Mettre les deux textes côte à côte produit d’abord une impression de contraste. L’évaluation annuelle des menaces de la communauté du renseignement américaine, datée de mars. La nouvelle stratégie antiterroriste de la Maison-Blanche, signée Trump, datée de mai. Tout les oppose dans le ton. Le premier avance masqué, par “probablement” et “presque certainement”, comme un analyste qui couvre ses arrières. Le second cogne, promet de “trouver et tuer”, et règle ses comptes avec l’administration précédente dès la deuxième page.
Un détail finit pourtant par retenir l’attention. Les deux documents nomment un ennemi avec une insistance presque obsessionnelle, les Frères musulmans, et en effacent un autre, le Wahabisme. Vu d’Afrique du Nord, c’est l’inverse de la réalité du terrain. Ce qui tue dans le voisinage immédiat du Maghreb, du Sahel à la frontière libyenne, ne doit rien aux Frères musulmans. Tout au salafisme armé.
Une carte du terrorisme sans l’Algérie
Le réflexe du lecteur maghrébin, face à ce genre de document, consiste à y chercher son pays. L’Algérie n’y figure pas. Pas une fois. Ni comme menace, ni comme cible, ni comme partenaire de coopération. Le pays qui a traversé la décennie noire face au GIA, qui a vu le GSPC se transformer en AQMI sur son propre sol, qui partage des milliers de kilomètres de frontière avec le Mali et le Niger, est absent des deux textes américains consacrés au terrorisme mondial.
Le Sahel, lui, est présent. L’évaluation du renseignement signale “des éléments d’al-Qaïda au Sahel” qui imposent un blocus économique à Bamako et menacent le gouvernement de transition malien. La stratégie de la Maison-Blanche range “le Sahel”, “l’Afrique de l’Ouest” et “le bassin du lac Tchad” parmi les zones de résurgence djihadiste. Mais aucun des deux ne prononce les noms qui structurent la menace régionale. Rien sur AQMI. Rien sur le JNIM, la coalition sahélienne d’al-Qaïda d’Iyad Ag Ghali, devenue l’acteur djihadiste le plus puissant de la zone. Rien sur l’État islamique au Grand Sahara.
Une menace qu’on refuse de désigner par son nom, dans une région observée par le mauvais bout de la lorgnette. C’est plus qu’une négligence de rédaction. Le JNIM n’est pas une nébuleuse vague. Il descend en ligne directe d’AQMI, née du GSPC algérien, lui-même issu du GIA.
La racine à l’envers
La stratégie de la Maison-Blanche le formule sans détour : “tous les groupes djihadistes modernes, d’al-Qaïda à l’EI en passant par le Hamas, font remonter leurs racines à une seule organisation, les Frères musulmans.” La confrérie y devient “la racine de tout terrorisme islamiste moderne”. L’évaluation du renseignement reste plus prudente, mais elle range malgré tout les Frères musulmans dans le même continuum d’”idéologie islamiste” qu’al-Qaïda et l’EI. Elle va jusqu’à leur prêter un soutien financier au Hezbollah, mouvement chiite pro-iranien que tout sépare de la matrice sunnite frériste.
La généalogie est fausse, ou plutôt retournée. Dans la doctrine salafiste-djihadiste, celle d’al-Qaïda comme de l’EI, la participation aux élections vaut apostasie. Les théoriciens du djihad armé ont rompu avec les Frères musulmans justement parce que ceux-ci acceptaient le jeu institutionnel là où il leur était ouvert. Un texte de Sayyid Qotb et beaucoup de bonne volonté ne fabriquent pas une filiation organisationnelle. Faire de la confrérie le tronc commun d’AQMI, du JNIM et de l’EI efface une hostilité bien réelle entre ces courants.
Le mot qu’on n’écrit jamais
Le mot “salafisme” est introuvable dans les deux documents. “Salafiste” non plus. “Wahhabisme” pas davantage. Cette absence est sans doute l’angle mort le plus parlant de l’ensemble.
Le salafisme-djihadiste, lui, est bombardé. Al-Qaïda et l’EI restent les cibles cinétiques numéro un des deux textes. Mais le courant n’est jamais nommé comme tel. On lui préfère “idéologie islamiste” ou “djihadisme sunnite”, jamais l’étiquette doctrinale qui en désigne le socle religieux. Quant au salafisme quiétiste, il échappe au radar et c’est normal car il dénonce le terrorisme. Le madkhalisme, ce salafisme loyaliste et apolitique qui prêche l’obéissance au pouvoir en place, n’est ni nommé ni visé. L’omission compte, quand on sait que ce courant a servi en Libye aux forces gravitant autour de Haftar, soutenues par Abou Dhabi, comme contre-feu à l’islamisme révolutionnaire.
