En grec, le mot « egó » signifie « je ». (En lettres grecs, ça s’écrit εγώ.)
Je viens de terminer une retraite de yoga d’une semaine sur une île grecque. (Oui, c’était aussi merveilleux que tu peux l’imaginer.) Apprendre à lâcher prise sur l’ego est un concept central en yoga, alors c’est le moment parfait pour y réfléchir — et l’appliquer au tango.
La définition de base d’« ego » ne renvoie pas au sens du « gros ego », qui évoque la vanité ou une image de soi gonflée. Ça désigne tout simplement le soi, l’identité consciente, ou le sentiment de sa propre valeur.
Tout le monde a un ego. C’est une partie essentielle et saine de notre psyché, mais ça peut aussi nous nuire. En particulier, ça interfère souvent avec notre processus d’apprentissage.
Sur cette retraite, plus de la moitié du groupe d’élèves, moi y compris, étaient des professeurs. Certains en sont aux premières étapes de l’enseignement, d’autres le font depuis des années, voire des décennies. Et on a tous suivi notre professeure montréalaise en Grèce pour une semaine de pratique et d’apprentissage intensifs (et pour profiter un peu de la mer et du ciel méditerranéens, bien sûr).
J’aimerais voir ce genre d’ouverture plus souvent dans le tango. Des élèves avancés qui continuent de suivre des cours réguliers. Des professeurs qui prennent des cours, même avec des collègues locaux. À Montréal en particulier, le nombre et le calibre des professeurs sont impressionnants. Pourtant, on prend rarement des cours avec nos collègues. (On a par contre l’avantage de travailler ensemble et donc d’échanger de la rétroaction, idéalement avec humilité.) J’aimerais que les élèves reconnaissent que leurs professeurs locaux ont un vaste bagage de connaissances à partager, des années d’étude et d’expérience derrière eux, et la capacité d’assurer un suivi tout au long de leur développement.
Tant de danseurs abandonnent leurs professeurs locaux dès qu’ils ont appris les bases, pensant qu’ils sont désormais au-dessus d’étudier avec quelqu’un qui n’a pas de réputation internationale. Mais je ne suis pas convaincue qu’on tire grand-chose de deux ou trois cours avec un maestro invité qui débarque pour un court séjour, enseigne quelque chose de fancy, puis repart vers une nouvelle communauté. Je ne dis pas que les professeurs de renommée mondiale ne sont pas bons; certains sont excellents. Mais ils ne connaissent pas l’histoire de leurs élèves et ne peuvent pas offrir grand suivi.
Il y a aussi cette attitude étrangement répandue voulant que les professeurs argentins soient automatiquement supérieurs à tous les autres. Encore une fois, il y a plein d’excellents professeurs argentins; j’en ai moi-même étudié avec plusieurs et je suis allée en Argentine à plusieurs reprises. Mais tous les professeurs venant du pays natal du tango ne sont pas excellents, et plusieurs professeurs d’ailleurs dans le monde le sont.
Un jour, un danseur de passage a appelé mon studio pour se renseigner sur les cours qu’on offrait cette fin de semaine-là. Je lui ai décrit notre programmation, qui incluait des cours avancés particulièrement intéressants. Il semblait intéressé, jusqu’à ce que je lui dise que les cours étaient donnés par nos professeurs locaux. « Ah, moi je ne prends des cours qu’avec des Argentins », m’a-t-il répondu, comme s’il était au-dessus du fait d’apprendre de simples locaux, peu importe leurs compétences. Pour moi, cette histoire illustre bien quelqu’un qui rate une occasion d’apprendre parce que son ego gonflé s’est mis en travers de son chemin.
Notre ego peut aussi nous garder coincés dans une ornière. Quand notre apprentissage stagne, il y a plein de choses qu’on peut faire pour relancer la machine, mais la plupart demandent de laisser notre ego à la porte. Porter plus attention à des détails comme la posture et la technique de mouvement, ou même revenir à la case départ pour revoir notre marche de base, peut améliorer notre danse énormément et même être assez satisfaisant si on décide d’apprécier le processus (certes difficile). Mais c’est une idée envers laquelle bien des gens ont une aversion, soit parce qu’ils craignent que ce soit ennuyant, soit parce que leur ego se met en travers (« je sais déjà faire des ochos »).
Notre image de soi peut si facilement bloquer le processus d’apprentissage en créant une peur de l’inadéquation, ce qui nous pousse à résister au changement en plaçant l’amour-propre au-dessus de la réceptivité et de la croissance. Surtout à l’âge adulte, c’est difficile d’admettre qu’on ne connaît pas certaines choses sur notre propre corps, alors c’est facile de devenir sur la défensive quand un professeur nous signale des choses qu’on ne savait pas qu’on faisait de travers, ou qu’on pensait avoir réglées depuis longtemps. Si on arrive à remarquer cette tendance et à la lâcher, en amenant un peu d’humilité au premier plan, on pourrait bien apprendre davantage comme élèves et écouter davantage comme partenaires de danse.
