On lâentend souvent, presque comme une Ă©vidence : lâennui / la routine finirait toujours par sâinstaller et tuer le couple. Câest une idĂ©e rassurante, parce quâelle rend lâennui universel, indĂ©pendant des conditions de vie de chacun. Sociologiquement, cette idĂ©e ne tient pourtant pas complĂštement, et elle sâaccompagne dâune croyance inverse tout aussi rĂ©pandue : avec assez dâargent, on pourrait toujours le repousser. Cette seconde croyance nâest pas totalement infondĂ©e non plus. Mais rĂ©duire lâennui conjugal Ă une question de moyens, câest passer Ă cĂŽtĂ© de ce quâil reprĂ©sente vraiment, sociologiquement.
Le sociologue Didier Lapeyronnie propose une dĂ©finition qui change complĂštement lâangle du problĂšme. Pour lui, lâennui ne vient pas dâun manque dâactivitĂ©s. Il vient dâun dĂ©calage, entre ce quâon se sent capable de vivre, et ce que le quotidien nous offre vraiment. Plus on se pense unique, exceptionnel, plus ce dĂ©calage a de chances dâĂȘtre grand. ConcrĂštement, si on se voit comme quelquâun de spĂ©cial, promis Ă une vie qui sort de lâordinaire, le quotidien dâune relation, mĂȘme heureuse, avec ses habitudes et ses gestes rĂ©pĂ©tĂ©s, finit toujours par sembler trop Ă©troit pour contenir cette image quâon se fait de soi-mĂȘme. Ă lâinverse, quelquâun qui ne se juge pas exceptionnel, qui nâattend pas de sa vie quâelle sorte constamment du lot, trouve beaucoup plus facilement sa place dans ce mĂȘme quotidien, parce quâil nâa rien Ă y faire entrer de plus grand que ce quâil vit dĂ©jĂ . Sous cet angle, lâargent ne rĂšgle quâune partie trĂšs superficielle du problĂšme. Il peut remplir lâagenda, crĂ©er des souvenirs, mais il ne referme pas lâĂ©cart entre ce quâon se sent destinĂ© Ă vivre, et ce quâune relation, mĂȘme la plus aimante, peut vraiment offrir au jour le jour.
Ce dĂ©calage prend une intensitĂ© particuliĂšre dans le couple contemporain, pour une raison que le sociologue Danilo Martuccelli met en lumiĂšre. Il montre que, dans une sociĂ©tĂ© largement sĂ©cularisĂ©e, lâamour est devenu presque le seul IdĂ©al pour lequel un nombre considĂ©rable de personnes se disent aujourdâhui prĂȘtes Ă tout donner. Au point de remplacer les grands rĂ©cits collectifs qui remplissaient autrefois cette fonction : la nation, la religion, la communautĂ©. Cette bascule a un coĂ»t direct sur la vie conjugale. Quand une seule relation doit dĂ©sormais porter, Ă elle seule, tout le poids du sens de lâexistence, la moindre stagnation ressentie Ă lâintĂ©rieur de ce couple ne se vit plus comme un simple passage Ă vide ! Elle se vit comme une menace existentielle, puisque câest prĂ©cisĂ©ment lĂ , et presque uniquement lĂ , quâon est censĂ© trouver un sens Ă sa vieâŠ
Câest cette accumulation de pression, bien plus que le manque de moyens financiers, qui explique pourquoi lâennui conjugal peut frapper aussi durement des couples aux ressources trĂšs diffĂ©rentes. Reste alors une vraie question, comment le contrer rĂ©ellement, si lâargent seul nây suffit pas ? Le sociologue Jean-Claude Kaufmann, apporte ici une piste presque Ă contre-courant de lâintuition commune. Il montre que ce qui construit vĂ©ritablement un attachement durable nâest presque jamais la nouveautĂ© permanente, mais les habitudes, les petits gestes rĂ©pĂ©tĂ©s, tout ce quâon identifie spontanĂ©ment comme relevant de la routine. Il prĂ©fĂšre dâailleurs, pour dĂ©signer ce lien-lĂ , le mot attachement Ă celui dâamour, plus exigeant et plus instable. Le paradoxe est donc frontal, ce quâon accuse le plus souvent de produire lâennui, la rĂ©pĂ©tition, est aussi ce qui, sociologiquement, construit le lien conjugal le plus solide dans la durĂ©e.
