Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.
Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.
Si vous n’êtes pas obsédé·e par l’actualité littéraire, vous êtes sans doute passé·e à côté du dernier scandale en date.
Ce grand salon parisien a déclenché un tollé lorsqu’il a annoncé son parrainage par le géant américain. Les libraires (Syndicat de la Librairie Française en tête) se sont (à juste titre) indignés entrainant un retrait de ce partenariat. Au passage, Amazon ne manque pas de dénigrer cette manœuvre « absurde ». L’affaire est résumée sur Actualitté.
Une petite victoire qui en dit long et qui m’a donné envie de revenir aujourd’hui sur les raisons pour lesquelles Amazon nuit à l’économie du livre et comment y remédier (ou comment envisager ses achats de manière plus responsable).
Si ce sujet n’a pas de secrets pour vous, ne manquez pas les traditionnelles recos en fin de newsletter. 🌱
Préambule nécessaire et important : je ne cherche à culpabiliser personne, je suis bien consciente du gap entre celles et ceux qui vivent loin des commerces de proximité et les habitants de grandes villes, bien consciente des contraintes et spécificités de chacun. Cet article vise à apporter une réflexion pour (re)penser nos réflexes d’achat, pour les personnes qui le souhaitent. Des alternatives existent et méritent d’être explorées.
La question est légitime, après tout c’est une plateforme de vente comme une autre et super pratique, on est livré en 24H !
Oui mais…
Voir les nombreux articles de la newsletter Avant-Propos à ce sujet.
En bref, si Amazon peut se permettre d’offrir les frais de port ou des réductions, c’est en rognant sur sa marge, voire en vendant à perte sur certains articles. C’est un avantage concurrentiel déloyal que les librairies physiques, soumises à la loi Lang, n’ont pas. À terme, cela asphyxie le réseau de distribution traditionnel et remet en cause le prix unique.
Voir lien ci-dessus notamment, ou tendez l’oreille en librairie « Vous ne l’avez pas ? J’irai sur Amazon ! ». Pour modérer ce propos, d’après une étude du ministère de la Culture en 2023, les grandes surfaces culturelles (Fnac, Cultura, Espace Culturel Leclerc, etc.) seraient les premiers vendeurs de livres neufs (28,4 % du marché), devant les librairies (23,3 %) et les sites internet (22,2 %).
En 2025, on apprend que les Français préfèrent acheter des livres dans les grandes enseignes (75 %) plutôt que dans les petits commerces. Ce serait ces supermarchés les vrais concurrents des libraires ?
Cela rejoint le point suivant.
Le livre est-il vraiment un produit comme les autres à optimiser et marketer pour booster les ventes ?
L’algorithme pousse logiquement vers les best-sellers et les auteur·ices déjà connus, jouant en faveur de la concentration des ventes. À l’inverse, le libraire peut faire découvrir une petite maison d’édition, un premier roman, un essai confidentiel… C’est le garant de la diversité éditoriale, de la pluralité de la pensée, de la lecture hors des sentiers battus.
Ça ne concerne bien sûr ici pas que l’économie du livre mais il me semble que ça doit entrer en compte dans nos choix en tant que consommateurs. Quels sacrifices d’autrui vaut notre confort d’achat ? Je varie les sources.
Malgré de récentes déclarations vertueuses, voir notamment cette polémique de 2022.
Et qui dit moins d’impôts, dit moins de soutien public à la culture, un manque à gagner pour l’effort collectif dont les subventions financent par exemple la modernisation des librairies ou même la création via le Centre national du livre (CNL).
Pour aller plus loin vous pouvez aussi lire cette tribune du collectif lyonnais TENIR ! regroupant les indépendants du monde du livre.
Si on ne le sait pas, si cela ne nous dérange pas, pourquoi pas continuer à l’utiliser.
Mais en toute conscience, peut-on vraiment succomber à ces achats rapides, faciles mais néfastes pour l’écosystème du livre ? La question n’est même pas de déterminer si Amazon est plus pratique mais de choisir quel monde du livre nous voulons soutenir. La standardisation, l’optimisation, la rapidité ou le conseil, la diversité, le lien humain.
Si Amazon est un rouleau compresseur, des alternatives existent et les initiatives fleurissent pour repenser notre rapport à l’achat de livres (ce dont je parle ici, les bibliothéques et le prêt restent bien sûr des solutions précieuses). Voyons point par point celles qui s’offrent à nous selon nos dispositions.
