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Actu Prépa · Aug 19, 2026

La mémoire des dictatures en Amérique latine

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Actu Prépa · Actu Prépa

Jorge Rafael Videla, dictateur argentin (1976–1981)

En 2026, l’Argentine commémore les cinquante ans du coup d’État de 1976 — trois ans après un cinquantenaire chilien tout aussi disputé, celui du coup d’État de 1973. On aurait pu croire que le temps avait fait son travail et que ce cinquantenaire serait un moment de recueillement partagé. C’est l’inverse qui se produit. Dans ces deux pays, des dirigeants d’extrême droite récemment élus défendent ouvertement, ou du moins relativisent, le bilan de ces dictatures. Ce retour n’est pas un accident isolé : il s’inscrit dans une vague plus large de victoires de la droite radicale dans toute la région, une vague que Donald Trump encourage activement depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025. Avec cette fiche, on aimerait aborder ce phénomène par ses racines historiques d’abord, à travers trois pays (Argentine, Chili, Uruguay), avant d’élargir le regard vers la région entière.

Pourquoi l’Argentine et le Chili n’ont pas géré leur dictature de la même façon

Pour comprendre pourquoi le pinochetisme survit politiquement au Chili alors que le discours pro-dictature reste minoritaire en Argentine, il faut remonter aux lendemains immédiats des deux dictatures, car les deux pays n’ont pas emprunté le même chemin.

En Argentine, la dictature s’effondre en 1983 après la défaite militaire des Malouines, ce qui laisse peu de marge de négociation aux militaires sortants. Le président nouvellement élu, Raúl Alfonsín, crée dès décembre 1983 la CONADEP (Commission nationale sur la disparition de personnes), présidée par l’écrivain Ernesto Sábato. Son rapport, intitulé Nunca MásPlus jamais »), documente 8 961 cas de disparition forcée et sert de base au procès des juntes militaires dès 1985 — un procès civil, mené un an et demi seulement après la fin de la dictature, ce qui reste rare dans l’histoire des transitions démocratiques. Depuis la réouverture des procès en 2003, sous Néstor Kirchner, la justice argentine a prononcé plus de 1 900 jugements et condamné environ 1 200 personnes pour crimes contre l’humanité. C’est ce précédent, unique dans la région, qui explique la force du consensus social contre la dictature que l’on observe encore aujourd’hui.

Au Chili, la sortie de la dictature est très différente. Pinochet quitte la présidence en 1990, mais reste commandant en chef de l’armée jusqu’en 1998, puis devient sénateur à vie. Une loi d’auto-amnistie, votée par le régime lui-même en 1978, protège encore aujourd’hui une partie des responsables de poursuites. Cette sortie négociée, plutôt qu’imposée, a permis à l’héritage politique et institutionnel du pinochetisme de se maintenir dans certains secteurs de l’armée, de la magistrature et de la droite chilienne, sans jamais être totalement discrédité comme en Argentine.

L’Argentine aujourd’hui : une mémoire attaquée depuis le pouvoir

Argentine — les foulards blancs des Mères de la Place de Mai Le symbole le plus universellement reconnu de la lutte pour la mémoire en Amérique latine : simple, sobre et immédiatement identifiable pour une couverture ou un visuel de post.

Le 24 mars 2026, l’Argentine a marqué les cinquante ans du coup d’État de 1976. Comme chaque année, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour réclamer vérité et justice, et les procès pour crimes contre l’humanité continuent devant les tribunaux fédéraux. Mais depuis l’élection de Javier Milei en 2023, le pouvoir tient un autre discours. Le président parle de « mémoire complète » : une formule qui consiste à mettre sur le même plan les crimes de la dictature et les actions des groupes de guérilla qui s’y opposaient dans les années 1970, une équivalence que la justice argentine avait justement écartée en 1985. Dans les faits, son gouvernement a rétrogradé le secrétariat aux Droits humains, réduit ses effectifs de moitié et fermé un centre culturel dédié à la mémoire. Une enquête de l’université de Buenos Aires montre toutefois que ce discours reste minoritaire dans l’opinion : 71 % des Argentins ont encore une image négative de la dictature, et 70 % soutiennent la poursuite des procès. Le décalage entre ce que pense la société et ce que porte le pouvoir est peut-être la donnée la plus importante à retenir sur l’Argentine actuelle.

Le Chili : un défenseur de Pinochet à la présidence

Chili — le Musée de la Mémoire et des Droits humains (Santiago) Ce bâtiment, construit sous Bachelet en 2010, est l’endroit où l’État chilien a choisi de fixer sa version officielle de la dictature — un contrepoint architectural direct à sa remise en cause actuelle par Kast.

Le cas chilien va plus loin, car il constitue une première depuis le retour de la démocratie en 1990. José Antonio Kast, élu en décembre 2025, a toujours assumé son admiration pour Pinochet : très jeune, il avait participé à la campagne pour maintenir le dictateur au pouvoir lors du plébiscite de 1988. Sa victoire rompt avec une règle tacite de la vie politique chilienne : jamais, jusque-là, un candidat aussi ouvertement pinochetiste n’avait remporté une élection présidentielle. Une fois en fonction, son gouvernement a rapidement démantelé le programme chargé de rechercher les personnes disparues sous la dictature, créé par son prédécesseur de gauche Gabriel Boric. Ce basculement électoral, davantage qu’un simple changement de majorité, illustre bien ce que la transition « négociée » de 1990 avait laissé en suspens.

