Merci d’avoir pris le temps d’ouvrir cette 76ème édition de Aux livres, etc. 📚
Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.
Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.
Merci pour vos abonnements
Cette newsletter est gratuite et le restera mais vous avez la possibilité de soutenir mon travail, par un don ponctuel ou mensuel, à partir de quelques euros par mois. Je remercie toutes celles et ceux qui m’encouragent par ce biais.
Merci pour l’accueil très chaleureux que vous avez réservé à la dernière newsletter.
C’était la plus courte de l’histoire d’Aux livres, etc. (5 minutes de lecture), celle que j’ai rédigée le plus rapidement (2 à 3 heures), avec le cœur et très peu de recherches.
J’adore approfondir des questions qui m’intéressent mais que je n’aurais pas pris le temps de creuser sans ce rendez-vous bimensuel avec vous. C’est entre autres pour ça que j’ai créé cet espace Substack. Je suis agréablement surprise de constater que mes points de vue et partages d’opinion vous parlent aussi. J’alternerai donc entre ces deux types de formats et on part aujourd’hui sur un sujet de fond.
Les réflexions du jour sont nées de ma lecture de Que faire de la littérature ? d’Édouard Louis, paru chez Flammarion.
Le célèbre auteur contemporain, à la portée sociologique, déroule dans cet essai, présenté comme une méditation et un manifeste sa vision de la littérature et de l’écriture. Dans cet entretien avec Mary Kairidi, doctorante et critique, Édouard Louis se nourrit de l’histoire littéraire pour comprendre les dynamiques à l’œuvre, le dégoût que peut susciter l’autobiographie et déployer sa vision en tant qu’écrivain de ce que la littérature peut (et doit) faire.
Il y aurait beaucoup à dire sur les différents éléments qu’ils abordent (et peut-être y reviendra-t-on, notamment sur son approche sociologique) mais ce qui a retenu mon attention cette fois c’est la dimension politique de la littérature.
En me basant sur son argumentaire et d’autres sources que vous trouverez plus bas, j’ai eu envie d’explorer ce que cela voulait dire « la littérature est politique ». Si elle peut, si elle doit l’être.
Vous l’aurez compris, ce n’est pas de livres écrits par des hommes ou femmes politiques dont on va parler mais de la nature de la littérature.
Et en fin de newsletter, trois recommandations de romans de vrais bonhommes pleins de testostérone (pour changer).
C’est quoi le politique ?
Définir ce terme n’est pas simple tant il a été galvaudé. On fourre derrière ce concept beaucoup de choses, on utilise le mot à tout-va, si bien que le langage ne correspond plus à la réalité et l’on ne sait plus de quoi on parle quand on lance « X, c’est politique ».
La politique désigne ce qui touche à l’administration des citoyens ; en gros, c’est ce que fait le gouvernement. Le politique définit l’ensemble de ce qui est relatif à l’organisation de la société, à la manière dont nous vivons collectivement. Mais que couvre-t-il cet ensemble ? L’économie ? Sans nul doute. Le culturel ? Probablement. Le social ? Nos vies mêmes ? Tout un chacun n’a pas en tête le même prisme quand on parle de politique.
Le cadre que j’ai décidé de retenir ici est celui d’une lecture politique de la société, c’est-à-dire à la place que chaque individu peut ou non occuper, ce qui est permis ou empêché pour tel ou telle. Une vision plutôt sociale donc (trop proche d’une lecture militante ?). Il me semble que toute définition du politique nous amène à choisir un camp, une certaine vision, ce qui complique toute approche générale et définitive.
Et il faut encore définir la littérature.
Ou restreindre le champ littéraire car il y en a plusieurs (selon les époques, les pays, les genres…). J’ai décidé de me concentrer sur une littérature générale, soucieuse de la forme comme du fond, qui met des idées en mots de manière esthétique. Voilà mon cadre, il faut, encore une fois, choisir un camp.
La littérature peut-elle être politique ?
