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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 25, 2026

Tous les couples sont-ils égaux face à la routine ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

On l’entend souvent, presque comme une Ă©vidence : l’ennui / la routine finirait toujours par s’installer et tuer le couple. C’est une idĂ©e rassurante, parce qu’elle rend l’ennui universel, indĂ©pendant des conditions de vie de chacun. Sociologiquement, cette idĂ©e ne tient pourtant pas complĂštement, et elle s’accompagne d’une croyance inverse tout aussi rĂ©pandue : avec assez d’argent, on pourrait toujours le repousser. Cette seconde croyance n’est pas totalement infondĂ©e non plus. Mais rĂ©duire l’ennui conjugal Ă  une question de moyens, c’est passer Ă  cĂŽtĂ© de ce qu’il reprĂ©sente vraiment, sociologiquement.

Le sociologue Didier Lapeyronnie propose une dĂ©finition qui change complĂštement l’angle du problĂšme. Pour lui, l’ennui ne vient pas d’un manque d’activitĂ©s. Il vient d’un dĂ©calage, entre ce qu’on se sent capable de vivre, et ce que le quotidien nous offre vraiment. Plus on se pense unique, exceptionnel, plus ce dĂ©calage a de chances d’ĂȘtre grand. ConcrĂštement, si on se voit comme quelqu’un de spĂ©cial, promis Ă  une vie qui sort de l’ordinaire, le quotidien d’une relation, mĂȘme heureuse, avec ses habitudes et ses gestes rĂ©pĂ©tĂ©s, finit toujours par sembler trop Ă©troit pour contenir cette image qu’on se fait de soi-mĂȘme. À l’inverse, quelqu’un qui ne se juge pas exceptionnel, qui n’attend pas de sa vie qu’elle sorte constamment du lot, trouve beaucoup plus facilement sa place dans ce mĂȘme quotidien, parce qu’il n’a rien Ă  y faire entrer de plus grand que ce qu’il vit dĂ©jĂ . Sous cet angle, l’argent ne rĂšgle qu’une partie trĂšs superficielle du problĂšme. Il peut remplir l’agenda, crĂ©er des souvenirs, mais il ne referme pas l’écart entre ce qu’on se sent destinĂ© Ă  vivre, et ce qu’une relation, mĂȘme la plus aimante, peut vraiment offrir au jour le jour.

Ce dĂ©calage prend une intensitĂ© particuliĂšre dans le couple contemporain, pour une raison que le sociologue Danilo Martuccelli met en lumiĂšre. Il montre que, dans une sociĂ©tĂ© largement sĂ©cularisĂ©e, l’amour est devenu presque le seul IdĂ©al pour lequel un nombre considĂ©rable de personnes se disent aujourd’hui prĂȘtes Ă  tout donner. Au point de remplacer les grands rĂ©cits collectifs qui remplissaient autrefois cette fonction : la nation, la religion, la communautĂ©. Cette bascule a un coĂ»t direct sur la vie conjugale. Quand une seule relation doit dĂ©sormais porter, Ă  elle seule, tout le poids du sens de l’existence, la moindre stagnation ressentie Ă  l’intĂ©rieur de ce couple ne se vit plus comme un simple passage Ă  vide ! Elle se vit comme une menace existentielle, puisque c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ , et presque uniquement lĂ , qu’on est censĂ© trouver un sens Ă  sa vie


C’est cette accumulation de pression, bien plus que le manque de moyens financiers, qui explique pourquoi l’ennui conjugal peut frapper aussi durement des couples aux ressources trĂšs diffĂ©rentes. Reste alors une vraie question, comment le contrer rĂ©ellement, si l’argent seul n’y suffit pas ? Le sociologue Jean-Claude Kaufmann, apporte ici une piste presque Ă  contre-courant de l’intuition commune. Il montre que ce qui construit vĂ©ritablement un attachement durable n’est presque jamais la nouveautĂ© permanente, mais les habitudes, les petits gestes rĂ©pĂ©tĂ©s, tout ce qu’on identifie spontanĂ©ment comme relevant de la routine. Il prĂ©fĂšre d’ailleurs, pour dĂ©signer ce lien-lĂ , le mot attachement Ă  celui d’amour, plus exigeant et plus instable. Le paradoxe est donc frontal, ce qu’on accuse le plus souvent de produire l’ennui, la rĂ©pĂ©tition, est aussi ce qui, sociologiquement, construit le lien conjugal le plus solide dans la durĂ©e.