Ce qui m’amène au sujet souvent abordé des partenaires « profs » ou « blâmeurs ». L’ego de ces danseurs est trop gros pour leur permettre de voir qu’ils pourraient être le problème. Les danseurs qui comprennent vraiment l’importance d’une bonne technique ne blâment pas les autres pour leurs erreurs ou leurs faiblesses. Ils comprennent que c’est la responsabilité de chacun d’améliorer sa propre danse. Alors quand quelque chose ne va pas — en cours ou à la milonga — on devrait faire une petite pause et laisser notre ego reculer d’un pas. On pourrait alors comprendre que, peu importe où se situe la « faute » de l’erreur, on détient potentiellement une bonne partie de la solution. On peut ralentir, être plus clair, plus calme, écouter davantage, et danser au niveau de notre partenaire. Et si ça marche, ça pourrait même nous donner un petit boost d’ego!
Il y a un couple qui fréquente parfois les cours et événements où j’enseigne. L’homme a un certain talent pour la danse et apprend plus vite que sa partenaire. Le problème, c’est qu’il ne respecte pas son rythme d’apprentissage à elle. Il la corrige constamment, souvent avec impatience, quand ils dansent. Je me souviens qu’une fois, assise à côté d’elle à une práctica, elle s’est tournée vers moi les larmes aux yeux et m’a demandé : « Pourquoi ça ne peut jamais juste être le fun? » Après une absence de plusieurs mois, il est récemment venu seul à une práctica, mais même sans sa partenaire habituelle à critiquer, il n’a pas pu se retenir. Je l’ai entendu plus d’une fois dire aux femmes avec qui il dansait ce qu’elles étaient censées faire. Mais, son sens du rythme aurait besoin de travail et son abrazo est si tendu qu’il restreint souvent les mouvements de ses partenaires tout en utilisant trop de force pour essayer de les guider. Au moins une personne qui a dansé avec lui ce soir-là m’a dit : « Plus jamais. » Si un gars comme lui pouvait seulement contrôler son ego, il deviendrait un partenaire plus agréable ainsi qu’un meilleur danseur.
Mettre son ego en sourdine peut faire de la place pour plus de conscience de soi. Des élèves viennent parfois me voir avec une plainte qui ressemble à ceci : « Je pense que je devrais être dans un niveau plus avancé parce que je n’arrive à bien danser avec aucun élève de la classe, mais quand je danse avec le professeur, je n’ai aucun problème. » Je ris toujours un peu intérieurement en leur expliquant que, en fait, s’ils n’arrivent à suivre que le professeur, ça ne veut pas dire qu’ils sont trop avancés, mais plutôt qu’ils ne le sont pas assez. Ils sentent qu’ils dansent bien avec le professeur parce que le professeur peut guider ou suivre n’importe qui. En tant que professeurs, on a l’habitude de danser avec des gens de tous les niveaux, et on sait comment s’ajuster et compenser pour les points faibles de nos partenaires. Si tu ne danses bien qu’avec des professeurs, c’est parce que tu ne fais pas ta part, et si tu ne le vois pas, c’est que ton ego se met en travers.
En philosophie du yoga, l’ego n’est pas quelque chose de mauvais, mais une fonction naturelle de l’esprit qui peut devenir une distorsion quand elle se surinvestit. Bien qu’il soit utile pour fonctionner dans le monde, il joue contre nous quand il nous convainc qu’il représente la totalité de qui on est.
Dans l’apprentissage du yoga ou du tango, l’ego crée des obstacles en nous soufflant des choses comme : « Je sais déjà çela » ou « Si je pose la question, j’aurai l’air incompétent, et ça menacera quelque chose de réel chez moi. » Un élève pris par son ego n’est pas vraiment présent dans la salle avec la matière; il défend une image de soi. Lâcher prise sur l’ego, c’est accepter de ne pas être sûr de soi, voire d’être visiblement mauvais devant les autres; c’est recevoir une correction sans faire d’excuses ni expliquer qu’on le savait déjà; et c’est rester curieux au lieu de se comparer à la personne d’à côté. On n’a pas besoin d’effacer notre sens de soi, mais si on desserre un peu l’emprise, on fera de la place pour que de nouvelles informations puissent vraiment s’infiltrer.
Les professeurs ont un ego, eux aussi, et parfois il se met dans le chemin. Ceux dont l’ego pose problème ont besoin d’impressionner leurs élèves et d’être la personne la plus brillante dans la salle. Ils se sentent menacés quand un élève progresse rapidement ou pose une question à laquelle ils ne peuvent pas répondre. Les instructeurs dont l’ego ne mène pas le bal comprennent que leur rôle devrait être une question de transmission plutôt que de démonstration.
Professeur, élève ou danseur, c’est correct d’avoir un sens de soi, même fort, mais si on oublie de le garder dans sa place et qu’on le laisse prendre le dessus, il nuira à notre capacité d’apprendre, de grandir et de danser à la hauteur de notre plein potentiel.
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Le savais-tu : « Ego » est aussi le mot pour « je » en latin, et l’origine du mot « ego » tel qu’on l’emploie aujourd’hui, autant en français qu’en anglais. Il paraît que c’est l’un des traducteurs de Sigmund Freud qui l’a fait entrer dans le vocabulaire populaire.
Si tu veux en savoir plus sur ma professeure, Josephine Vittoria, sur son école de yoga à Montréal (où j’enseigne aussi) ou sur ses retraites à travers le monde, visite yogaessentiel.com.
Si tu pratiques le yoga et que tu songes à visiter l’île de Paros, en Grèce, l’hôtel où on a séjourné dans la ville tranquille d’Alikí est l’Aliki Panorama Hotel. Josephine, de Montréal, y amène des groupes chaque année, et l’hôtel organise aussi ses propres retraites. Visite aliki-panorama-hotel.com
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