Câest une idĂ©e quâon entend souvent, presque comme une Ă©vidence : dans le sport, au moins, seul le mĂ©rite compterait. Le meilleur joue, le plus rapide gagne, les statistiques ne mentent pas. Contrairement Ă lâĂ©cole ou au monde du travail, oĂč les codes sociaux et les rĂ©seaux pĂšsent lourd, le sport serait restĂ© ce dernier espace oĂč lâorigine sociale sâefface enfin devant la performance pure. LâidĂ©e est sĂ©duisante, mais elle mĂ©rite dâĂȘtre vĂ©rifiĂ©e. Analysons sociologiquement de la question !
Une enquĂȘte de lâInsee, menĂ©e en 2003, permet de le faire trĂšs concrĂštement, en mesurant la part de pratiquants diplĂŽmĂ©s au-delĂ du baccalaurĂ©at selon chaque discipline. Les rĂ©sultats sont sans appel. Le football affiche 14 %, lâun des taux les plus bas de toutes les pratiques sportives recensĂ©es, juste aprĂšs la chasse Ă 7 %. Le rugby suit avec 16 %, les sports de combat avec 24 %. Ă lâautre extrĂ©mitĂ© du classement, lâĂ©quitation atteint 64 %, le golf et le tennis 39 % chacun, la voile 40 %, et lâescrime dĂ©passe mĂȘme les 90 % selon dâautres donnĂ©es citĂ©es par les chercheurs du secteur. Le football, sur ce critĂšre prĂ©cis, est donc rĂ©ellement lâun des sports les plus socialement mĂ©langĂ©s qui existent, quand dâautres restent des pratiques presque exclusivement bourgeoises.
Mais il faut aussitĂŽt nuancer ce constat, parce que la pratique sportive elle-mĂȘme, avant mĂȘme de parler de compĂ©tition ou de haut niveau, reste profondĂ©ment filtrĂ©e par la classe sociale. Selon les donnĂ©es de lâInjep et du CrĂ©doc, 86,8 % des cadres supĂ©rieurs dĂ©clarent pratiquer un sport, contre seulement 47 % des personnes sans diplĂŽme. Autrement dit, mĂȘme lâaccĂšs au terrain de jeu, avant toute question de mĂ©rite sportif, nâa rien dâun point de dĂ©part neutre et identique pour tous !
Il faut dâailleurs distinguer deux formes trĂšs diffĂ©rentes dâinĂ©galitĂ© sportive. Le football, malgrĂ© ses biais, reste accessible dĂšs le premier pas, un ballon et un bout de terrain suffisent pour commencer Ă jouer, ce qui explique en grande partie pourquoi il reste statistiquement si mĂ©langĂ© socialement. La Formule 1 fonctionne sur un principe radicalement opposĂ©, oĂč lâargent conditionne lâaccĂšs dĂšs la premiĂšre Ă©tape, avant mĂȘme de pouvoir dĂ©montrer le moindre talent. Une saison de karting au plus haut niveau coĂ»te environ 150 000 livres, et une saison de Formule 2, lâantichambre directe de la F1, dĂ©passe les 2 millions de livres. Ce nâest donc pas un simple biais statistique comme pour le tennis ou lâĂ©quitation, oĂč les inĂ©galitĂ©s dâaccĂšs restent malgrĂ© tout progressives. Câest une barriĂšre structurelle absolue, qui exclut dâemblĂ©e, avant tout jugement sur le talent, quiconque ne dispose pas de ce capital de dĂ©part ou dâun sponsor prĂȘt Ă le fournir. Le terme de âpay driverâ, utilisĂ© dans le milieu pour dĂ©signer un pilote dont la place tient autant Ă lâargent quâil apporte quâĂ ses rĂ©sultats, en dit long : dans ce sport-lĂ , le mĂ©rite ne prĂ©cĂšde jamais lâargent, il ne peut, au mieux, que sây ajouter une fois la porte dĂ©jĂ ouverte.
