut-on (et comment) lire Natacha en 2025 ? Une vrai bonne question à laquelle Maël Rannou tente de répondre.
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