RSS Amplifier

arobase · Nov 14, 2025

Des violences policières en 3D et l’ancêtre du fact-checking

0
Sign in to vote or save

Alexandre Léchenet · arobase

Pour le dixième numéro de Nichons-nous dans l’Internet, une revue que j’ai confondée sur les cultures numériques, j’avais interviewé le duo d’artistes fleuryfontaine. Formés à l’architecture, ils mobilisaient alors la 3D et les moteurs de jeux vidéo pour réaliser leurs œuvres.

Capture de Soixante-sept millisecondes de fleuryfontaine

Ils ont depuis travaillé sur le maintien de l’ordre (j’en parlais il y a cinq ans) et mis leur talent de modélisation notamment au service d’Index, une ONG qui produit « des rapports d’expertise sur des faits allégués de violence, de violations des libertés fondamentales ou des droits humains » et travaille avec des journalistes. Le duo a aidé pour plusieurs enquêtes sur des faits de violences policières.

Une de ces enquêtes, réalisée par Libération, a servi de trame à Soixante-sept millisecondes, un court-métrage sélectionné pour les César 2026. « Avec le film, on a voulu sortir de cette seule approche scientifique des faits pour adopter un point de vue plus empathique », expliquent les artistes à StreetPress. Le résultat est légèrement onirique et mobilise des images de vidéosurveillance, l’imagerie des brigades policières et reproduit en 3D l’arme qui a mutilé Adnane Nassih.

Fleuryfontaine transforme son enquête en œuvres d’art. Et des musées accueillent ces mêmes enquêtes. Plusieurs investigations menées par Forensic Architecture, un collectif d’architectes, étaient présentées il y a quelques années au musée d’art moderne Louisiana, au Danemark, dont des maquettes en taille réelle de certains lieux de crimes.

Grâce à des vidéos, des plans, et des sources en libre accès, Forensic Architecture, Index et d’autres ONG ou médias recomposent les scènes, travaille sur différents scénarios pour montrer ceux qui sont crédibles ou au contraire impossible. Des images qui sont devenues familières en ligne, riveraines des conflits ou des violences policières.

Leur élévation au rang d’œuvre d’art, soit par une transformation, soit par une simple exposition dans un musée leur donne une nouvelle ampleur.

C’est l’ancêtre du fact-checking qui s’est multiplié ces dernières années dans les médias. En 1942, en pleine guerre mondiale, une clinique des rumeurs est lancée par le Boston Herald. Patrick Froissart s’est plongé dans les archives pour raconter l’initiative, ses égéries et les mystères qui l’entourent dans L’Invention du fact-checking (PUF, 2024). Une enquête réjouissante.

La Clinique des rumeurs du Boston Herald dans un reportage de Life en octobre 1942.

Cette clinique « se donne comme mission de réfuter toutes les rumeurs qui circulent et qui peuvent toucher le moral des Américains qui ne sont pas au front », explique Patrick Froissart à la Revue des médias. Elle expose la rumeur puis le démenti ou la réfutation de cette rumeur. De nombreuses rumeurs sont démenties par de simples déclarations officielles, venant de la police ou de l’armée, non vérifiées.

La rubrique durera un an et demi et Patrick Froissart a découvert la raison de cette brieveté dans les archives des services fédéraux américains. Constatant que ces rubriques servent davantage à transmettre les rumeurs qu’à convaincre ceux qui les colportents d’arrêter, les services de contre-propagande poussent à la fermeture de nombreuses cliniques, le format ayant fait florès dans plusieurs médias nord-américains.

Avec un poil de retravail pour lui ôter sa patine de travail de recherche, le livre pourrait se lire comme un polar, tant les personnages et les sujets s’y prêtent. L’exploitation des archives et le suivi de nombreuses pistes pour trouver les auteurs ou les origines de la clinique rendent le livre passionnant.

L’auteur relève finement les critiques qu’on peut porter contre les rubriques de fact-checking de 1942 ou 2022, comme le partage d’une rumeur au prétexte d’y apporter un démenti, ou l’utilisation trop fréquente de sources d’autorité, voire le manque de transparence. Et la tentation des services secrets à démentir les rumeurs, ou les fabriquer

Un exemple pas très récent : une journaliste de BFMTV lors d’un débat en amont de l’élection présidentielle sanctionnait Jean-Luc Mélenchon d’une “vérif” sur ses propos sur les coupures de courant. Son seul argument : ces coupures sont impossibles puisqu’elles sont interdites par la loi.

La troisième édition du festival OSINT se tient à la Gaité Lyrique, à Paris, dans quelques jours. Outre les échanges sur différentes enquêtes, il est prévu un échange sur l’exploitation de sources ouvertes comme pratique artistique et un autre sur les net found footages, ces films réalisés grâce à des archives trouvées en ligne, et notamment The Dune is on Fire, de Gwenola Wagon et Pierre Cassou-Noguès, réalisé à partir de vidéos partagées sur les réseaux sociaux du mégafeu de la Teste-de-Buch de 2022. Shedding Light de Bérénice Serra sera également exposé.

Extrait d’une vidéo générée grâce à l’IA d’un faux soldat ukrainien

On a parlé ici et des brouteurs et autres romance scammers qui séduisent en ligne leur proie pour mieux leur faire les poches. Une femme s’est ainsi faite avoir par un faux soldat ukrainien, qu’elle pense épousé, généré en fait grâce à des outils d’intelligence artificielle depuis le Nigeria.

Elle aura dépensé plus de 15 000 euros pour aider ce faux soldats à régler différents (faux) problèmes. Noa Moussa dresse pour Le Monde le profil des arnaqueurs, celui des victimes — principalement des hommes — et raconte l’industrie criminelle qui se développe notamment en Asie du Sud-est, autour de complexe gigantesques où les arnaqueurs sont séquestrés.

L’enquête audio à la rencontre d’ados « shifteurs » de Jeanne Mayer déjà évoquée a désormais une cousine en version vidéo. Interrogeant plusieurs adolescents qui arrivent à contrôler leur imagination et leurs rêveries et à se projeter dans des mondes fictionnels. Des pratiques expliquées et encouragées par certains comptes sur les réseaux sociaux évoqués dans le docs. Des échanges de témoins par caméras interposées. Des interventions de chercheurs. Un documentaire intriguant.

Aucun post

Read the original on arobase.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.