Le sociologue français StĂ©phane Beaud apporte une piĂšce essentielle Ă ce dĂ©bat, directement centrĂ©e sur le football français. Dans son ouvrage consacrĂ© Ă la grĂšve des Bleus lors du Mondial 2010, il montre que la notion mĂȘme de âtalentâ qui justifierait la sĂ©lection dâun joueur repose en rĂ©alitĂ© sur une apprĂ©ciation en partie arbitraire. Elle est rendue par des sĂ©lectionneurs qui intĂšgrent, quâils en aient conscience ou non, des critĂšres extra-sportifs Ă leur jugement, lâattitude perçue, la sociabilitĂ©, lâimage renvoyĂ©e aux mĂ©dias (on pense Ă Domenech et lâastrologie du coup). Beaud montre aussi que le recrutement du football professionnel sâest profondĂ©ment polarisĂ© socialement en une gĂ©nĂ©ration, la gĂ©nĂ©ration de 1998 Ă©tant plutĂŽt hĂ©ritiĂšre dâune socialisation ouvriĂšre traditionnelle, quand celle de 2010 marque lâentrĂ©e massive de jeunes de quartiers populaires dans un football professionnalisĂ© de plus en plus tĂŽt et de plus en plus international. Autrement dit, mĂȘme dans le sport statistiquement le plus mĂ©langĂ© socialement, le jugement final sur qui âmĂ©riteâ sa place reste travaillĂ© par des critĂšres qui nâont rien de purement sportif.
Ce filtre initial se double dâun second mĂ©canisme, une fois le talent repĂ©rĂ©. Le sociologue Robert Merton a thĂ©orisĂ© lâeffet Matthieu : cette dynamique oĂč chaque avantage obtenu augmente mĂ©caniquement les chances dâen obtenir un suivant. Un jeune repĂ©rĂ© tĂŽt par un club accĂšde Ă un meilleur encadrement, une meilleure alimentation, un meilleur suivi mĂ©dical, ce qui augmente ses chances de continuer Ă progresser, quand un talent Ă©quivalent mais repĂ©rĂ© plus tard, ou jamais, nâaura jamais cette mĂȘme opportunitĂ© de le prouver. Le mĂ©rite sportif, une fois identifiĂ©, sâaccumule donc lui aussi selon une logique qui doit beaucoup aux ressources disponibles autour de lâenfant, pas seulement Ă son talent brut.
Il faut ici ĂȘtre prĂ©cis sur un point, pour ne pas caricaturer le propos : rien de tout cela ne nie lâexistence du talent. Un talent brut existe bel et bien, une vitesse dâexĂ©cution, une intelligence de jeu, une capacitĂ© physique que lâentraĂźnement seul ne suffit jamais totalement Ă expliquer. La vraie question nâest donc pas de savoir si le talent existe, mais si sa pleine expression, dans la durĂ©e, dĂ©pend uniquement de lui-mĂȘme, ou si elle reste, elle aussi, profondĂ©ment conditionnĂ©e par ce qui entoure lâindividu qui le porte.
Le parcours du footballeur anglais Dele Alli illustre ce point de façon presque clinique. RepĂ©rĂ© trĂšs jeune, dĂ©butant en professionnel Ă 16 ans, il devient en quelques annĂ©es lâun des plus grands espoirs du football anglais sous les ordres de Mauricio Pochettino Ă Tottenham, avant dâĂȘtre lâun des artisans de la demi-finale du Mondial 2018 avec lâAngleterre. Son talent brut, personne ne lâa jamais sĂ©rieusement mis en doute. Pourtant, sa carriĂšre sâeffondre progressivement Ă partir de 2019, jusquâĂ ce quâil rĂ©vĂšle, des annĂ©es plus tard, avoir subi des abus sexuels dĂšs lâĂąge de six ans, grandi auprĂšs dâune mĂšre alcoolique, vendu de la drogue Ă huit ans, Ă©tĂ© agressĂ© physiquement Ă onze ans, avant dâĂȘtre adoptĂ© par une nouvelle famille Ă douze ans. Ces traumatismes, jamais traitĂ©s, ont fini par ressurgir sous forme dâune addiction aux somnifĂšres qui lâa conduit en cure de dĂ©sintoxication Ă 24 ans, au point dâenvisager sĂ©rieusement dâarrĂȘter sa carriĂšre. Le talent nâa jamais disparu. Ce qui a manquĂ©, câest un entourage suffisamment stable, tĂŽt, pour permettre Ă ce talent de se dĂ©ployer pleinement et durablement, plutĂŽt que dâĂȘtre rattrapĂ©, des annĂ©es plus tard, par tout ce quâil avait fallu encaisser seul, enfant.
