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Actu Prépa · Jul 29, 2026

Rester humain sous la carapace — Kafka et le thème de l’Humanité

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La Métamorphose a été écrite par Franz Kafka en 1912 et publiée en 1915. Un siècle plus tard, ce court roman reste l’un des textes les plus précieux pour qui prépare le thème de l’Humanité en classes préparatoires : il pose, avec une économie de moyens saisissante, la question de savoir ce qui fait qu’un être reste — ou cesse d’être — reconnu comme humain.

La Métamorphose a été écrite par Franz Kafka en 1912 et publiée en 1915. Un siècle plus tard, ce court roman reste l’un des textes les plus précieux pour qui prépare le thème de l’Humanité en classes préparatoires : il pose, avec une économie de moyens saisissante, la question de savoir ce qui fait qu’un être reste — ou cesse d’être — reconnu comme humain. Gregor Samsa se réveille transformé en insecte, mais sa conscience, elle, ne change pas d’un iota : il continue de penser, de craindre, d’aimer comme un homme. Ce que Kafka met en scène n’est donc pas la perte d’une humanité intérieure, mais son retrait progressif par le regard des autres — une thèse qui permet d’aborder de front les enjeux les plus contemporains du thème : la reconnaissance, l’utilité, la dignité, la solitude de celui qu’on cesse de voir comme un sujet.

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Franz Kafka (1883-1924) est né le 3 juillet 1883 à Prague, alors dans l’empire austro-hongrois( aujourd’hui République Tchèque). Écrivain de langue allemande, il est considéré comme l’un des plus grands auteurs du XX ème siècle.


I. Un corps d’insecte, une pensée d’homme

Dès la première phrase, Gregor se réveille « transformé en une monstrueuse vermine ». Mais tout de suite après, il pense exactement comme avant : il s’inquiète de l’heure, du train qu’il va manquer, de ce que va dire son patron. Kafka aurait pu faire sombrer l’esprit de Gregor en même temps que son corps. Il fait l’inverse. C’est ce choix qui rend le texte si troublant : la tête de Gregor reste parfaitement claire, alors que son corps ne lui obéit plus.

Kafka écrit :

« Il serait si simple de renoncer aux folies de l’entreprise et de téléphoner au directeur… Mais cela, c’est justement impossible. »

Cette phrase montre un Gregor qui réfléchit, qui cherche des solutions, comme n’importe quel employé inquiet pour son travail. Rien, dans cette pensée, ne ressemble à un insecte. Kafka pose ici une idée forte : l’humanité n’est pas dans l’apparence du corps, mais dans ce que ce corps continue de porter à l’intérieur.

Une œuvre du XXe siècle montre la même séparation.

Étude d’après le portrait du pape Innocent X de Velázquez (1953) de Francis Bacon

Dans son tableau, Francis Bacon peint un pape enfermé dans des voiles de peinture qui ressemblent à une cage. Le corps se déforme, mais la bouche reste ouverte sur un cri sans fin — le cri d’une conscience qui hurle depuis l’intérieur d’une forme qu’elle ne contrôle plus. Comme Kafka, Bacon sépare l’enveloppe et l’être qui vit dedans : ce n’est jamais l’esprit qui devient monstrueux, c’est la forme qui l’enferme.


II. Sa famille cesse de voir l’humain en lui

Le vrai drame du roman n’est pas le corps de Gregor. C’est le regard de sa famille, qui change peu à peu. Au début, sa sœur Grete essaie encore de deviner ce qu’il aime manger : elle lui apporte plusieurs aliments différents pour voir ceux qu’il choisira. Ce petit geste veut dire beaucoup : Grete pense encore qu’il y a, sous la carapace, quelqu’un qui a des goûts, des envies — quelqu’un qui mérite qu’on s’occupe de lui.

Mais cette attention ne dure pas. Semaine après semaine, les gestes se font plus rares, la fatigue s’installe, la chambre devient un débarras. Kafka ne montre jamais le moment précis où la famille décide de ne plus voir Gregor comme un homme. C’est une usure lente, sans violence visible, presque banale.