Oui. Elle peut l’être, elle l’a déjà été. On pense tout de suite en France à l’écrivain révolutionnaire des Lumières qui a contribué à libérer le peuple. La vision d’un art qui participe à la lutte et à l’émancipation est depuis communément reçue. Le livre a un pouvoir, une influence, et renferme une possible action politique. C’est d’ailleurs pour cela qu’il continue à faire peur, preuve en est de la large censure qui se répand aux États-Unis notamment.
La littérature inquiète, elle fourrerait trop d’idées dans la tête… Mais, il faut garder à l’esprit qu’elle ne suffit pas. Les livres seuls ne conduisent pas à des renversements, ils peuvent être des points de départ mais encore faut-il qu’on se rassemble autour de ces idées et qu’on se mette en mouvement (je l’abordais déjà ici). La lecture de Rousseau n’a pas mené à la Révolution française. Les Misérables n’ont pas aboli la misère. Ce que le livre peut, c’est créer un récit commun, façonner les imaginaires, donner des mots à des sujets opaques.
Il faudrait que plusieurs conditions soient réunies pour qu’une œuvre ait un réel effet. Bourdieu soulignait en effet que pour qu’un livre ait un impact, il a besoin d’un contexte économique, technologique et idéologique favorable.
Toutefois, le sentiment que le livre, qu’un écrivain, peut bouleverser la marche du monde subsiste dans nos imaginaires. Nous avons cette image de l’auteur en surplomb qui produit des idées universelles avec une force de persuasion telle qu’il est capable de changer l’ordre établi, de donner de l’élan aux lecteurs. Cette représentation nous l’avons tous en tête (Les Lumières, Hugo, Sartre…) mais combien de livres, dans les faits, ont eu une réelle portée politique ? Combien ont entrainé des transformations concrètes dans l’organisation d’un pays ?
Même s’il existe des exemples probants, cela prouve quoi ? Oui, cela peut marcher ; dans un contexte donné, la littérature peut être politique mais cela ne va pas de soi pour tout texte. Elle ne l’est pas par essence.
La littérature politique, le propre d’auteurs et autrices engagés ?
L’écrivain·e a une puissance entre les mains, il a une audience, donne à voir et à penser. Lorsque l’on écrit, on produit des idées, subjectives ; prendre la plume depuis son point de vue, pour défendre ses idéaux, serait donc un acte engagé. Si je suis féministe, je vais par exemple essayer de concevoir un récit dans lequel l’(in)égalité entre les sexes est mise en lumière. Mais ce ne sera pas mon unique but puisque je veux avant tout créer une œuvre, dans le fond comme la forme.
Le rôle de l’écrivain·e n’est pas de changer le monde. Sociologiquement, ce regard sur l’auteur·ice engagé·e est d’ailleurs autoritaire et clivant car il renferme une violence symbolique. Une révolution par les Lettres concerne un certain type de personnes, accessible à certaines classes seulement.
Un auteur, une autrice peut permettre une prise de conscience et une réflexion ; par l’autofiction notamment, ils offrent une lecture du monde, une manière de voir située qui peut faire appel à l’universel ou bouleverser. Prendre conscience de ce qui se joue au niveau individuel permet d’observer et de se confronter aux problèmes systémiques qui touchent toute (ou partie de) la société. C’est l’approche d’Annie Ernaux et de tant d’autres lorsqu’ils écrivent sur eux. Si l’intime est politique, l’autofiction l’est manifestement.
Mais dévoiler une condition, analyser des inégalités, est-ce politique ? Est-ce suffisant pour le changement ? Pour cela, il faudra se rencontrer, débattre, s’unir, se soulever. La littérature seule ne le peut pas. Elle peut constituer un point de départ à un engagement, être un support, un soutien, un moyen de se comprendre.
Edouard Louis invite à distinguer la littérature engagée, celle de Sartre par exemple (une littérature de dévoilement), d’une littérature politique, qui bouscule l’ordre et incite à l’action. Au-delà du fond, l’esthétique, la forme, doit, elle aussi, bouleverser pour pousser au mouvement. Il la qualifie de littérature de confrontation. C’est tout le sujet de son interrogation : la littérature engagée dévoile et informe, comment aller plus loin pour devenir politique et faire réagir ?