D’après une étude Ifop, 49 % des Français qui achètent des livres en ligne le font en raison de l’éloignement des points de vente physiques, une proportion qui atteindrait 75 % dans les zones rurales. J’ai absolument conscience du biais de Parisiens ou d’habitants de grandes villes qui ont plusieurs options en bas de chez eux.
Mais Amazon est-il le seul site sur lequel il est possible de se fournir ?
Certaines librairies indépendantes proposent aussi la livraison. Vérifiez-le sur le site de celles de votre région, sur Place des libraires ou Leslibraires.fr
Ces sites mutualisent les stocks de centaines de librairies indépendantes, qui préparent et expédient votre commande directement.
La dimension conseil et humaine transparait dans les recommandations, le travail éditorial fait sur ces sites par de vraies personnes.
Bien souvent, ton libraire peut commander le titre de ton choix, qui arrivera en quelques jours (et sans frais de livraison). Si tu es pressé, tu peux aussi vérifier sa disponibilité autour de toi sur Librairies indépendantes qui indiquent le stock des commerces près de chez toi.
Tu as tout essayé et il n’est nulle part. Impossible de patienter deux à quatre jours pour recevoir un ouvrage en librairie ? Attention, instant philosophie autour de la société frénétique de consommation du XXIe siècle. Quelle urgence revêt la lecture ? Quel livre ne peut pas attendre ?
Il apparait capital de repenser notre relation au temps et à la consommation. S’il y a bien une chose que les GAFAM encouragent, c’est le tout tout de suite ! C’est à nous de décider de jouer ce jeu ou d’en sortir pour ralentir, retrouver un rapport au temps plus sain, apaisé. La lecture n’est pas une course contre la montre (au contraire).
Effectivement le marché étranger a des spécificités qui m’échappent et je ne suis pas la plus à même de recommander des alternatives solides. Mais on m’a conseillé Blackwell’s pour les parutions anglophones (merci laydownonthemoon) ; passer par des librairies irlandaises serait aussi une bonne solution (un tuyau de Julie).
La plateforme offre aux auteur·ices qui passent par l’auto-édition une solution solide. Ce n’est pas la seule mais il semble selon l’avis de certains que ce serait la meilleure. Il n’y a bien sûr pas d’alternatives pour les ouvrages qui ne sont distribués que par ce biais.
D’autres voix s’élèvent toutefois et viennent contraster cette suprématie : « pour beaucoup d’auteurs autoédités, Amazon constitue le point d’entrée quasi obligé. Mais cette centralisation a un coût : elle organise la dépendance, comprime les marges et délègue la visibilité à des mécanismes algorithmiques sur lesquels les créateurs n’ont presque aucune prise. » (À lire ici)
Pour les intéressé·es, voici quelques comparatifs des plateformes d’auto-édition.
Je ne suis pas experte du sujet, je ne peux pas donner de recommandations plus précises mais les commentaires sont ouverts pour cela.
Parmi d’autres conseils que j’ai reçus sur la question : se tourner vers les sites de vente d’occasion (notamment Vinted) pour miser sur l’économie circulaire et le site La librairie.
Alors oui, parfois nous n’avons pas le choix. Tout n’est pas si manichéen, on peut dans l’année emprunter 50 livres par an en bibliothèque, en acheter 10 en librairies et en commander un sur Amazon. Je ne cherche pas à faire la morale ni à diaboliser le moindre pas de côté mais il reste important d’être alertes et informés sur ces sujets, surtout quand on se passionne pour le monde du livre. Nous avons un grand pouvoir entre nos mains en tant que consommateur·ices (puisque c’est de ça qu’il s’agit).
Si vous voulez sensibiliser vos proches avec un résumé de ces réflexions, voici un carrousel que j’avais fait à une époque où je pensais que ça suffisait.
(Quel humour !)
Partons pour la jungle, l’impitoyable, celle qui grouille loin des manœuvres des GAFAM.