L’Uruguay : la mémoire bloquée même sous un pouvoir favorable

Uruguay — la Marcha del Silencio à Montevideo Une foule silencieuse portant des pancartes avec les visages des disparus : l’image illustre bien le contraste entre le calme du rassemblement et la gravité de la demande.

L’Uruguay complique utilement cette lecture, car il montre que le clivage ne recoupe pas parfaitement gauche/droite. Comme le Chili, l’Uruguay a connu une transition négociée : la loi de « caducité » votée en 1986 a longtemps bloqué les poursuites contre les militaires, une loi confirmée par référendum en 1989, puis à nouveau en 2009 malgré les efforts des associations de victimes pour l’abroger. Depuis 2025, le pays est dirigé par Yamandú Orsi, un président de gauche plutôt favorable aux demandes des familles. Pourtant, en mai 2026, la Marcha del Silencio a de nouveau réuni des milliers de personnes à Montevideo pour réclamer des réponses sur le sort des 205 disparus recensés de la dictature (1973-1985). Le blocage ne vient pas du président lui-même mais des Forces armées, qui refusent toujours de transmettre les informations qu’elles détiennent. L’Uruguay illustre ainsi une chose essentielle : la volonté politique d’un gouvernement ne suffit pas toujours à faire bouger des institutions, comme l’armée, qui ont traversé la démocratisation sans être vraiment réformées.

Le virage à droite régional et le rôle de Trump

Ce retour d’un discours favorable ou indulgent envers les dictatures ne peut se comprendre isolément : il s’inscrit dans un mouvement régional bien plus large, qui fera l’objet d’une prochaine fiche à part entière, mais qu’il faut mentionner ici tant les deux phénomènes sont liés. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, sept élections présidentielles en Amérique latine se sont soldées par la victoire d’une droite de plus en plus radicale : Équateur, Bolivie, Honduras, Chili, Costa Rica, Pérou et Colombie. Trump n’est pas un simple spectateur de cette vague : il a explicitement soutenu plusieurs de ces candidats avant leur élection, félicité Kast après sa victoire, et son administration présente Javier Milei comme son allié « favori » dans la région. Cette proximité idéologique avec Washington n’est pas nouvelle dans l’histoire du continent : dans les années 1970, les dictatures du Cône Sud avaient elles aussi bénéficié d’un soutien actif des États-Unis, notamment à travers la coordination répressive de l’opération Cóndor. Le contexte a changé, mais le fait que les États-Unis pèsent aujourd’hui, comme hier, sur les équilibres politiques internes de la région mérite d’être gardé à l’esprit : c’est un fil de continuité qu’il faudra creuser dans la prochaine fiche consacrée spécifiquement au virage à droite continental.

Révision express

  • Argentine : dictature de 1976 à 1983, effondrée après la défaite des Malouines ; rapport CONADEP Nunca Más (1984) : 8 961 cas documentés ; procès des juntes dès 1985 ; environ 1 200 condamnations et plus de 1 900 jugements depuis 2003

  • Chili : dictature de Pinochet de 1973 à 1990 ; sortie négociée (Pinochet reste chef des armées jusqu’en 1998, puis sénateur) ; loi d’auto-amnistie de 1978 encore en partie active ; Kast, élu fin 2025, premier président ouvertement pinochetiste depuis 1990

  • Uruguay : dictature de 1973 à 1985, 205 disparus recensés ; loi de caducité de 1986, confirmée par référendum en 1989 et 2009 ; Orsi (gauche) au pouvoir depuis 2025, mais l’armée continue de refuser toute coopération

  • Point de méthode historique : la différence entre rupture brutale (Argentine) et transition négociée (Chili, Uruguay) explique en grande partie pourquoi le discours pro-dictature a mieux survécu dans certains pays que dans d’autres

  • Contexte régional : depuis le retour de Trump au pouvoir en janvier 2025, sept élections présidentielles latino-américaines ont été remportées par la droite radicale ; continuité historique à noter avec le soutien américain aux dictatures des années 1970 (opération Cóndor) — sujet à approfondir dans la prochaine fiche sur le virage à droite régional

Fiche de vocabulaire

  1. el golpe de Estado — le coup d’État

  2. la dictadura cívico-militar — la dictature civilo-militaire

  3. el desaparecido / la desaparecida — le/la disparu(e)

  4. los delitos de lesa humanidad — les crimes contre l’humanité

  5. la autoamnistía — l’auto-amnistie (loi votée par un régime pour protéger ses propres responsables)

  6. el negacionismo — le négationnisme

  7. la impunidad — l’impunité

  8. memoria, verdad y justicia — mémoire, vérité et justice

  9. el represor — le tortionnaire

  10. el juicio — le procès

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