Dans En finir avec Eddy Bellegueule, il ne se contente pas de décrire la violence d’un milieu populaire. Par la puissance de son style, par la manière dont il construit son récit, il oblige le lecteur à se confronter à sa propre position. C’est cela, une littérature politique : non pas dire « voilà comment vivent les dominés », mais faire en sorte que le lecteur ne puisse plus concevoir le monde comme avant.
L’autrice Sandra Lucbert propose une approche similaire : pour que la littérature ait un impact politique, il ne faudrait pas faire de la mimèsis (représenter, montrer les choses telles qu’elles sont) mais exposer des figures, des moyens de changer. Comment le faire par l’écriture ? En mettant de la distance envers ce qu’on prend pour argent comptant, en questionnant les modèles établis par le système, en produisant des effets sur l’esprit comme sur le corps (en faisant ressentir).
Je trouve que c’est ce que fait Hadrien Klent dans Paresse pour tous (dont j’ai maintes fois parlé). Il casse la souveraineté de la valeur travail qui n’est plus considérée comme un référentiel ; cela amène à repenser tout le système capitaliste.
La littérature doit-elle être politique ?
La littérature ne DOIT rien.
Elle ne doit pas être engagée, elle ne doit pas être belle, elle ne doit pas être objective, sage, rebelle… Elle n’a pas à montrer patte blanche ni à construire sa propre légitimité. Elle est création, elle est libre, elle ne doit exister que pour elle-même. Elle appartient à ses auteurs mais surtout à nous lecteurs qui nous en emparons et la faisons vivre et parler. Elle est interprétation et nous permet une multitude de choses. Lui imposer un devoir d’engagement (ou de beauté, ou autre), ce serait lui ôter sa liberté et sa valeur fondamentale : celle de n’être que ce qu’elle est.
Et la lecture, elle, est-elle politique ?
Cette activité, aujourd’hui en 2026, me semble éminemment politique. En tant qu’individu, prendre la décision de lire, faire ce choix, c’est s’abstraire de la marche du monde, regarder là où plus grand monde ne tourne les yeux, faire preuve d’empathie, apprendre, s’ouvrir (la liste est longue, jamais exhaustive et tout livre ne permet pas tout cela à la fois ni totalement). Et si je dis que c’est politique ici c’est parce que c’est une manière de sortir de ce que le système néolibéral attend de nous : produire, être efficace, reproduire l’ordre sans le questionner… Lire c’est embrasser la tant décriée paresse.
On pourrait nuancer cela en soulevant que lire c’est aussi souvent consommer. Acheter des livres, mais encore les compulser, les enchainer, être dans une boulimie toute capitaliste.
Enfin, voir dans la lecture un privilège de classe est également une lecture politique du monde.
Au bout du compte, voici où j’en suis :
la littérature peut être politique, elle a cette force en elle mais elle ne peut pas l’être seule et n’a pas à l’être absolument. La lecture, elle, est toujours un geste politique, ne serait-ce que parce qu’elle nous arrache, le temps d’un livre, à l’urgence du monde pour mieux nous y renvoyer, transformés.
Réflexions en cours et qui continueront à être tissées autour d’ouvrages pas encore ouverts (Que peut littérature quand elle ne peut par exemple, qui m’attend sur mon bureau) et qui apporteront de nouvelles lectures et nuances.