Prix de l’Instant 2023
Un soir, sur un coup de tête, Jeanne Beaulieu décide de tout plaquer et de partir. Ce sera l’Amazonie, l’aventure… Mais pas forcément celle qu’elle imaginait. Est-ce bien raisonnable, tout ça ? Boire un jus de tomate à bord d’un avion après le crash du vol Rio-Paris, passe encore. Partir en Amazonie à la recherche d’un Indien que l’on a vu un soir à la télévision, sûrement pas. Mais Jeanne Beaulieu voyagera d’une drôle de manière, Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss dans une main, des histoires d’amour inachevées dans l’autre. Prendre la route, traverser les forêts, écouter des mélodies d’oiseaux, remonter l’Amazone ou le Guadalquivir, croiser Frida Kahlo et Don Quichotte. Où sommes-nous quand nous sommes quelque part ? Elle n’y peut rien, Jeanne Beaulieu se raconte des histoires qui la conduisent vers ses envies et ses fantômes, vers cet Indien qui lui échappe, vers le regard et les mains bien réelles d’un homme qu’elle n’oubliera jamais. Jeanne n’est pas dupe. Les voyages exotiques n’existent pas. Au Brésil ou partout ailleurs, s’aventurer à la recherche de soi ranime les douleurs de l’enfance, fait naître des désirs inouïs et dresse devant soi des miroirs. Jeanne est une héroïne paradoxale de roman d’aventures qui aimerait voir se refléter sur l’eau tranquille le visage d’une femme libre.
Ce livre est une expérience. Un voyage, plein de sensibilité, au rythme du fleuve. En toile de fond, les Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Ce roman, empreint de poésie, d’esprit et d’humanité, nourrit des réflexions sur le voyage, le sens de l’existence, la lecture et la fiction. Il m’a fait découvrir la pesanteur et l’atmosphère si particulière de cette région du monde dans laquelle je n’ai jamais mis les pieds. Surtout, c’est un vrai plaisir de lecture !
On quitte l’Amazonie (mais pas les tropiques) pour le fleuve Atrato en Colombie.
Une mère voyage avec son fils adoptif sur les traces de sa mère biologique. De ce lent voyage, on ne peut trop en dire si ce n’est les questionnements qu’il charrie sur la maternité, la filiation, mais aussi le rapport au territoire.
Dans une belle langue, un style net et poétique à la fois, l’autrice nous embarque dans une atmosphère aussi paisible que menaçante, calme en apparence mais pleine de courants, de pluie, de feu, de mystérieux hommes aux foulards rouges.
L’ambiance et l’atmosphère sont bien retranscrites, on se figure cette région méconnue (celle du Choco en Colombie) comme une terre de peur et de magie. Le roman prend de l’ampleur au fil de l’eau, et la fin est tout bonnement époustouflante.
Ce livre a été lu dans le cadre du Bookclub de cette newsletter et je crois pouvoir dire qu’il a fortement marqué notre groupe, même si toutes n’ont pas aimé le roman. Si j’ai mis un peu de temps à rentrer dedans, cette lecture a été très puissante et me poursuit encore ; elle ne manque pas de remuer.
« Je lui dis qu’ici les mères ont la vie dure, mais qu’à l’extérieur, on s’imagine que parce qu’elles ont la force de mettre des enfants au monde, elles peuvent tout supporter : la faim, les humiliations, la mort. Ailleurs on parle avec fierté des mères et des femmes de cette région, qui encaissent et sont des guerrières victorieuses. On est en guerre, ça c’est sûr, mais personne ne gagne. »
Chimères tropicales, Corinne Morel Darleux
C’est souvent dans la forêt que naissent les histoires. Sous les tropiques, c’est un territoire à la fois familier et étrange, où les sens sont trompés à chaque pas, où l’illusion et la réalité se confondent. Pour Ariane, qui n’a jamais quitté les montagnes françaises de son enfance, la jungle est de ces lieux fantasmés sur lequel elle a tout lu, tout vu. Alors le jour où deux avions s’écrasent en pleine forêt tropicale, brouillant la frontière entre fiction et réalité, le roman peut commencer.
Dans ce livre envoutant, Corinne Morel Darleux nous entraîne dans un dédale de limbes et de lianes où se croisent des morts inaccomplis, un réalisateur de cinéma, des chamans et des infirmières, un homme jaguar, des voiliers et un Opéra. Elle nous parle du pouvoir de l’imagination, de son caractère aussi subversif que salvateur, et explore les instants de nos existences où l’illusion envahit notre esprit.
À suivre !
Qu’elles soient empruntées, achetées près de chez vous, trouvées dans une boîte à livre, volées à votre meilleure amie, je vous souhaite de bonnes lectures et vous donne rendez-vous dans deux semaines pour un prochain thème littéraire.
Julia

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