cap-vacances

Il y a des débuts de vacances qui ressemblent à une porte qu’on pousse du bout des doigts.

Pas celui-là.

Celui-là, je l’ouvre franchement. Épaule droite. Regard devant. Moteur chaud. Les clés dans la main. Deux mois devant moi, et pas deux mois pour disparaître dans un transat en faisant semblant d’oublier ma vie. Deux mois pour reprendre le volant. Deux mois avec mes enfants. Deux mois pour moi. Deux mois pour remettre de l’air dans la machine, mais sans perdre la ligne.

Parce qu’il faut le dire net : ces vacances sont méritées.

Pas dans le sens banal du mot. Pas le petit mérite poli qu’on dépose sur une table avec un sourire fatigué. Non. Le mérite lourd. Celui qui se gagne dans les semaines tenues, les journées longues, les efforts silencieux, les responsabilités qu’on porte sans faire de théâtre. Le mérite de l’homme qui a avancé, même quand la route tirait dans les jambes. Le mérite de celui qui a franchi un palier.

Et je l’ai franchi.

Je le sens. Ce n’est pas une idée. C’est physique. C’est dans la nuque qui se relâche sans s’abandonner. Dans la respiration plus basse. Dans cette manière de regarder les choses avec moins de bruit autour. Le palier est derrière moi. Je ne suis plus en train de grimper la marche. Je suis dessus. Debout. Stable. Avec la vue qui change.

Ça ne veut pas dire que tout devient léger.

Je me méfie de la légèreté vendue en pot de crème. La vraie tranquillité n’est pas molle. Elle a des contours. Elle sait dire non. Elle sait couper le téléphone, fermer une porte, laisser un message attendre, regarder un enfant rire sans chercher à optimiser la scène. La vraie tranquillité a des épaules.

Ces deux mois, je les veux comme une mer calme sous un ciel clair. Smooth sailing, oui. Mais pas le bateau qui flotte au hasard. Le bateau tenu. La main sur la barre. Le cap dans la tête. Le soleil sur le pont. La fatigue rangée dans un coin, comme une veste qu’on enlève après une longue soirée.

Avec mes enfants, ce ne sera pas une carte postale.

Ce sera mieux.

Ce sera vivant. Des voix dans la maison. Des pieds nus. Des questions qui arrivent sans prévenir. Des disputes minuscules qui prennent toute la place pendant trois minutes, puis disparaissent comme des oiseaux. Des rires qui cognent contre les murs. Des regards qui cherchent le mien. Des mains à attraper. Des peaux salées. Des cheveux en bataille. Des “papa” lancés comme des flèches.

Je serai là.

Pas à moitié. Pas en figurant attendri sur le bord du cadre. Je serai présent. Je regarderai. Je protégerai. Je transmettrai ce que je peux transmettre : la tenue, le calme, l’ironie quand il faut, le courage quand ça serre, la capacité à ne pas se coucher devant le premier vent. Je leur donnerai de la tendresse, oui. Mais une tendresse solide. Une tendresse qui tient debout dans la pièce.

Et pour moi, il y aura autre chose.

Un retour au territoire.

Pas une fuite. Pas une parenthèse rose. Un territoire intérieur à reprendre mètre par mètre. Le corps à remettre dans l’axe. La tête à nettoyer. Les envies à laisser revenir sans leur demander leurs papiers. Le silence à réapprendre. Le plaisir à regarder en face. Le sommeil, peut-être. Le vrai. Celui qui ne ressemble pas à une panne, mais à une victoire.

Je veux sentir le bitume chaud sous les pneus. Les soirs qui descendent lentement. Les repas qui durent. Les regards qui ne courent plus. Les journées qui ne se défendent pas contre un agenda. Je veux avancer sans me précipiter. Ralentir sans m’éteindre. Être calme sans devenir tiède.

C’est ça, le luxe.

Pas l’absence de mouvement. La maîtrise du mouvement.

Un tango avec l’été. Un pas en avant, un silence, une reprise. Le corps qui suit. L’esprit qui calcule moins. Le cœur qui reste là, mais bien habillé. Pas ouvert sur la table. Pas tremblant. Présent. Dense. Exact.

Je commence ces vacances avec cette sensation rare : je n’ai pas seulement besoin de repos, j’ai gagné le droit d’en faire quelque chose.

Deux mois.

Avec mes enfants. Avec moi-même. Avec cette paix nouvelle qui ne baisse pas les yeux.

La mer est devant.

Cette fois, je ne rame plus.

Je tiens le cap.