Sources :
📹 Amphis Pour Tous (Université Savoie Mont-Blanc) — La littérature peut-elle être politique ? Par Sylvain SANTI, enseignant chercheur au Laboratoire Langages, Littératures, Sociétés Études Transfrontalières et Internationales (LLSETI), de l’UFR Lettres, Langues et Sciences Humaines (LLSH). Juin 2025
📘 La Littérature est une affaire politique, Alexandre Gefen (2022)
📰 Un article sur l’ouvrage
A lire en contrepoint :
📘 Contre la littérature politique, Pierre Alferi, Leslie Kaplan, Nathalie Quintane, Tanguy Viel, Antoine Volodine, Louisa Yousfi
📰 Histoire de la critique et de la pensée autour de la littérature politique au XXIe
🗣️ Le point de vue intéressant de l’autrice Leonora Miano
Les mecs qui trainent en littérature
Figure récurrente de la production littéraire ces dernières années, on trouve de jeunes hommes, entre l’adolescence et l’âge adulte, qui boivent des bières sur des parkings, fument des joints et cherchent leur place dans le monde.
3 livres dans cette veine qui m’ont marquée
Tah l’époque, Oliver Lovrenski
Le plus marginal… et magistral
Quel travail sur la langue ! L’écriture est éclatée, déconstruite, brute. Comme des fragments quotidiens, on suit la vie d’Ivor qui a sombré dans la drogue et la violence, avec son groupe d’amis. Au début on apprécie le rythme, le réalisme de cette langue hachurée, puis on enchaîne les pages face à la frénésie, la spirale qui enferme ce groupe de jeunes garçons. Tout est terrible mais la beauté gronde.
On est à Oslo, cette histoire est inspirée de la vie de l’auteur et aurait été écrite entièrement dans les notes d’un téléphone (chapeau). Bravo également à la traductrice, Marina Heide, qui a réussi à garder l’essence du roman et de ce style singulier.
C’est glaçant et très marquant.
Mythologie du .12, Célestin de Meeûs
Le plus tragique
D’un côté, deux jeunes qui trainent dans une zone commerciale. De l’autre, un médecin que sa famille et la joie ont quitté et qui se raccroche à sa vie matérielle. Ça prend son temps mais ça percute fort. Même si l’on perçoit vite où l’on se dirige, on est saisi par ces deux récits comme des portraits de ces deux personnages, deux vies désabusées pourtant si éloignées. Une écriture-fleuve et néanmoins précise, un rythme maitrisé, tendu vers le drame qui plane.
Un premier roman très réussi et couronné par plusieurs prix en 2024 et 2025.
Fief, David Lopez
Le plus mémorable
Celui-ci je l’ai lu à sa parution en 2017 et j’y pense encore, je mesure souvent mon goût pour les livres de ce genre à l’aune de celui-ci.
Entre boxe, soirées à jouer aux cartes et à fumer (beaucoup), Jonas et ses amis cherchent leur place dans le monde, dans une zone périurbaine qui les enferme.
L’écriture est incroyable et très juste et décrit avec brio cet univers viril dans lequel la poésie a toute sa place et où les potes comptent plus que tout. C’est ordinaire et tragique, banal et pourtant très sensible. Un grand coup de cœur (ou un uppercut, je vous laisse juger sur pièce).
Mais 🧐
Ce goût pour les livres de jeunes hommes qui se cherchent m’a amenée à me questionner…
Où est l’équivalent de cette figure récurrente chez les femmes ? Les groupes d’amies, ce qui se joue dans les cercles de femmes, la sororité (concept si bien remis en question par Marion) où le trouve-t-on ? Cette littérature-là, cette mise en fiction de l’expérience féminine du XXIe siècle, où est-elle ?
Les séries nous ont donné Girls, Sex and the city, Insecure… Du côté des romans, je pense éventuellement à Lorraine Brule de Jeanne Rivière mais je suis vite à court d’idées.
Dans nos livres, où sont les amitiés féminines ? Et cette phase de construction de soi à l’approche de l’âge adulte ?
Cette parole sur cette étape cruciale de la vie serait aussi politique pour lire les inégalités ou questions qui traversent les femmes. En tout cas, elle manque.
J’attends vos recos (ou réflexions) sur ce sujet. ☺️
Voilà pour aujourd’hui.
Paisibles, révolutionnaires, engagées, militantes, politiques, oisives, endormies, débonnaires, pacifiques, je vous souhaite de bonnes lectures et vous donne rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau sujet littéraire.
Julia

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.