L’évitement a une logique. Nommer le salafisme obligerait à remonter une chaîne embarrassante. Il faudrait alors évoquer le prosélytisme religieux financé pendant des décennies depuis la péninsule arabique, la salafisation lente d’une partie des sociétés nord-africaines, les réseaux de mosquées et de bourses d’études qui ont diffusé une lecture rigoriste de l’islam plus efficacement que n’importe quel tract de la confrérie. Washington a toujours rechigné à mettre en cause la doctrine officielle de son allié saoudien. L’épisode des pages classifiées de l’enquête sur le 11-Septembre l’avait déjà montré. La règle tient toujours. On désigne une confrérie, jamais une école religieuse.
Tel-Aviv, Riyad, Abou Dhabi : la main qui tient le crayon
L’origine de cette grille devient lisible dès qu’on part d’un constat simple. La cible nommée n’est pas celle qui menace l’Amérique. C’est celle qui dérange trois capitales alliées.
Depuis la chute de Mohamed Morsi en 2013, les Émirats arabes unis mènent la campagne la plus agressive au monde contre les Frères musulmans. Abou Dhabi voit dans la confrérie une menace existentielle pour les monarchies, finance think tanks et relais d’influence à Washington comme à Bruxelles, et réclame depuis des années son inscription sur les listes terroristes américaines. L’Arabie saoudite a classé la confrérie organisation terroriste dès 2014. Israël dispose d’un intérêt direct et ancien : le Hamas est, par naissance, la branche gazaouie des Frères musulmans. Frapper la maison mère revient à délégitimer la filiale.
Relu avec cette clé, le décret désignant les chapitres (branches) égyptien, jordanien et libanais de la confrérie comme organisations terroristes change de nature. Il cesse de ressembler à une lecture sobre de la menace djihadiste. Il ressemble à la transcription, en politique américaine, d’une liste de priorités rédigée dans le Golfe et à Jérusalem. La menace qui tue des Américains, le salafisme armé du Sahel et du Yémen, se combat sans qu’on la nomme. La menace qui gêne Abou Dhabi, Riyad et Tel-Aviv se nomme et se classe, alors qu’elle n’a jamais frappé le sol américain.
Aucune note diplomatique secrète ne vient étayer cette lecture, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais lorsqu’un document de sécurité nationale épouse à la virgule près l’agenda de trois capitales étrangères, alors qu’il contredit la réalité du terrain qu’il prétend décrire, le faisceau d’indices autorise la question. Qui rédige le lexique des menaces de Washington ?
L’ordre des priorités, ou ce que Washington combat d’abord
La stratégie de la Maison-Blanche a un mérite : elle ne cache pas sa hiérarchie. Elle classe ses ennemis, dans un ordre explicite, et c’est cet ordre qui en dit le plus long. Lu depuis le Maghreb, il dessine une architecture où la région se retrouve loin du sommet.
Premier rang : l’hémisphère et les cartels
La grande rupture doctrinale est là. Pour la première fois, la priorité numéro un de l’antiterrorisme américain n’est pas le Moyen-Orient, mais le continent américain lui-même. Le texte place la “neutralisation des menaces hémisphériques” en tête, avant le djihadisme. Les cartels mexicains et les gangs transnationaux, désignés organisations terroristes dès le premier jour du mandat, deviennent la cible prioritaire.
La stratégie revendique des dizaines de frappes militaires contre des embarcations de trafiquants et une baisse de plus de 90 % du trafic maritime de drogue. Elle présente la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, qualifié de “patron de cartel” lié à l’Iran et au Hezbollah, comme la preuve d’un retour assumé à la doctrine Monroe, rebaptisée “corollaire Trump”. Elle va jusqu’à reclasser le fentanyl et ses précurseurs en armes de destruction massive.
Pour l’Afrique du Nord, ce premier rang vaut relégation. La région qui héberge les affiliés les plus violents d’al-Qaïda et de l’EI se retrouve structurellement derrière un théâtre situé dans l’arrière-cour immédiate de Washington.
Deuxième rang : les djihadistes capables de frapper le territoire américain
Vient ensuite la cible classique, mais filtrée par un critère unique : la capacité à mener des “opérations extérieures” contre le sol américain. La stratégie vise les cinq groupes djihadistes jugés les plus dangereux à ce titre, al-Qaïda en tête, surtout sa branche yéménite AQPA, puis l’EI et sa province du Khorasan. La désignation des Frères musulmans comme organisation terroriste complète le dispositif.