L’Enfant malade (The Sick Child) — Edvard Munch, 1885–1886.

Un tableau que le peintre a refait pendant plus de quarante ans, montre une scène proche. Une jeune fille malade est assise, appuyée sur un oreiller ; à côté d’elle, une femme lui tient la main mais garde la tête baissée, sans arriver à la regarder en face. Le contact est encore là ; le regard, lui, se détourne déjà. C’est exactement ce qui arrive chez les Samsa : on continue de donner à manger à Gregor, mais on arrête peu à peu de le regarder vraiment. On ne cesse pas d’un coup de traiter quelqu’un comme un humain — on arrête juste, petit à petit, de le voir comme tel.


III. Une humanité qu’on peut retirer

Voici la scène la plus forte du roman, et sans doute la plus utile pour une dissertation sur l’humanité : celle où Grete, épuisée, dit à propos de son propre frère : « Il faut que nous cherchions à nous débarrasser de lui. » Elle ne dit pas qu’il fait peur, ni qu’il est un monstre. Elle en parle comme d’un objet gênant, d’un problème à régler. Le mot « débarrasser » s’utilise pour des choses — jamais pour une personne.

Kafka montre ici une idée qui dépasse largement le récit fantastique : l’humanité n’est peut-être pas quelque chose qu’on possède en soi, mais un statut que les autres nous donnent — ou nous retirent — selon ce qu’on leur apporte. Gregor n’a pas arrêté de penser, de souffrir, d’espérer. Ce qui a changé, c’est ce qu’il représente pour sa famille : avant, il travaillait et faisait vivre la maison ; devenu inutile, il devient une chose dont on veut se débarrasser.


IV. Une humanité qui vacille, puis se réveille

La fin du roman n’est pas aussi nette qu’elle en a l’air. Vers les derniers jours, la pensée de Gregor commence à se brouiller. Il oublie peu à peu son ancien patron, ses collègues — ils reviennent dans sa tête mélangés à des inconnus, de façon confuse. Il devient indifférent à la saleté de sa chambre, lui qui tenait autant à la propreté avant. Il perd même la notion du temps, ne sachant plus s’il a mangé ou non. Une phrase résume ce flottement : il se demande ce qui se passerait s’il se rendormait et oubliait « toutes ces sottises ». La frontière entre l’homme et la bête, ici, n’est plus si claire.

Et pourtant, cette dérive s’arrête net au moment de mourir. Jusqu’au bout, Gregor pense à sa famille « avec tendresse et amour ». Il ne leur en veut pas. Sa dernière pensée consciente est douce et calme : il croit que sa mort sera un soulagement pour tous, et il l’accepte sans colère. C’est une mort d’une dignité absolue, avec un esprit qui redevient, à l’instant décisif, parfaitement humain.

Mais ce que Kafka montre juste après, c’est le soulagement presque physique de la famille au matin. La servante balaie les restes comme on nettoie un débarras. Personne ne pleure.

Mort dans la chambre (Death in the Sickroom) — Edvard Munch, 1893.

Ce tableau d’Edvard Munch, montre une scène étonnamment proche. Autour du lit d’une jeune fille mourante, toute la famille est présente — le père, les mains jointes ; les sœurs ; la tante. Mais personne ne regarde personne, pas même la mourante, à peine visible, presque effacée du tableau, assise de dos. Chacun reste seul avec son chagrin, sans un geste vers l’autre. Comme chez Kafka, la personne qui meurt disparaît presque de l’image, pendant que les vivants, côte à côte mais séparés, n’arrivent déjà plus à la voir comme quelqu’un qui compte pour eux tous.


Ce que Kafka apporte à votre réflexion sur l’humanité : l’humanité n’est pas une chose fixe qu’on porte en soi, peu importe le regard des autres — c’est une reconnaissance qui peut être donnée ou retirée, selon l’utilité qu’on nous prête. Gregor n’a jamais cessé d’être humain en lui-même. C’est le monde autour de lui qui a cessé de le traiter comme tel.

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