Il faut enfin se mĂ©fier du mot âmĂ©ritocratieâ lui-mĂȘme. Le sociologue britannique Michael Young lâa inventĂ© en 1958, dans un essai satirique et non dans un Ă©loge, prĂ©cisĂ©ment pour dĂ©noncer les systĂšmes qui prĂ©tendent rĂ©compenser le seul mĂ©rite tout en reproduisant, en coulisse, les hiĂ©rarchies sociales dĂ©jĂ installĂ©es. Rien nâindique que le sport Ă©chappe totalement Ă ce mĂ©canisme, mĂȘme le football, pourtant statistiquement lâun des plus ouverts.
Au-delĂ de la seule question de la performance, il faut prendre au sĂ©rieux ce que cette promesse mĂ©ritocratique a reprĂ©sentĂ©, et reprĂ©sente encore, pour des millions de gens. RaphaĂ«l VerchĂšre rappelle que cette idĂ©e nâest pas tombĂ©e du ciel, elle est nĂ©e comme une doctrine politique prĂ©cise, sous le gaullisme, pensĂ©e explicitement en opposition au âsport capitalisteâ et prĂ©sentĂ©e comme un vĂ©ritable ascenseur social. Câest ce quâon promet, depuis des dĂ©cennies, Ă tous les enfants des quartiers populaires qui tapent dans un ballon, Ă tous les parents qui Ă©conomisent pour payer une licence, une chose simple, si tu es le meilleur, la sociĂ©tĂ© te le rendra, indĂ©pendamment dâoĂč tu viens. Mais Ă la lumiĂšre de tout ce quâon vient de dĂ©tailler, statistiques dâaccĂšs filtrĂ©es par la classe, jugement du talent jamais totalement neutre, capital nĂ©cessaire pour tenir dans la durĂ©e, sport entier verrouillĂ© dĂšs la premiĂšre ligne droite pour ceux qui nâont pas les moyens, cette promesse mĂ©rite dâĂȘtre regardĂ©e avec beaucoup plus de luciditĂ© quâon ne le fait dâhabitude. Elle continue de fonctionner comme un puissant moteur dâespoir individuel, ce qui nâest pas rien. Mais elle fonctionne aussi, structurellement, comme un moyen de faire porter aux individus seuls la responsabilitĂ© de trajectoires qui restent, en rĂ©alitĂ©, largement façonnĂ©es avant mĂȘme quâils nâaient touchĂ© un ballon pour la premiĂšre fois.
Alors, le sport est-il le seul espace oĂč la mĂ©ritocratie fonctionne ? Tout dĂ©pend de la question quâon pose vraiment. Sur le plan strict de la performance, la rĂ©ponse reste nuancĂ©e, certains sports, le football en tĂȘte, sont rĂ©ellement plus mĂ©langĂ©s socialement que lâĂ©cole ou le monde professionnel. Mais ce nâest pas la vraie question. La mĂ©ritocratie sportive nâa jamais Ă©tĂ© vendue comme un simple mode de sĂ©lection technique, elle a Ă©tĂ© vendue comme une promesse sociale, celle dâun monde oĂč lâorigine ne compterait plus face au mĂ©rite. Et sur ce plan-lĂ , celui de la promesse, la rĂ©ponse cesse dâĂȘtre nuancĂ©e. Un accĂšs filtrĂ© dĂšs lâenfance par la classe sociale, un jugement du talent jamais totalement neutre, un capital nĂ©cessaire pour tenir la distance, des sports entiers verrouillĂ©s par lâargent avant mĂȘme le premier geste sportif, tout cela dit clairement que cette promesse nâest pas tenue. Le sport sâen approche, sans doute plus que les autres espaces sociaux. Cependant, ça ne suffit pas Ă faire dâun mensonge une vĂ©ritĂ©, juste un mensonge mieux racontĂ©âŠ
đ Bibliographie
Insee, « La pratique sportive en France, reflet du milieu social », Données sociales : la société française, 2003
Stéphane Beaud & Philippe Guimard, Traßtres à la nation ? Un autre regard sur la grÚve des Bleus en Afrique du Sud, La Découverte, 2011
Robert K. Merton, « The Matthew Effect in Science », Science, 1968
Michael Young, The Rise of the Meritocracy, Thames & Hudson, 1958
RaphaĂ«l VerchĂšre, Sport et mĂ©rite, histoire dâun mythe : philosophie politique du corps en dĂ©mocratie, Ăditions du Volcan, 2022
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