Merci d’avoir pris le temps d’ouvrir cette 72ème édition de Aux livres, etc. 📚
Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.
Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.
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Avant tout, point prix littéraire et romans à découvrir.
J’ai le plaisir et l’honneur cette année de faire mon entrée au jury du prix de l’Instant, ma librairie de cœur (comme vous le savez certainement si jamais vous avez lu ne serait-ce qu’une seule de mes newsletters).
Nous nous sommes réunis cette semaine pour débattre de la première sélection de romans en lice cette année. Je vous partage donc cette réjouissante liste de livres à découvrir, à lire, que vous ayez envie de voter (quand la sélection sera réduite à quatre titres) ou pour le plaisir !
Ils vont occuper mes prochaines semaines et je serai ravie d’en discuter avec celles et ceux d’entre vous qui les liront aussi.
Mais avant de se plonger dans de nouvelles lectures, regardons en arrière et affrontons ce sujet qui divise lecteurs et lectrices !
Relire ou ne pas relire, telle est la question.
La relecture, acte constitutif de la critique
Laissez-moi introduire cette newsletter (ça devient une fâcheuse habitude) par la théorie littéraire1.
La relecture est indispensable, selon ce champ théorique.
Elle favorise l’étude, l’exploration du texte et la critique littéraire. Cela implique une relecture lente et minutieuse, qui s’arrête sur le sens des mots, du récit, une « lecture en compréhension », plus érudite donc, moins spontanée mais qui n’empêche pas pour autant de se laisser prendre au jeu de la fiction. Opposer trop vite lecture plaisir et lecture studieuse serait se couper d’une dimension importante de la littérature.
La relecture rend grâce à la complexité et à la richesse de la littérature.
« La succession n’est pas l’unique dimension du récit : le texte n’est pas seulement une “surface”, mais aussi un “volume” dont certaines connexions ne sont perceptibles qu’à la seconde lecture. […] Sitôt qu’une œuvre est tant soit peu construite, la relecture n’est pas seulement souhaitable, elle est nécessaire. »
Vincent Jouve (auteur, chercheur en théorie littéraire)
Une position plutôt universitaire donc pour commencer mais qui peut être adoptée par tous. Descendons aussi à notre niveau, nous simples lecteurs et lectrices, amoureux des mots, du style, de la langue et tout autant que les sachants, de la littérature.
Relire… les classiques
Bien souvent quand on parle de relecture, c’est pour aborder les classiques. Ces livres que l’on a généralement lus trop tôt, imposés par l’école ou par une envie de bon élève. Méritent-ils donc qu’on y revienne ?
J’en avais parlé avec Marius Rivière, journaliste, auteur et créateur de Blockbuster Littérature au tout début de la newsletter.
Spoiler alert : la réponse est oui.
Nous sommes mieux outillés, sur l’histoire, le contexte mais aussi sur les remous de la vie, pour les aborder. Toute lecture est située, en fonction de notre âge, état, parcours… Relire est donc un déplacement, une expérience nouvelle en fonction de notre évolution et de celle de l’époque.
Frédéric Taddei suggère même de relire les classiques à l’âge où l’auteur les a écrits.
Relire les classiques oui, mais avec un nouveau regard.
Ce regard en arrière nous permet également de comprendre d’où l’on vient, à saisir sur quelles bases se fonde notre culture commune. Comment par exemple la figure de Madame Bovary a pu influer sur la perception des femmes lectrices, rêveuses, dépossédées de leur destinée, de leur agentivité2.
Relire les classiques, c’est aussi questionner le canon, le voir avec le regard critique de l’époque. Celui-ci a notamment eu tendance à effacer les femmes, aussi bien les autrices que les personnages féminins puissants. Introduire un regard contemporain permet de rendre visible ce qui a été occulté et de faire la lumière sur des figures ou des clichés qui perdurent.
Et l’objectif ici n’est pas de juger ou de censurer mais d’ouvrir la lecture, de multiplier les interprétations et d’exercer sa pensée critique.
Les relectures des Hauts de Hurlevent avec la sortie du film sensation soulignent que ce n’est pas tant une histoire d’amour tragique qu’une histoire toxique. (Laurence en a parlé cette semaine.)
Relire avec un regard contemporain permet de s’éloigner des interprétations classiques, d’interroger les fondements de la société moderne et de réhabiliter d’autres versions possibles des récits communs.
Du plaisir aussi, relire ses livres préférés
« Relire, ce n’est pas se répéter, c’est donner une preuve toujours nouvelle d’un amour infatigable. » Comme un roman, Daniel Pennac
Parce qu’il est question de ça aussi, d’amour, de plaisir littéraire. N’oublions pas la dimension hédoniste de cette activité pour un émerveillement renouvelé.
