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MENADEFENSE ANALYSES · Jun 22, 2026

Un chercheur marocain s'essaye à la "Hasbara" en parlant de l'armée algérienne et ça fait pitié

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Une tribune du Jerusalem Post raconte la course aux armements maghrébine à l'envers. Reprise, chiffre par chiffre.

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Le 22 juin, le Jerusalem Post a publié une tribune signée Amine Ayoub, présenté comme chercheur au Middle East Forum et établi au Maroc. Sa thèse tient en une phrase : l’Algérie consacrerait 25 milliards de dollars à sa défense en réaction directe à la modernisation marocaine rendue possible par les Accords d’Abraham, et se ruinerait ainsi pour contrer des armes israéliennes. Le texte se veut une « mesure » froide d’un basculement régional. C’est un plaidoyer, et il se contredit dès qu’on confronte ses chiffres aux sources ouvertes.

Reprenons dans l’ordre.

Le chiffre qui se retourne contre l’auteur

L’article oppose un Maroc « qualitatif », doté de 17,1 milliards de dollars, à une Algérie « quantitative » et dispendieuse, à 25 milliards. Le procédé repose sur une confusion que l’auteur n’explicite jamais.

Les 17,1 milliards correspondent aux 157,17 milliards de dirhams inscrits dans la loi de finances marocaine 2026. Or ce montant est une autorisation d’engagement pluriannuelle, pas une dépense de l’année. Le décaissement réel pour 2026, les crédits de paiement, s’élève à 55,3 milliards de dirhams, soit environ 6 milliards de dollars. Le chiffre algérien de 25 milliards, lui, est bien un budget annuel. L’auteur compare donc un plafond d’engagement marocain à une enveloppe annuelle algérienne, et en tire une leçon de sobriété.

L’ironie, c’est que son propre chiffre le contredit. Rapportez les 157 milliards de dirhams au PIB marocain 2026, estimé par le FMI à 194 milliards de dollars, et vous obtenez 8,7 %. Rapportez-les aux charges totales de l’État, 761 milliards de dirhams selon la loi de finances, et vous obtenez 20,6 %. Ce sont, au dixième de point près, les ratios algériens que la tribune décrit comme insoutenables : 8,9 % du PIB, 20,6 % du budget. Pris au sérieux, le chiffre de l’auteur ferait du Maroc l’égal exact de l’Algérie qu’il dénonce. La seule comparaison honnête, décaissement contre décaissement, donne environ 3 % du PIB pour Rabat et 9 % pour Alger. C’est une histoire défendable. Elle n’apparaît nulle part dans le texte.

La flèche du temps pointe dans l’autre sens

Le cœur de la thèse est causal : la force algérienne existerait « en réponse directe » aux capacités marocaines, et Alger dépenserait pour des contre-mesures à des systèmes « qui n’existaient pas dans l’inventaire marocain il y a cinq ans ». La chronologie d’acquisition dit l’inverse, ligne par ligne.

Les chasseurs lourds Su-30MKA arrivent en Algérie à partir de 2007. Les F-16 marocains, sélectionnés en 2007, sont livrés en août 2011. À l’époque, les analystes spécialisés décrivaient d’ailleurs l’achat marocain comme une réaction au Su-30 algérien, pas l’inverse. Les hélicoptères d’attaque Mi-28NE entrent en service algérien dès 2016. Les AH-64E Apache marocains, commandés en 2020, commencent à être livrés en 2024. Les lance-roquettes chinois SR-5 sont repérés en Algérie en 2017, suivis de l’Iskander-E révélé en 2021. Le HIMARS marocain, approuvé en avril 2023, est encore en cours de livraison jusqu’en 2028. Pour la défense sol-air longue portée, les S-300PMU-2 algériens sont livrés entre 2008 et 2011, complétés par le S-400 dans la décennie suivante et par le HQ-9B chinois. Le Maroc, lui, ne commande qu’un petit régiment de FD-2000B (équivalent export du HQ-9B) qu’en 2021.

Une force bâtie sur dix à quinze ans ne peut pas être une riposte à des systèmes adverses qui lui sont postérieurs. L’auteur a besoin de cette inversion, parce que sans elle l’Algérie cesse d’apparaître comme l’agresseur irrationnel.

Un site contre une douzaine de régiments

L’asymétrie sol-air mérite qu’on s’y arrête, car c’est là que la tribune frôle l’absurde. Le Maroc dispose d’un seul site de défense longue portée, quatre batteries de FD-2000B activées en 2021 près de Rabat. L’Algérie aligne, sous trois brigades de défense aérienne du territoire, un réseau multicouche estimé par les sources ouvertes à une douzaine de régiments sol-air : S-300PMU-2, S-400 et HQ-9B confondus, auxquels s’ajoutent les couches Buk-M2, Tor-M2 et Pantsir. Présenter ce maillage, dont le socle russe précède le marocain de plus d’une décennie, comme une réponse à un système chinois livré à Rabat en 2021 ne résiste pas à l’examen.