Mais alors, si la quotidiennetĂ© est la clef, dâoĂč vient, justement, cette peur si intense de lâennui, ce rĂ©flexe de courir sans cesse aprĂšs la nouveautĂ© ? Zygmunt Bauman apporte une rĂ©ponse directe dans son ouvrage consacrĂ© Ă ce quâil appelle lâamour liquide. Il montre que la logique consumĂ©riste, nĂ©e pour vendre des objets, a fini par sâinfiltrer dans la façon mĂȘme dont on pense les relations humaines. On en vient Ă Ă©valuer un partenaire un peu comme un produit, selon le volume de plaisir ou de satisfaction quâil procure dans lâinstant, prĂȘt Ă ĂȘtre remplacĂ© dĂšs quâun autre semble promettre davantage. Ce nâest pas un hasard de calendrier si cette angoisse de la routine explose au mĂȘme moment que lâĂ©conomie tout entiĂšre sâest mise Ă dĂ©pendre du renouvellement perpĂ©tuel du dĂ©sir. Il y a toujours du nouveau : de nouveaux modĂšles, de nouvelles collections, de nouvelles expĂ©riences Ă consommer sans jamais sâarrĂȘter. Le capitalisme nâa pas seulement changĂ© notre rapport aux objets, il a fini par nous apprendre Ă regarder nos propres relations avec les mĂȘmes rĂ©flexes quâun rayon de supermarchĂ©, toujours prĂȘts Ă comparer ce quâon a avec ce quâon pourrait avoir de mieux, juste Ă cĂŽtĂ©.
Alors, tous les couples sont-ils Ă©gaux face Ă lâennui ? Non, mais pas tout Ă fait pour la raison quâon croit. Ce nâest pas seulement que lâargent achĂšte plus de nouveautĂ©. Câest que le mĂȘme systĂšme vend Ă tous la mĂȘme angoisse consumĂ©riste de la routine, tout en ne donnant quâĂ certains les moyens de lâapaiser, par la nouveautĂ©, mais aussi par le temps et lâĂ©nergie quâune vie plus stable laisse disponibles pour cultiver cette rĂ©pĂ©tition qui construit lâattachement. Un couple prĂ©caire subit la mĂȘme pression Ă ne jamais sâennuyer, sans disposer des mĂȘmes leviers pour y rĂ©pondre, ni la nouveautĂ©, ni mĂȘme le temps pour la routine. LâinĂ©galitĂ© ne se loge donc pas dans la capacitĂ© dâacheter du neuf, mais dans une distribution, elle bien rĂ©elle, des moyens de rĂ©sister Ă lâangoisse que le systĂšme fabrique pour tout le monde. Reste une bonne nouvelle au milieu de ce constat : contrairement au voyage ou au restaurant, les habitudes quâon construit ensemble, elles, ne coĂ»tent rien. Elles restent, quel que soit le compte en banque, la seule chose qui appartienne encore Ă©galement Ă tout le mondeâŠ
đ Bibliographie
Didier Lapeyronnie, « La singularitĂ© de lâennui », in Bernard Francq & Philippe Scieur (dir.), Ătre curieux en sociologie, Presses universitaires de Louvain, 2014
Danilo Martuccelli, « Lâamour, une nouvelle crise de sens », in Bernard Francq & Philippe Scieur (dir.), Ătre curieux en sociologie, Presses universitaires de Louvain, 2014, pp. 289-310
Jean-Claude Kaufmann, Sociologie du couple, PUF, coll. Que sais-je ?, 1993
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