Certaines personnes ont choisi un livre de chevet, un incontournable auquel elles aiment revenir, pour le plaisir. Celui de voir réapparaitre de ce que l’on connait déjà, de retrouver des personnages chéris, un style, une voix. Ce mode de relecture offre du réconfort, une forme de permanence du présent. En relisant son roman fétiche, on s’assure qu’il est toujours présent, toujours là pour nous.
Et cela peut aussi être un moteur lors d’une panne de lecture, pour recouvrer le goût, le plaisir de lire. J’en avais parlé dans la 10ème édition de la newsletter, le coup de la panne.
Le principal argument pour ne pas relire : le temps
Tant de livres à lire et si peu de temps ! Il est déjà si difficile de faire le choix parmi toutes ses envies de lecture (ou si pour vous c’est simple, partagez votre secret svp !) que prendre du temps pour relire un ouvrage, un classique ou un livre que l’on a adoré peut sembler être une perte de temps.
Mais la relecture peut être incomplète. Elle l’est souvent. On se penche sur des bribes, des extraits annotés, ils suffisent à rouvrir le texte et à retrouver le plaisir ou faire place à une nouvelle interprétation.
On parlait d’oubli récemment, trait constitutif de la mémoire même. Il fait bon parfois remettre à jour ses souvenirs, revenir sur ce que l’on pense avoir gardé d’une œuvre, réinterroger un plaisir passé.
Parler de relecture c’est finalement se confronter à deux visions de la littérature.
Une vision hédoniste, poussée par le plaisir, l’envie de découverte et la curiosité (dans laquelle je reconnais m’inscrire pleinement).
Une vision plus intellectuelle, portée sur la critique, la maturation, le travail autour du texte et ce qu’il produit dans le temps.
Deux visions qui sont bien sûr compatibles et qui peuvent s’alterner ou cohabiter chez le lecteur.
Un essai éclairant sur l’anorexie
Avez-vous déjà hésité à parler à une amie qui semblait avoir beaucoup maigri ? Avez-vous déjà craint que votre cousine aille trop loin avec son nouveau régime ? Ou peut-être avez-vous déjà connu des périodes où vous ne pouviez, ne vouliez plus vous alimenter ?
Si l’anorexie est qualifiée de maladie rare, qu’elle est encore méconnue, il m’apparaît qu’on a tous pu faire l’expérience de la peur, de l’incompréhension face à des personnes dont la perte de poids semblait ne plus avoir de fin.
L’essai dont je souhaitais vous parler aujourd’hui éclaire tout cela, libère la parole et lève le voile sur une maladie qui gêne et menace l’ordre établi de la société de consommation et de la performance.
L’autrice, Marianne Fougère, y mêle son vécu personnel, des analyses théoriques et de nombreuses références pour lire l’anorexie comme un acte politique.
Loin des success story moralisatrices et culpabilisantes, l’autrice ouvre des portes pour mieux comprendre ce qui se joue dans ce refus de s’alimenter. Et j’ai compris beaucoup de choses en la lisant : comment l’anorexie peut advenir, le silence qui se forge autour des malades, les limites de l’approche médicale… à quel point l’alimentation (et son refus donc) est politique.
J’avais déjà appris beaucoup au sujet de l’alimentation et des femmes (car soulignons ici que les malades sont le plus souvent des adolescentes) avec Mangeuses de Lauren Malka, Marianne va ici plus loin sur la question des troubles alimentaires.
J’ai aussi été très sensible à la dimension littéraire que Marianne a donnée à son essai. Elle convoque de nombreuses disciplines mais la littérature et la fiction tiennent une part belle dans ses réflexions et son argumentaire. Autant de références et de souvenirs (ou découvertes) littéraires qui invitent à ouvrir de nouvelles portes et illustrent son propos avec justesse.
À lire si vous souhaitez mieux comprendre l’anorexie (ou les troubles alimentaires en général), si vous pensez avoir des malades autour de vous, si vous avez besoin d’aide et de recul sur la question, si vous aviez apprécié Mangeuses, si vous aimez les témoignages qui donnent une nouvelle dimension à la théorie.
L’anorexie, pathologie du capitalisme ? Marianne Fougère, éditions Textuel.
Voilà pour aujourd’hui.
Merci pour votre lecture et votre fidélité ! On se retrouve dans deux semaines autour d’un nouveau sujet autour du monde des livres.
D’ici là, bonnes (re)lectures.
Julia
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Le cours que j’ai suivi sur le sujet dans le cadre de l’Université Inter-Age de la Sorbonne a sans doute été le plus exigeant auquel je me sois confrontée ; mais aussi l’un des plus éclairants, qui irrigue désormais toutes mes réflexions. Vous en faites donc les frais ici, y a pas de raison.

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