Sur le plan opérationnel, le texte revendique le retour aux règles d’engagement du premier mandat, avec une délégation de l’autorité de frappe aux commandants de théâtre plutôt qu’à la Maison-Blanche, et la neutralisation de “centaines” de djihadistes dans plusieurs pays.
C’est dans cette case que tombe le Sahel. Mais le filtre est révélateur. Un groupe n’est prioritaire que s’il peut atteindre le territoire américain. Le JNIM peut affamer Bamako et déstabiliser trois États sahéliens sans jamais menacer directement le sol des États-Unis. À l’aune de ce critère, la tragédie régionale devient secondaire. Le danger se mesure à sa portée vers l’Amérique, pas à sa létalité sur place.
Troisième rang : l’extrême gauche, une cible intérieure érigée en menace terroriste
L’élément le plus inattendu du document est là. Aux côtés des cartels et des djihadistes, la stratégie érige en priorité antiterroriste les “extrémistes violents d’extrême gauche”, anarchistes et “antifascistes”, qu’elle décrit comme “radicalement pro-transgenres” et anti-américains. Elle invoque l’assassinat de Charlie Kirk et théorise une “alliance rouge-verte” entre gauche radicale et islamistes.
Cette catégorie n’a aucune pertinence maghrébine. Elle relève entièrement de la politique intérieure américaine. Mais elle confirme la thèse d’ensemble : la liste des menaces est façonnée par des agendas, ici partisans et domestiques, ailleurs alliés et régionaux, plutôt que par une cartographie froide du danger réel.
Une catégorie à part : les armes de destruction massive
Le document réserve un statut spécial à l’acquisition d’armes chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires par des acteurs non étatiques, qu’il qualifie de mission “sans échec possible”. Il insiste sur l’attribution des menaces nucléaires, renvoie aux directives présidentielles du premier mandat, et réintroduit le fentanyl dans cette catégorie. C’est l’un des rares passages où le texte rejoint une préoccupation universellement partagée.
Le fil conducteur : déléguer, alléger, faire payer les alliés
Au-delà du classement des ennemis, une logique unique traverse toute la stratégie régionale : le délestage. Washington veut une empreinte militaire réduite et des alliés qui assument une part croissante du fardeau. Le Moyen-Orient est ramené à la question iranienne et à la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et la mer Rouge. L’Europe est sommée d’augmenter ses efforts, y compris en Afrique. L’Asie du Sud et centrale est invitée à reprendre le flambeau. L’Afrique, elle, doit se contenter d’une présence légère, de partenariats de circonstance et du développement de forces locales.
C’est cette dernière pièce qui scelle le sort du Maghreb dans le dispositif. Le Sahel n’est pas pris en charge, il est sous-traité, d’abord à l’Europe, accessoirement aux partenaires régionaux que Washington juge fiables. Le paradoxe déjà relevé revient alors avec force. L’Algérie, puissance régionale la mieux outillée contre AQMI, reste absente y compris de cette logique de délégation. On confie le voisinage à d’autres que ceux qui le connaissent le mieux.
L’ordre des priorités finit ainsi par raconter une doctrine réorganisée autour de l’hémisphère américain et de la politique intérieure des États-Unis, dans laquelle l’espace maghrébo-sahélien n’est plus qu’un théâtre secondaire, délégué, et jugé au seul prisme de sa capacité à atteindre l’Amérique.
Ce que ça change pour le Maghreb
Y voir une affaire strictement américaine serait une erreur. Une fois fixée dans des documents officiels, cette grille voyage. Elle gagne les chancelleries européennes, que les deux textes appellent expressément à assumer une part croissante de l’antiterrorisme en Afrique. Elle s’installe comme norme de classement et finit par s’imposer aux pays concernés.
Pour l’Afrique du Nord, le risque est double. D’un côté, l’outil de la désignation terroriste se mue en arme contre l’islam politique traditionnel, celui qui a précisément choisi l’urne plutôt que le fusil.
De l’autre, le danger réel poursuit sa route. Le salafisme armé qui s’enracine au Sahel et lorgne les marges sahariennes avance sous un nom flou, tandis que sa variante quiétiste et pro-régime reçoit un blanc-seing. Le monde à l’envers. On désigne ceux qui ont déposé les armes, on laisse dans l’ombre ceux qui les portent.
Ces deux documents renseignent moins sur la menace que sur la perception qu’on a choisi d’en retenir à Washington. Pour l’Afrique du Nord, l’enjeu n’est pas d’être mal nommée. Il est d’être lue à travers une carte tracée ailleurs, par des capitales qui ont leurs propres comptes à régler avec une part de l’histoire politique de la région. Une carte fausse, quand elle oriente des frappes et des listes, finit toujours par coûter cher à ceux qui vivent sur le territoire réel.

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