Un drone de 2,5 kilos érigé en révolution

Toute la dramaturgie repose sur le SpyX, la munition rôdeuse israélienne désormais assemblée à Benslimane. La tribune en fait le symbole du basculement « le plus conséquent d’une génération ». Regardons l’objet : une charge militaire de 2,5 kilogrammes, 50 kilomètres de portée, environ 90 minutes d’autonomie. C’est une arme tactique anti-blindé de la classe du Switchblade 300 ou du KUB-BLA, une commodité que produisent et emploient des dizaines d’armées dans le monde. Même la presse francophone favorable à l’usine la décrit comme un drone tactique de reconnaissance et de frappe ciblée. Personne, hors de cette tribune, n’y voit un tournant stratégique.

En Algérie, un projet de production de drones BZK-005 (40 heures de vol à 170 Km/h et 150 kg de charge) est en cours, il produira une version suicide du drone chinois, qui pour le coup aura un rayon d’action de plusieurs centaines (jusqu’à 2000) de kilomètres.

Pourquoi ce choix, alors ? Parce que la thèse du chercheur marocain a besoin d’un système israélien au centre. Les capacités drones marocaines les plus sérieuses ne sont pas israéliennes : ce sont les Bayraktar turcs et les Wingloong chinois. Mais un drone turc ou chinois ne sert pas le récit des Accords d’Abraham. L’auteur retient donc l’arme qui colle à sa conclusion, pas celle qui pèse le plus sur le champ de bataille.

Le « smoking gun » syrien, présenté comme acquis

La tribune avance comme un fait que l’Algérie aurait envoyé en Syrie un général de brigade et près de 500 soldats combattre pour des forces pro-iraniennes, et que ces hommes auraient reconnu un entraînement par les Gardiens de la révolution et le Hezbollah. Présenté ainsi, c’est une preuve « définitive » de l’axe Iran-Hezbollah-Polisario.

Le dossier est plus instable que cela. L’allégation remonte à des médias marocains, au correspondant de Monte Carlo Doualiya à Damas et à un rapport de la chercheuse Rena Netjes pour DAWN. Le Washington Post, cité comme confirmation par la presse pro-marocaine, a ensuite publié une rectification précisant qu’il n’avait pas recueilli la réaction du Front Polisario, lequel nie tout lien avec l’Iran. L’Algérie et le Front ont dénoncé une fabrication et mis au défi de produire la moindre preuve vérifiable. On peut juger ces démentis intéressés. On ne peut pas, de bonne foi, transformer une affaire contestée et même contredite en pièce à conviction définitive.

Une question d’extrême droite promue en doctrine d’État

Le texte s’ouvre sur une question parlementaire de Vox, parti espagnol d’extrême droite, demandant si Madrid pourrait se défendre contre une attaque marocaine au SpyX. L’auteur en déduit qu’un membre de l’OTAN « commence à calculer formellement » sa défense face à des armes israéliennes. Une question d’élus d’opposition n’est pas une évaluation d’État ert l’argument se retourne contre l’auteur car : si l’Espagne, partenaire de l’OTAN, redoute le Maroc, alors le réarmement marocain inquiète lui aussi, ce qui contredit l’image du partenaire purement stabilisateur que la tribune défend dans sa conclusion.

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Les détails qui trahissent l’absence de connaissances

Deux erreurs factuelles en disent long sur le soin apporté au texte. La tribune attribue au Maroc la commande de missiles Harpoon « achetés à la France ». Le Harpoon est un missile antinavire américain ; la France produit l’Exocet. Elle décrit aussi l’armée marocaine comme issue d’une « force de l’ère soviétique », alors que le Maroc fut aligné sur l’Ouest pendant toute la Guerre froide, c’est d’ailleurs peut-être ça l’idée, de dire que c’était une armée issue de la guerre froide. C’est l’Algérie qui correspondait (à l’époque) à cette description, et le texte le raconte quelques lignes plus loin, en parlant du matériel russe de l’ANP.

Ce que l’auteur oublie de mentionner

Pas une fois la tribune n’évoque les raisons que l’Algérie elle-même donne à son effort militaire : la frontière sud avec un Sahel en décomposition, l’instabilité libyenne et surtout sa volonté de moderniser et professionnaliser son armée. Tout est ramené au Maroc. La doctrine algérienne, que des analyses spécialisées décrivent comme articulée autour des frontières sud, de la rivalité avec l’occident et de la profondeur méditerranéenne, se trouve réduite à une obsession unique. C’est commode pour la démonstration mais en réalité ce n’est pas sérieux.

Enfin

La tribune est présentée par l’auteur comme une lecture neutre. Elle se termine par une liste de recommandations adressées à Washington : formaliser un cadre trilatéral avec Rabat et Tel-Aviv, conditionner tout rapprochement avec Alger. Si défendre un camp n’a rien d’illégitime. Le problème commence quand le plaidoyer se déguise en mesure, quand un plafond d’engagement devient une dépense, quand une force antérieure devient une riposte, quand un drone de 2,5 kilos devient une révolution et qu’une affaire rétractée devient une preuve. À ce stade, ce n’est plus une analyse qu’on lit. C’est un réquisitoire qui a choisi ses faits avant de les vérifier. J’espère que le Jérusalem Post n’a pas eu à dépenser pour cette tribune, on aura vu en ces temps de canicule des marroniers de meilleure qualité.

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Read on akramkhariefmenadefense.substack.com

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