Mais alors, si la quotidiennetĂ© est la clef, d’oĂč vient, justement, cette peur si intense de l’ennui, ce rĂ©flexe de courir sans cesse aprĂšs la nouveautĂ© ? Zygmunt Bauman apporte une rĂ©ponse directe dans son ouvrage consacrĂ© Ă  ce qu’il appelle l’amour liquide. Il montre que la logique consumĂ©riste, nĂ©e pour vendre des objets, a fini par s’infiltrer dans la façon mĂȘme dont on pense les relations humaines. On en vient Ă  Ă©valuer un partenaire un peu comme un produit, selon le volume de plaisir ou de satisfaction qu’il procure dans l’instant, prĂȘt Ă  ĂȘtre remplacĂ© dĂšs qu’un autre semble promettre davantage. Ce n’est pas un hasard de calendrier si cette angoisse de la routine explose au mĂȘme moment que l’économie tout entiĂšre s’est mise Ă  dĂ©pendre du renouvellement perpĂ©tuel du dĂ©sir. Il y a toujours du nouveau : de nouveaux modĂšles, de nouvelles collections, de nouvelles expĂ©riences Ă  consommer sans jamais s’arrĂȘter. Le capitalisme n’a pas seulement changĂ© notre rapport aux objets, il a fini par nous apprendre Ă  regarder nos propres relations avec les mĂȘmes rĂ©flexes qu’un rayon de supermarchĂ©, toujours prĂȘts Ă  comparer ce qu’on a avec ce qu’on pourrait avoir de mieux, juste Ă  cĂŽtĂ©.

Alors, tous les couples sont-ils Ă©gaux face Ă  l’ennui ? Non, mais pas tout Ă  fait pour la raison qu’on croit. Ce n’est pas seulement que l’argent achĂšte plus de nouveautĂ©. C’est que le mĂȘme systĂšme vend Ă  tous la mĂȘme angoisse consumĂ©riste de la routine, tout en ne donnant qu’à certains les moyens de l’apaiser, par la nouveautĂ©, mais aussi par le temps et l’énergie qu’une vie plus stable laisse disponibles pour cultiver cette rĂ©pĂ©tition qui construit l’attachement. Un couple prĂ©caire subit la mĂȘme pression Ă  ne jamais s’ennuyer, sans disposer des mĂȘmes leviers pour y rĂ©pondre, ni la nouveautĂ©, ni mĂȘme le temps pour la routine. L’inĂ©galitĂ© ne se loge donc pas dans la capacitĂ© d’acheter du neuf, mais dans une distribution, elle bien rĂ©elle, des moyens de rĂ©sister Ă  l’angoisse que le systĂšme fabrique pour tout le monde. Reste une bonne nouvelle au milieu de ce constat : contrairement au voyage ou au restaurant, les habitudes qu’on construit ensemble, elles, ne coĂ»tent rien. Elles restent, quel que soit le compte en banque, la seule chose qui appartienne encore Ă©galement Ă  tout le monde


📚 Bibliographie
Didier Lapeyronnie, « La singularitĂ© de l’ennui », in Bernard Francq & Philippe Scieur (dir.), Être curieux en sociologie, Presses universitaires de Louvain, 2014
Danilo Martuccelli, « L’amour, une nouvelle crise de sens », in Bernard Francq & Philippe Scieur (dir.), Être curieux en sociologie, Presses universitaires de Louvain, 2014, pp. 289-310
Jean-Claude Kaufmann, Sociologie du couple, PUF, coll. Que sais-je ?, 1993

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